ESPRIT-SAINT/ ESPRIT-SOPHIA

 

Dès les origines, l’expérience “chrétienne”1  est essentiellement une expérience de l’Esprit, et dans l’Esprit. Il s’agit d’une expérience de foi en l’événement de la résurrection de Jésus de Nazareth, en même temps qu’une expérience du salut annoncé par les prophètes en Israël. En ce sens, le récit de l’apparition de Jésus ressuscité aux disciples d’Emmaüs (Luc 24,13-36) m’est toujours apparu très révélateur.

 

 Les disciples, enfin ceux et celles qui ont suivi Jésus durant sa vie, ont vécu un cheminement après sa mort, ils ont rencontré Jésus “ressuscité” sur leur route, leurs yeux se sont ouverts à la foi, ils ont compris les écritures de manière neuve, ils ont partagé le pain et le vin ensemble “en mémoire” de Jésus, et cela les a peu à peu transformés : l’Esprit divin agissait en elles, et en eux. C’est ainsi que je conçois l’avènement de l’Église (l’ekklèsia), et de sa mission de témoignage, dans l’événement dit de la Pentecôte, telle que racontée par Luc dans les Actes des apôtres (2,1 ss.).

1.L’expérience féministe chez celles qui la vivent dans la foi, est, selon moi, le lieu d’une expérience authentique de l’Esprit. Les théologiennes féministes l’ont abondamment montré. Comme l’a dit, entre autres, Elizabeth Johnson 2 : “La critique, déployée par les femmes, du Dieu patriarcal et de l’agencement hiérarchique du monde qu’il autorise, met en relief tout le parcours de l’expérience des femmes, tant dans sa trame quotidienne que sans ses heures de paroxysme. La soif d’un engagement à l’égard du mystère de Dieu qui soit plus créateur, moins contraint, moins soumis à des structures officielles, est interprétée en soi comme un appel de l’Esprit de Dieu, l’Esprit de liberté qui, comme le vent, souffle où elle veut et ne saurait être assujettie à des préceptes officiels.”

La démarche féministe enracinée dans l’expérience religieuse marginalisée des femmes, tout autant que dans l’expérience de l’Esprit, permet d’ouvrir une voie nouvelle à la compréhension de Dieu-Esprit “identifiée comme la présence active de Dieu dans le monde, comme l’avènement et l’action de Dieu associés à toute liberté conquise, à toute guérison obtenue dans un monde en butte à des conflits incessants” (p.201). Elle correspond au cheminement existentiel d’aujourd’hui qui reconnaît la présence de l’Esprit divin pénétrant librement le monde et dynamisant toute la création. Elle fait aussi redécouvrir de grands courants de sagesse 3, non seulement dans l’expérience des humains, mais aussi dans les diverses traditions religieuses, comme dans la tradition juive et chrétienne. Le discours sur le divin en est ainsi renouvelé au moyen de l’image de l’Esprit-Sophia.

2. Ce qu’on nomme Dieu n’est pas un être parmi d’autres êtres, mais plutôt un mystère qui dépasse et en même temps englobe tout ce qui existe. C’est dans l’histoire, dans les événements, que nous faisons l’expérience de la présence-absence du Dieu vivant. Dans le discours chrétien, ce mouvement divin a été nommé Esprit. Et ce ne sont pas seulement des événements dits explicitement religieux, comme l’Église, les sacrements… qui médiatisent cette présence du Divin, mais tout ce qui est d’expérience humaine : “… puisque le mystère de Dieu sous-tend le monde entier, c’est tout l’ensemble de la vie qualifiée de séculière ou d’ordinaire, de quotidienne, qui apporte de l’eau au moulin d’une expérience de l’Esprit-Sophia qui s’approche et qui passe” (p.204).

Plus que de nommer Dieu au féminin, l’image de Sophia représente ainsi une vision du mystère divin, de son rapport au monde, à la nature et aux humains, et de son action. Dire que l’Esprit-Sophia est à l’œuvre dans le monde évoque, comme le dit si bien E. Johnson, “la passion ardente et la bienveillance associées au mystère de Dieu qui, partout dans le monde, dans une dialectique de présence et d’absence, crée, habite, sustente, résiste, recrée, dynamise, guide, libère, accomplit” (p.217).

Mais il y a des correspondances certaines entre les divers aspects de l’action de l’Esprit-Saint et des valeurs féministes. Toute créature reçoit d’elle la vie. L’Esprit créatrice non seulement donne la vie mais la soutient, l’aime. Elle investit tout l’univers ; elle donne leur intégrité personnelle à tous les individus, en même temps qu’elle est source de toute collectivité, en animant la communion universelle. Cependant, cette vie créée est limitée, fragile, menacée : les êtres créés ont besoin d’être renouvelés. L’Esprit-Sophia réalise cette œuvre  de recréation ; elle apporte réconfort, guérison, libération, transformation dans la justice et l’amour, telle une sage-femme, elle favorise le travail d’accouchement d’un nouveau monde : “L’œuvre  de recréation de l’Esprit concerne l’intégrité de la nature, la libération des peuples, l’épanouissement de chaque personne et la shalom du monde entier, à défendre contre l’action des puissances du mal qui suscite le péché et la destruction” (p.224). Cette œuvre  de l’Esprit-Sophia dans l’univers passe aussi concrètement par les multiples traditions religieuses, au cours des siècles, par des voies mystérieuses. Et de notre expérience chrétienne, nous apprenons qu’en plus de cette action à l’égard de toute la création, Dieu se révèle en s’unissant de manière singulière à la chair de l’humanité.

 

 1. Les guillemets indiquent que je parle de l’expérience vécue par les disciples de Jésus de Nazareth après sa mort, telle que les textes du Nouveau Testament en parlent. Il ne s’agit pas du christianisme comme religion historique.

2. Elizabeth A. Johnson, Dieu au-delà du masculin et du féminin, Cerf/Paulines 1999 (éd.originale 1992), p. 200.

 

 3. . Le mot sophia, en grec, signifie sagesse. Et c’est un courant qui est présent dans la Bible, particulièrement dans les derniers livres de l’ancien testament.