Le plus vieux métier du monde

En relisant la généalogie de Jésus au premier chapitre de Matthieu,  nous découvrons cinq noms de femmes. Ce fait peut paraître surprenant dans une société où la lignée est établie à partir du nom des pères. Ces femmes, ce sont : Tamar (Mt 1,3), Ruth et Rahab (Mt 1,5), Bethsabée, la femme d’Urie (Mt 1,6), et Marie, la mère de Jésus.

 

 Qui sont ces femmes ?

Pour le savoir, nous nous référons aux textes de la Bible qui les concernent.

. Tamar

Tamar fut la femme de Er. Celui-ci mourut et, comme le voulait la coutume du lévirat, Onân, le frère de Er, coucha avec elle  mais « Onân savait bien que ce ne serait jamais sa descendance à lui. Chaque fois qu’il était avec la femme de son frère, il laissait perdre sa semence sur le sol pour ne pas donner de descendance à son frère, ce qui déplut à Yahve qui le fit mourir à son tour. »  (Gn 38,9) On sait qu’à cette époque, le frère devait faire un enfant à sa belle-sœur et celui-ci devenait l’enfant du frère décédé. Juda renvoya sa belle-fille de peur qu’elle ne fit mourir un autre de ses fils.  Après la mort de sa femme, Juda monta à Timna voir la tonte de ses troupeaux. Tamar, avertie, se déguisa et se plaça sur la route de Juda.  Celui-ci la prit pour une prostituée, coucha avec elle et, sur sa demande, il lui laissa en gage son sceau avec son cordon et son bâton. Quand, plus tard, on avertit Juda que sa belle-fille était enceinte, il ordonna qu’on la brûlât sur-le-champ. Mais Tamar sortit aussitôt le gage qui révélait qui était le père de l’enfant. Alors Juda s’écria : « Elle a été plus juste que moi, qui ne l’ai pas donnée à mon fils Shéla. » (Gn 38,26)

. Rahab

Rahab est l’étrangère, la prostituée de Jéricho, qui accueille les espions israélites au moment de l’entrée en Terre promise. Elle sera louée comme prosélyte pour avoir, en cette circonstance, professé sa foi en Yahvé, car, comme le dit une tradition midrashique : « L’Esprit Saint s’était posé sur elle. » « Seule vivra la prostituée Rahab… » (Jos 2, 1-21 ; 6,17 ; 22,23 ; He 11,31 ; Jc 2,25). Si des rabbins la considèrent comme l’épouse de Josué, Matthieu la cite comme une ancêtre de Booz, soulignant par là la portée messianique de son intervention dans l’histoire d’Israël.

. Ruth

Ruth est la Moabite qui épousa Booz en se conformant, quoiqu’elle fût étrangère, à la loi du lévirat, Elle prit place dans la lignée de David en raison de sa fidélité à Noémi (Rt 1-4) et c’est à Bethléem qu’elle s’établit.

. Bethsabée

Bethsabée épouse David après que celui-ci eut fait tuer Urie, son mari, en le plaçant au front dans un combat dangereux. Et Bethsabée donna naissance à Salomon et aida Natan à obtenir le sacre de son fils (1 R 1, 11-40).

La relecture de ces textes, à partir des références indiquées, permettra de découvrir nombre de détails savoureux, pour ne pas dire « hors normes ».

 

On sait que la fécondité était très importante pour les femmes en Israël à cette époque. Ces femmes étaient au service de la vie et même si leur maternité passait par l’irrégularité, selon notre éthique, elles croyaient en Dieu et contribuaient à assurer la lignée de David jusqu’à son accomplissement en Jésus. Leur foi leur a valu d’être reconnues et proclamées bienheureuses. Que ces femmes soient prostituées, étrangères ou adultères cela importe peu aux auteurs de l’Ancien Testament. Pour eux comme pour Matthieu, la généalogie n’a pas pour but d’attribuer à Jésus une ascendance parfaite au point de vue religieux et moral. Il s’agit simplement de signaler l’importance de la place qu’occupent  ces femmes dans la lignée messianique, ces femmes  considérées comme des étrangères et non comme des pécheresses. De plus,  l’avènement du Christ intéressait  aussi les Gentils. Enfin, le caractère irrégulier de la maternité de chacune de ces femmes, ne préparait-il pas l’événement de la maternité la plus irrégulière de toutes, celle de la Vierge Marie ?

