FÉMINISME, NON-VIOLENCE ET PAIX

 

Quel est l’apport spécifique du  féminisme  à  la non-violence et à  la paix ? Pourquoi les féministes ont-elles voulu en dehors de tout dogmatisme, légalisme et traditionalisme repenser ce monde qui va si mal pour la majorité des êtres humains ainsi que pour la planète ? Comment rompre avec cette image d’un Dieu tout-puissant et guerrier, toujours du côté des vainqueurs et impassible aux cris des victimes des injustices ?

 

Tout d’abord, il est important de préciser : de quelle paix s’agit-il ? En général, la paix que nous  connaissons ou souhaitons est souvent décrite comme un état, une situation de bien-être, une harmonie à préserver comme le laisse entendre les expressions courantes telles « être en paix », « avoir la paix » et « vivre en paix ». Dans le Dictionnaire de non-violence1, le sens premier de la paix désigne une action car la paix est en devenir, elle est à construire jour après jour, elle n’est jamais acquise une fois pour toutes. D’ailleurs le qualificatif pacifique ( du latin pax, paix et de faure, faire) désigne l’attitude de la personne qui porte en elle un désir de paix et qui la recherche par des moyens non-violents. À tort, elle est perçue comme  passive, voulant la tranquillité et fuyant les conflits.

Face aux diverses formes de violence : la violence conjugale, violence guerrière, violence institutionnelle…, l’histoire nous apprend que les femmes  sont en première ligne pour résister et dire Non à ce qui détruit la vie. Elles travaillent ensemble, quel que soit le camp auquel elles appartiennent, à construire la paix afin que cesse cette manière belliqueuse de concevoir les rapports humains. Comme femmes d’Amérique du nord, nous avons longtemps associé la paix à l’absence de guerre mais depuis le 11 septembre 2001, la menace s’est rapprochée de nous, nous commençons à comprendre ce qu’est l’insécurité, la peur. Pendant que nos gouvernements votent des lois pour assurer la sécurité, les médias présentent avec force et détails les violences au quotidien et les dangers qui affectent nos vies et la planète : menace du terrorisme, menace du réchauffement de la planète, menace alimentaire… Dans ce monde globalisé, où le « Mal » a fait sa réapparition, les dirigeants prétendent que « le seul moyen de reconstruire la paix passe par la défaite et l’extermination de ce « Mal ». Seule la guerre permettra de faire triompher la justice, la liberté et de rétablir l’ordre et la démocratie » 2.

La force des femmes

Dans les situations extrêmes, les femmes se révèlent tout à fait différentes de l’image projetée par le système patriarcal « sexe faible », dépendante de l’homme sur la conduite de leur vie. Les femmes loin d’être anéanties par l’adversité, les guerres, les abus de toutes sortes, ces survivantes sont les premières à se relever et à prendre en main la destinée de leur famille, de leur village, de leur pays. Elles se remettent à la tâche pour construire sur les ruines et redonner vie autrement. Comme Saint Paul, elles peuvent affirmer : « lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » 2 Cor. 12, 10. Il ne s’agit pas ici de la force physique ni de la force morale imperméable à toutes émotions même dans la détresse la plus totale. Ces mêmes femmes surmontent leur peine et résistent à la violence et aux forces destructrices qui les assaillent de l’extérieur car elles ont compris que l’ennemi à combattre est à l’intérieur de soi et s’appelle : peur, amertume, vengeance, soumission.

Si dans l’histoire, les femmes ont été victimes des guerres et des violences, elles sont avant tout des actrices de changement au service de la vie, cette mission s’enracine dans leur être-femme auquel l’événement pascal donne, pour les croyantes, confirmation et inspiration. Les évangélistes sont unanimes à dire que Marie de Magdala et ses compagnes3 sont les premières témoins de la résurrection. Ce sont elles qui sont mandatées par le Ressuscité pour annoncer cette « Bonne Nouvelle » aux disciples désemparés par la mort de Jésus et de la fin de leur rêve d’un avenir meilleur pour leur pays. Les « femmes de Pâques » ont sorti les disciples de leur sommeil et de leurs doutes pour leur partager cette nouvelle invraisemblable que leur Maître et Ami était  bel et bien Vivant, Ressuscité comme il l’avait annoncé.

