Le sacré féminin de l’eau

Le sacré féminin de l’eau

Pierrette Daviau, groupe Déborah de L’autre Parole

 

L’eau fait partie de notre quotidien sans que nous nous rendions compte de sa valeur exceptionnelle. L’un des quatre éléments occidentaux (eau-terre-air-feu) et l’un des cinq éléments orientaux (eau-terre-air-feu-métal), elle s’impose au cœur de notre actualité journalière et de nos préoccupations. En effet, la crise de l’eau ne fait qu’empirer : sécheresse ou pollution, inondation ou ouragan, déluge ou aridité menacent aujourd’hui de nous priver de ses vertus, tant sanitaires que spirituelles. Ces conséquences écologiques, souvent désastreuses, affectent de nombreux peuples et touchent particulièrement les femmes et les enfants.

La symbolique de l’eau

Comme le pain, le vin, l’huile ou le buis, l’eau renferme une forte puissance symbolique. Ancrée fortement au cœur de notre inconscient collectif, elle est un support pour notre imagination. Le philosophe Gaston Bachelard entraine lectrices et lecteurs vers une méditation littéraire et psychologique, où l’eau devient un souffle odorant qui émane de l’univers. Pour lui, mythes et rêves révèlent l’invisible derrière le visible ; les mythes correspondent à la conscience collective, tandis que les rêves coïncident davantage avec la conscience individuelle. Ils nous aident à en saisir la profondeur et à structurer certaines croyances sociétales et culturelles. Il existe un lien étroit entre l’eau, le mythe et le sacré[1].

L’eau signifie la convivialité et la rencontre : les humains se réunissent souvent autour de sources, de fontaines, de rivières, de lavoirs. Qui dit eau dit aussi pont, symbole de passage, de réunion. Sa symbolique évoque la régénérescence, la vie nouvelle : elle incarne la sensibilité, l’émotion et l’empathie envers les autres. L’eau représente à la fois une régénération physique et spirituelle : boire à la source, c’est abandonner son ancien « moi » et accepter de passer à une étape nouvelle.

L’eau est sacrée

L’eau, élément vital universel, revêt une profonde dimension sacrée et mystique à travers les cultures et les religions, symbolisant la vie, la purification, la renaissance et le cheminement spirituel. Rite de passage incontournable dans de nombreuses traditions ancestrales, l’eau est devenue un principe sacré. Plusieurs peuples lui vouaient un culte : ruisseaux, lacs, fontaines faisaient l’objet d’offrandes pour s’attirer les faveurs et la protection des déités. Que ce soit dans la Bible, le Coran ou la Torah, l’eau est considérée comme élément sacro-saint, fécondant, nettoyant. Ainsi, en Inde, on se purifie dans le Gange ; au Jourdain, on est lavé de ses péchés ; dans le paganisme nordique, elle maintient les êtres humains en vie. Empreinte d’un caractère divin, elle est véhiculée par des populations qui lui consacrent des cultes spécifiques et répètent des gestes traditionnels d’une civilisation à l’autre, ancrés ou non dans des rituels religieux.

Il existe ainsi une mystique de l’eau et une mystique des eaux sacrées qui traversent les âges. Présente à la naissance du monde ou à sa recréation, on la vénère comme une base sacrée de toute vie matérielle et spirituelle. Élément biospirituel, ce liquide transparent et inodore sollicite la créativité et la responsabilité, et invite souvent à jeter un regard sur le divin. Que l’eau vienne des profondeurs de la terre ou descende du ciel, on lui porte un respect absolu et on y reconnaît le caractère vénérable de la personne humaine. Chaque bain peut être associé à une mort pour renaitre à soi-même.

Le féminin sacré de l’eau

Tout comme l’eau est souvent associée au divin, elle est également liée au féminin, symbolisant la vie, la fertilité et la nutrition. On considère l’eau comme le berceau de la vie, tout comme l’utérus est le lieu du commencement de l’être humain. Dans ce sens, on peut parler du féminin sacré de l’eau. Le féminin sacré est une notion à la fois matérielle, spirituelle et psychologique, un courant du féminisme, voire de l’écoféminisme, et un outil de développement personnel. « L’enjeu pour les femmes est de redécouvrir leur féminité, de renouer avec leur sensibilité et d’y trouver comment construire un nouveau modèle de société », explique Camille Sfez, psychologue clinicienne, autrice de La puissance du féminin[2]. Le féminin sacré répond à un désir de « transcendance » que l’on observe dans le reste de la société, dans une société caractérisée par « une perte de sens », souligne-t-elle. On peut le décrire comme la recherche d’une spiritualité non dogmatique, mais connectée à notre sensibilité…