Un autre texte de Matthieu nous éclaire sur la grande liberté de Jésus et son amour inconditionnel des personnes.« Et Jésus dit : croyez-en ma parole, les collecteurs d’impôts et les filles publiques entreront avant vous dans le Règne de Dieu. Jean est allé vers vous en suivant un sentier de justice. Vous lui avez refusé votre confiance. Et, même après avoir vu cela, vous ne vous êtes pas ravisés pour lui accorder votre confiance. » (Mt 21,32) Un peu auparavant, Jésus avait déclaré que les non-juifs seraient admis au banquet messianique à la place des « fils du Règne ». C’est là le renversement des jugements de ce monde dont parle Matthieu aux  versets 31-32. Ceux qui apparaissent premiers dans l’estimation populaire peuvent être les derniers pour l’accès au Royaume (Mt 19,30 ; 20,16).

Quand je relis ces textes, je découvre des gens qui ont un autre code d’éthique. Je découvre, un Jésus attentif aux gens en quête de sens et non un Jésus qui  porte un jugement de valeur sur le comportement des personnes. Il ne semble pas s’inquiéter outre mesure des détours qu’un être humain peut prendre pour atteindre ses objectifs. De la Samaritaine, il n’exige pas un certificat de bonne conduite avant d’entrer en relation avec elle. Il lui demande simplement à boire. Il ne se demande pas si elle observe toutes les lois civiles et religieuses mais il regarde la richesse de son être, il croit à ses possibilités et s’abreuve de son dynamisme communicatif.

Où en sommes-nous, aujourd’hui, dans notre réflexion sur la prostitution ? Le champ est immense, les tendances sont diverses. Certaines considèrent que la prostitution relève de l’exploitation sexuelle des femmes et qu’elle constitue une violation des droits humains. D’autres considèrent que le problème est l’illégitimité de la prostitution comme travail. La Fédération des femmes du Québec est en train de mener une bonne réflexion sur cette question. Il n’y a donc pas lieu de la reprendre ici. Je voudrais dire cependant aux femmes chrétiennes qu’il est important de participer à cette réflexion. Quitter un lieu où se pose la question de la prostitution me paraît un chemin de facilité pas très constructeur.

Dernièrement, j’ai eu l’occasion de visiter le groupe « Stella » qui essaie de contrer l’isolement des travailleuses du sexe en leur offrant soutien et information, en luttant contre la discrimination qui leur est faite tout en développant de nouvelles solidarités. « Malgré les avancées féministes des dernières décennies, les femmes continuent – et continueront longtemps encore – de gagner leur vie dans des sphères de travail liées aux rôles féminins traditionnels. Nous avons le devoir, comme féministes, de veiller à ce que ces formes de travail soient reconnues et de voir à ce que les droits de ces femmes comme citoyennes et travailleuses soient protégées. » (1)

Après cette rencontre, j’ai poursuivi ma réflexion. Je n’avais pas le goût de juger mais de comprendre. Je suis sensible au fait que des femmes vendent leur corps dans un contexte patriarcal où les hommes ont toujours le contrôle de la sexualité des femmes. Je reconnais le fait que des femmes se trouvent prises dans des engrenages d’où il est difficile de sortir. Je m’interroge sur la situation des femmes qui font de la prostitution les derniers jours du mois pour faire manger leurs enfants. Je m’indigne du fait que des femmes subissent de la violence et servent de marchandises à profit. Et pourtant, des femmes choisissent ce métier. Là, je deviens perplexe. Comment peut-on accepter de vendre son corps pour de l’argent ? mais comme me disait une intervenante du milieu : « Les femmes qui travaillent au salaire minimum dans une usine de couture , souvent harcelées sexuellement par le patron, ne subissent-elles pas aussi une exploitation de leur corps, de leur santé, de leur vie ? » Que choisir ?  Six mois au salaire minimum ou quelques jours bien payés dans des conditions qui permettent d’être présentes à ses enfants ? Ma réflexion se poursuit… Pourquoi serait-on plus sévère pour les femmes prostituées que pour les hommes qui utilisent leurs services ? Ces hommes professionnels sont souvent très bien considérés dans leur milieu et à l’église.

Ma réflexion n’est pas terminée. Cependant ce dont je suis certaine c’est que je ne veux pas juger, je ne veux pas être pour ou contre la prostitution. Je veux comprendre et aimer ces femmes. Et j’ai pris conscience que les femmes travailleuses du sexe sont impliquées, comme les autres femmes, au changement de la société, ce que Jésus appelait le Royaume où elles sont en avant.

 

1.  Claire Thiboutot, intervenante à la Maison Stella