La prêtrise des femmes

La prêtrise des femmes

 

(Notes discordantes dans le discours d’un évêque !)

 

À l’intérieur d’une thèse de doctorat, je me suis penchée, entre autres, sur les aspects contradictoires du discours d’un évêque québécois concernant l’ordination des femmes. Il s’agit d’une lettre pastorale, écrite en 1985, par Mgr Bernard Hubert, à la demande du Conseil diocésain de la pastorale du diocèse de Saint-Jean-Longueuil et intitulée : Une complémentarité réciproque1. Je reprends dans cet article quelques éléments percutants de son discours liés à la question qui nous préoccupe, pour illustrer les contradictions qui en ressortent.

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, soulignons que le texte de Mgr Hubert montre qu’il est en faveur de la participation pleine et entière des femmes dans son diocèse et qu’il prend des positions fermes vis-à-vis des pasteurs pour la promouvoir (33). Il met de l’avant le fait que leur participation active « permet l’expérimentation d’une coresponsabilité accrue dans l’élaboration du discours de la foi » (39). Il les invite à apporter leur vécu pour que l’enseignement de l’Église s’enrichisse (27), et reconnaît que leur discours peut amener l’Église à réviser le sien et la cohérence de sa pratique (39). Il se soucie de favoriser leur contribution à l’exercice du service de l’autorité dans l’Église (28), et soutient que l’Église doit reconnaître la légitimité de leurs revendications, qu’il s’agit de la justice à leur égard et, pour ce qui est de l’Église, c’est sa vitalité et sa mission qui sont en jeu (29).

 

Plusieurs de ses affirmations témoignent aussi du caractère d’égalité entre les femmes et les hommes. Il les voit appelés à une gestion responsable avec Dieu de tous les biens créés (19). Il note que le Royaume de Dieu, dans l’unité en Jésus-Christ, supprime toute domination d’un groupe sur l’autre (2), et que : « La participation au Règne de Dieu est ouverte aux femmes comme aux hommes puisque la libération apportée par Jésus-Christ est pour toute personne humaine » (22). Il situe les revendications des femmes portant sur l’égalité et le respect mutuel entre femmes et hommes dans la mission des chrétiens (28).

 

Ainsi tout son discours et ses prises de position dans son diocèse laissent croire que cette égalité devrait aller jusqu’au sacerdoce.

 

L’ordination des femmes

 

Au niveau implicite, quelques interventions de Mgr Hubert semblent témoigner qu’il serait en faveur de l’ordination des femmes. Ainsi, il reconnaît que la femme a été considérée comme inférieure à l’homme à cause de l’histoire et de la culture, et que l’Église a subi les séquelles de cette perception ; mais il soutient que l’anthropologie biblique renverse cette situation en présentant l’homme et la femme sur un plan égalitaire : « L’être humain est à la ressemblance de Dieu. Femme et homme sont l’être humain » (23). Cette affirmation théologique implicite irait dans le sens de l’ordination pour les femmes et relativiserait donc l’argumentation romaine soutenant la nécessité d’être mâle pour y avoir accès. Il voit le ministère comme un service confié à la responsabilité de tous les baptisés (26) et reconnaît donc implicitement la revendication des femmes à l’ordination (autrement comment expliquer que les femmes soient en mesure d’assumer des responsabilités ministérielles sans être capables d’y être ordonnées sacramentellement !).

 

Notons toutefois qu’au début de sa lettre, Mgr Hubert jugeait cette revendication virulente (4). Il prend soin de rapporter qu’ « on dit parfois que l’Église retarde sur la société concernant la promotion de la femme » (9), du fait que les femmes n’ont pas accès au sacerdoce. Puis, la non-accessibilité à l’ordination pour les femmes se présente « parfois » selon l’interprétation mise de l’avant par le terme « on » comme « un refus de l’égalité homme-femme et on en fait un test de vérité et de crédibilité de l’Église » (14). S’il ne dit pas son accord ou non avec l’interprétation évoquée, il laisse entendre que l’avenir de l’Église est en jeu puisqu’il s’agit d’une question de vérité et de crédibilité pour elle. Néanmoins, le choix des termes « parfois » et « on » atténuent la portée de ces accusations pour l’Église, en évoquant la rareté de ces énoncés, et peuvent laisser croire qu’ils sont discutables (on sent qu’il a du mal à accepter des accusations portées contre l’Église).