Encouragé par le mouvement actuel de libération de la parole, le féminin sacré procède d’une envie de se réapproprier son identité, son intériorité, et d’être en lien avec l’environnement. Ce féminisme refuse de perpétuer le modèle de la domination masculine et encourage la création d’un idéal où le pouvoir viendrait « du dedans », contestant l’esprit de compétition et de performance.

Chez plusieurs peuples des Premières Nations, l’eau est féminine. Elle entretient la vie, comme le font les femmes dans leurs communautés. Un lien particulier se crée entre les femmes autochtones et l’eau : « Les femmes portent les enfants dans leur corps où ils sont entourés d’eau. […] Nous sommes les gardiennes de l’eau, ses protectrices légitimes, les soigneuses de ce fluide qui soutient la vie. C’est le point de départ de la création […] Nous avons une responsabilité de la protéger. Nous devons la prendre de manière sérieuse[3]. »

Dans la Bible

Aujourd’hui encore, la corvée de l’eau évoquée dans les récits bibliques et anciens résonne avec les réalités de nombreuses femmes dans le monde. La Bible présente l’eau comme condition essentielle de toute vie sur terre et déclare qu’elle est signe à perpétuité de l’action de Dieu envers l’ensemble de la création (Gn 2,5-6). Il convient donc de la partager au profit de toutes les créatures et de l’ensemble de la création (Gn 1,6-10). Transition entre la corvée physique et le don de l’Esprit, l’eau représente la vie, la purification et la grâce divine.

Dans plusieurs passages bibliques, les femmes y jouent un rôle central, souvent au bord des puits. On se souvient de la rencontre emblématique de Jésus avec la Samaritaine (Jean, chapitre 4) : l’eau passant d’un besoin physique à une « eau vive » spirituelle qui étanche définitivement la soif intérieure. Les puits sont également des lieux de révélation, d’alliance et de rencontre dans plusieurs passages bibliques. Pensons à Rébecca puisant de l’eau pour les chameaux d’Abraham (Gn 24,10-21) ou encore à Rachel rencontrant Jacob à un puits (Gn 29,9-10). Pour sa part, Moïse aidera les filles de Jethro (dont Séphora) à puiser de l’eau pour protéger leur bétail (Ex 2,16-18). En Luc 7,36-50, la femme pécheresse utilisera ses larmes pour laver les pieds de Jésus.

Conclusion

Encore aujourd’hui, le portage de l’eau évoque la réalité de nombreuses femmes et filles privées de cette précieuse ressource dans plusieurs pays. Malgré les efforts des gouvernements, de l’Organisation des Nations Unies (ONU) et de plusieurs organismes internationaux sans but lucratif, l’objectif de développement durable « eau et développement durable » d’ici 2030 (ODD n° 6 « eau et assainissement pour tous ») risque de ne pas se réaliser. Il importe de quadrupler nos efforts collectifs pour y parvenir. Selon le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, les deux tiers de la planète connaîtront bientôt un niveau de stress hydrique très élevé. Par conséquent, il est juste de s’exprimer et d’agir lorsque l’eau génératrice de vie se trouve de plus en plus systématiquement menacée.

Pour restaurer notre lien ancestral avec l’eau, nous pouvons lui consacrer rituels, prières et exercices sacrés inspirés de sagesses anciennes, où les peuples honoraient la nature dont ils faisaient partie. À nous, comme féministes, de sauvegarder le sacré féminin de l’eau, de lui vouer respect et attention ! Et de valoriser et célébrer concrètement sa dimension sacrée dans notre environnement quotidien.

[1] Dans L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Éditions Josse, 1942, Gaston Bachelard explore l’eau comme un élément matériel et poétique fondamental, un mystère, moteur de l’imagination et de la rêverie.

[2] Camille Sfez, La puissance du féminin. Libre, sereine et sacrée : renouez avec vos forces profondes, Paris, Éditions Le Duc, 2018.

[3] Ophélie Doireau, « L’eau, symbole des femmes », Journal La Liberté, le 23 septembre 2023.