Ces femmes présentes à la passion de Jésus  veulent le matin de Pâques lui rendre un dernier hommage en embaumant son corps d’aromates.  Elles se demandent entre elles : qui leur roulera la pierre du tombeau où il a été déposé ? C’est ainsi que dépassant leurs craintes, elles sont les témoins privilégiéEs de la résurrection de Jésus et  de sa présence au sein de la communauté. Elles sont chargées d’annoncer à leur frères, fils, mari ou cousins de « retourner en  Galilée » car c’est là que Jésus les attend. 

Jésus ressuscité se rend présent à celles et ceux qui ont marché avec lui sur les routes de Palestine afin qu’elles et qu’ils continuent sa mission de donner vie et de guérir, de pardonner et de consoler, de relever et de soutenir la personne humiliée et écrasée. Il n’est pas préoccupé de confondre ceux qui l’ont mis injustement à mort ni de punir qui l’a trahi et abandonné. Il témoigne ainsi d’un Dieu plein d’amour et de miséricorde qui agit de manière non-violente en restaurant  les relations brisées. Ce message est toujours d’actualité. Quand nous sommes aux prises avec des situations mortifères, « retourner en Galilée », pourrait signifier rechercher le Vivant  sur nos  lieux quotidiens de fractures et redécouvrir que comme femmes nous avons non seulement le pouvoir de résister aux forces de mort mais également la capacité de faire renaître la vie autrement.

Dans toutes les situations de violences modernes telles : les guerres, les crimes, le trafic humain, nous constatons que dans la majorité des cas, les hommes sont les agresseurs, mus le plus souvent par le goût du pouvoir ou la haine et encouragés par le modèle culturel liant la force et la domination au masculin ; et la majorité des victimes de ces violences sont des femmes et des enfants. Comment réagissent les femmes et les groupes victimes de tels agissements ?  Si plusieurs subissent  en silence le sort qui leur est fait car ainsi le veut la tradition, il y en a de plus en plus  qui résistent à la violence.  Ces résistantes ont pris conscience de la violence qui les habite et de celles qu’elles subissaient. Elles ont  choisi de s’unir à d’autres femmes non seulement pour dénoncer, rejeter ou  condamner la violence mais  pour la prévenir et lui résister en éduquant les leurs à la non-violence. Marlène Tuininga4, une correspondante de paix du 21ième siècle, témoigne de ces femmes à l’œuvre « pour la réconciliation entre les peuples entre l’Inde et le Pakistan, au Liberia, en Irlande du Nord et en Serbie ; contre l’impunité en Argentine et en Bosnie, contre la marchandisation et l’exploitation des femmes au Cambodge, aux Philippines et au Burundi, pour le respect des droits humains et la dignité au Maroc, au Salvador et au Guatemala, pour la fin de la guerre en Colombie, en Russie, entre Israël et Palestine, pour la survie et la reconstruction de leur pays au Soudan, en Afghanistan et au Rwanda »5. Elle constate que d’un pays à l’autre, leur action est guidée par une certaine vision de la personne, le refus de la haine qui alimente la spirale de violence et traverse les frontières,  et la méfiance des idéologies dominantes qui ne laissent place à aucune alternative de changement. D’où l’engagement de ces groupes pour un combat non-violent  afin de s’attaquer aux causes et conséquences des violences et des conflits.

Quand les femmes mondialisent leur solidarité

Lorsque les femmes sortent de l’ombre des institutions patriarcales et de  l’isolement de leur foyer pour se solidariser avec d’autres femmes, la vie commence à changer en elles et autour d’elles, l’espérance commence à poindre à l’horizon car tout n’est pas définitivement perdu.