 

Ailleurs, il ne s’agit plus de personnes anonymes identifiées par le terme « on » ou « certains », mais de la contestation de plusieurs chrétiennes contre le rôle exclusif des ministres ordonnés, qui sont sensibles à la dimension du pouvoir qui leur est réservé, et qui se « sentent exclues des lieux décisionnels de leur communauté ecclésiale » (15) ; de chrétiennes qui sont même très fidèles au magistère dont elles ne contestent pas la morale.

 

Plus loin, dans son texte, la perspective change. Après avoir reconnu que le ministère est un service, Mgr Hubert établit une distinction entre les ministres ordonnés et les ministres non ordonnés et laisse supposer que la revendication du sacerdoce n’a pas tant d’importance pour les femmes. Cette interprétation se renforce lorsqu’il affirme que si elles étaient convaincues que leur identité de femmes est reconnue dans l’Église, la frustration éprouvée par plusieurs d’entre elles de ne pas accéder au sacerdoce se trouverait changée. (Son argumentation et sa conclusion ne sont pas de même ordre, il présente l’acceptation de l’identité comme palliative à l’ordination) (28). Son texte relativise donc considérablement la portée de cette revendication en laissant croire, implicitement, qu’elle ne fait pas vraiment l’objet de la lutte des femmes. De plus, il affirme que cela touche la plupart d’entre elles, sans avancer aucun chiffre ni aucune donnée explicative, (son texte dévoile le type de pouvoir que la hiérarchie possède et qu’elle exerce, lorsqu’il cherche à convaincre ses diocésains de ce fait : un pouvoir psychologique !).

 

Enfin, il reprend la question du sacerdoce des femmes de plus près en lui consacrant les trois quarts d’un paragraphe pour souligner qu’il est conscient qu’il n’a pas donné une réponse sur ce sujet, que le problème demeure, mais qu’il ne lui appartient pas de le résoudre, car il revient aux théologiens d’en scruter tous les aspects et de soumettre leur avis au pape et aux conférences épiscopales (comme si la question n’avait pas déjà été étudiée par les théologiens, avant la déclaration romaine de 1976 contre le sacerdoce des femmes !) (22)2. Il occulte aussi les femmes théologiennes, bien qu’il reconnaisse la compétence de certaines femmes et leurs études avancées en théologie (10). D’une part, cela sous-entend qu’il est évident pour lui que ce problème doit être résolu par des hommes ; doit être résolu par la hiérarchie. D’autre part, il prend soin quand môme de renvoyer à des études bibliques récentes qu’il juge intéressantes, et où les auteures cherchent à dégager le rôle actif joué par les femmes qui ont accompagné Jésus pendant sa mission en Palestine (22). Il joue aussi à quelques reprises avec la notion de la complémentarité en fonction du sexe. De la sorte, si Rome maintient sa position, il trouvera là une échappatoire.

 

Le texte de Mgr Hubert témoigne de la difficulté de son auteur à faire part explicitement de ses convictions au sujet de l’ordination des femmes. Il se débat constamment avec cette revendication mais est impuissant à la résoudre. D’où les contradictions décelées. Toute l’ouverture dont il témoigne dans son texte, ainsi que ses multiples prises de position, dans son diocèse, eu égard à la promotion des femmes, à la recherche de l’égalité et à leur accès au pouvoir, est suspendue à ce niveau. Les revendications qu’il fait siennes, il n’est pas capable de les porter au niveau de l’Église universelle. L’égalité chute dans le vide, les portes se referment devant les femmes. Il accepte une Église qui continue à les exclure de certains types de services ; il accepte le principe d’une ekklèsia des hommes qui n’a pas pour unique fonction de s’occuper des problèmes des hommes, mais qui a autorité sur les femmes, dans la mesure où elle décide de leur type de participation dans l’Église. Si la femme est appelée à être sujet et agent de salut dans cette théologie, c’est d’une manière différente de l’homme puisqu’elle ne peut accéder à l’ordination. Donc l’anthropologie, la théologie et l’ecclésiologie que Mgr Hubert met de l’avant dans son discours justifient encore à certains égards la discrimination des femmes dans l’Église.

 

Aida Tambourgi, théologienne

1 Comme ta lettre n’est pas paginée, tes chiffres entre parenthèses renvoient aux paragraphes de celle-ci.

2 Rappetons ta mise sur pied de ta Commission Internationale d’étude sur le rota de la femme dans ta société et dans rÉglise, en 1973, et qui a remis son rapport final en 1976.