Au Québec, nous venons de célébrer à l’automne 2006, les quarante ans d’existence de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), quarante ans de luttes féministes pour défendre les droits des femmes au pays. À l’aube du nouveau millénaire la FFQ a élargi ses horizons aux femmes du monde. En effet, lors de la Conférence internationale des femmes à Beijing en 1995, elle a initié une démarche de réseautage avec les femmes du monde qui ont senti le besoin d’unir leurs forces pour combattre la pauvreté et la violence dont les femmes sont victimes au quotidien sur tous les continents. Depuis cet événement sans précédent «  la Marche mondiale des femmes » en 2000, un mouvement international est né et permet aux femmes une visibilité sur la scène politique nationale et internationale. La Marche mondiale comme mouvement des femmes est actif dans 164 pays et plus de 5000 groupes de femmes en sont membres. Dans un contexte de pensée unique néolibérale, les mouvements féministes offrent aux femmes des instruments qui leur permettent de se voir comme des sujets capables de s’organiser et d’être en mesure de se ré-approprier leur corps et leur histoire.

« Le combat féministe contre la mondialisation néo-libérale est d’abord et avant tout un combat pour la dignité humaine. Dignité sur le plan personnel alors que la liberté, l’égalité, l’individuation et la sécurité doivent être garanties à chacun et chacune sans exception. Dignité sur le plan matériel dans un monde où régnera une certaine justice sociale et dans lequel l’extrême misère devrait être éradiquée. C’est dans cette perspective que peuvent se nouer des alliances entre féministes des diverses régions mais aussi entre féministes et altermondialistes »6.

En adoptant la Charte mondiale des femmes pour l’humanité, en décembre 2005, à Kigali au Rwanda, le mouvement des femmes se pose comme interlocuteur politique à la face du monde. La Charte vient  scander une autre façon de marcher qui se veut  plus citoyenne, plus humaine, plus solidaire. Elle  reflète une vision du monde que les femmes veulent construire et s’inscrit dans la foulée des actions menées par d’autres femmes qui, dans l’histoire, ont résisté aux oppressions, aux inégalités et aux discriminations. Il s’agit d’un outil d’analyse politique basé sur des valeurs universelles que les femmes de différentes cultures ont définies ensemble : égalité, liberté, solidarité, justice et paix. C’est à partir de ces valeurs que les femmes  mènent leur combat  pour construire un autre monde axé sur  une culture de paix où tous les humains sont respectés.

Conclusion

La contribution du féminisme au devenir humain est sans aucun doute le fait de remettre en cause une vision dualiste du monde et de l’être humain et de  se donner le droit de repenser l’héritage culturel et chrétien  avec d’autres concepts éthiques s’inspirant de la praxis de Jésus. En prenant conscience des valeurs humaines qui sont les leurs, les femmes expérimentent  du même coup, comme une expérience nouvelle de Dieu, un Dieu solidaire des souffrances humaines et réalisant ses promesses de salut dans le quotidien.  Ce Dieu n’exclut personne et nous invite à « aimer notre ennemi et à prier pour ceux et celles qui nous persécutent ». Ce qui fait dire à Lytta Basset que « le processus de pacification »7 passe par la guérison du  moi souffrant (le mien et celui d’autrui)  et nulle part ailleurs.

1. Jean-Marie Muller, Dictionnaire de la non-violence, Gordes, France, Éditions du Relié, 2005, p. 269

2. Riccardo Petrella, Désir d’humanité. Le droit de rêver, Montréal, Écosociété, 2004, p. 156.

3. Jn 20,1-2, 18 ; Mc 16, 1. 7 ; Lc 24, 1-3. 9. 10 ; Mt. 28,1. 6-8

4. Marlène Tuininga, Femmes contre les guerres, Paris, Desclée de Brouwer, 2003, 191 p.

5. Marlène Tuininga, op.cit., p. 11.

6. Diane Lamoureux, « Le féminisme et l’altermondialisation » dans Recherches féministes, Vol.17, no 2, Québec,  GREMF Université Laval, 2004 , p.189.

7. Lytta Basset, Le pouvoir de pardonner, p.99.