LES FEMMES AU TEMPS DE JÉSUS ET DANS LES MÉDIAS AUJOURD’HUI

 

J’ai toujours été profondément troublée de constater que la religion dans laquelle j’ai grandi, chrétienne catholique, cloître la moitié de ses fidèles, en l’occurrence des femmes, dans l’obscurité de l’histoire et les maintient encore de nos jours, à l’écart de toutes réelles sphères de décisions. Est-ce une question de condescendance ou d’incompréhension ? Je ne saurais le dire, mais ce malaise dure depuis des siècles. 

En effet, le caractère partiel et partial des évangiles retenus par l’Église catholique a, de tout temps, limité les femmes à des stéréotypes relevant d’une imagerie immuable qui perdure encore de nos jours : vierge, pécheresse, servante ou mère. Or, non seulement Jésus leur vouait-il un amour de prédilection, mais il leur enseignait, les initiait, en faisait ses disciples. Il est important de noter que, dès le début de son ministère, les femmes faisaient partie de l’entourage de Jésus. La sollicitude et le respect qu’il leur portait étant d’ailleurs, révolutionnaires pour son époque.

Ainsi, comment est-il possible qu’une religion originairement basée sur l’amour fasse preuve d’une telle insensibilité et d’autant de désintérêt face à la moitié de ses croyants ? C’est en me posant cette question que j’ai entrepris d’écrire un livre traitant de la vie des femmes du temps de l’Enseigneur. Mes recherches historiques et bibliques (y compris l’étude des apocryphes), m’ont amenée à redonner vie à certains personnages féminins d’autrefois dans un contexte où il m’était possible d’y mêler réalité et fiction. On m’a trop longtemps fait croire qu’il n’existait qu’une seule vérité, je ne voulais certainement pas adopter la même attitude. L’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt, dans son livre L’Évangile selon Pilate, fait dire à son personnage : « La vérité n’est jamais une : c’est pour cela qu’elle n’existe pas ». L’écriture de cette œuvre a suscité en moi une réflexion profonde sur la Parole de cet unique prophète, sur l’interprétation qu’on a fait de son message jusqu’à aujourd’hui, ainsi que sur le rôle combien rétréci que les femmes ont occupé et occupent toujours en son sein.

Riches en symboles et en rituels, ce sont pourtant ces mêmes femmes qui, de tout temps et de toute provenance, non seulement donnent un sens à la vie, mais également veillent à la protéger et luttent en permanence pour sa qualité. Ce sont elles qui, par leur résilience, réussissent à célébrer les quotidiens les plus sombres, ce sont elles qui accompagnent les commencements et les départs, les naissances, les maladies, les souffrances et les deuils. Ne sont-elles pas souvent l’âme vibrante de la famille et de la communauté humaine ? Ne sont-elles pas source intarissable de patience, d’écoute et d’empathie ?

Si plusieurs d’entre nous se sont à juste titre questionnés sur l’absence du rôle signifiant des femmes dans les Évangiles retenus par l’Église, rares sont les historiens et les théologiens qui ont tenté d’y remédier. Or, nombre d’entre elles ont été des phares inspirants pour la grande famille spirituelle qu’est la chrétienté. En voici quelques unes : Marie, mère de Jésus, soutiendra son fils jusqu’à la fin de son calvaire et respectera sa mission ; Marie-Madeleine, disciple et compagne engagée, deviendra l’initiée par excellence, celle qui sera de tous les combats du prophète ; Malthace, mère d’Hérode Antipas, ira à l’encontre de la vie de débauche de l’entourage du tétrarque, vouant un respect aux valeurs prônées par Jean-Baptiste et Jésus ; Véronique, la femme au voile, sera en mesure de transcender sa maladie tout en brisant les tabous de l’époque ; Séraphia, femme engagée, s’occupera avec courage et empathie des plus démunis de la société de la Jérusalem d’alors ; Ciborea, mère de Judas, dénoncera le sort cruel et injuste réservé à son fils ; Marthe, disciple inconditionnelle, nourrira autant les corps que les âmes, témoignera au quotidien de sa foi par des gestes concrets et salvateurs ; Lydie, marchande, disciple et rassembleuse, sera la fière dirigeante de la nouvelle communauté chrétienne de Thyatire.

Ces femmes de l’Évangile forment une famille, cette grande famille de nos ancêtres et de la religion dans laquelle plusieurs d’entre nous ont grandi. L’authenticité de leurs relations, tant avec Jésus qu’avec la communauté qui les entourait, ont apporté harmonie, réconfort et joie à ceux qui les ont côtoyées. Chacune d’entre elles témoigne d’ailleurs, d’un mode de connaissance propre à la dimension féminine de l’être. En effet, leur mode de relation en est un de « faire-lien », cette relation privilégiée qui préconise et invite à l’harmonie, à l’épanouissement. Faire-lien demande authenticité et conscience du moment présent, ainsi que perception des vibrations qui nous entourent. Faire-lien entre chacun des membres d’une famille, d’une communauté et, par extension, de l’humanité toute entière, n’est-ce pas l’une des meilleures conduites qui soit pour exister dans la plénitude et la foi ?

Mon manuscrit, 13 malentenduEs. La part manquante des Évangiles, a reçu le Prix Jacques-Poirier 2008 et le livre a été publié au printemps 2009. Le lancement s’est fait lors de la Journée internationale de la femme en compagnie de plusieurs personnalités féminines impliquées à divers échelons de notre société et dans différents domaines. La réception médiatique a été enthousiaste ; la radio de Radio-Canada et le journal Le Droit, pour ne nommer que ceux-là, ont affirmé que j’avais redonné « avec un aplomb remarquable, la parole aux oubliées de l’Évangile ». On a également dit que « j’avais décoiffé certains mythes », ce qui est certainement exact, et que j’avais donné avec bonheur, une couleur proche-orientale aux noms de lieux et de personnages, Jésus devenant ainsi Yeshoua. Tous ont noté la qualité des recherches et la beauté de la langue. Toutefois, le fait que le livre ne soit pas campé dans un genre particulier, mais relève autant de la fiction, de l’exégèse, de l’histoire ou de l’essai, en a dérouté plusieurs. Mais c’est le cas de tout ce que j’écris, chacune de mes œuvres chevauchent différents genres. Lors de mon passage en Belgique, le livre a été reçu avec éloge, tant auprès de la presse écrite qu’à la Foire de Bruxelles.

Quant à la réception du livre auprès du public, elle a été variée. Certains ont affirmé que je n’étais pas allée assez loin dans ma dénonciation des structures et des prises de position de l’Église catholique ; d’autres ont dit, au contraire, que j’avais été trop loin et ont semblé heurtés par les libertés que j’ai prises avec l’histoire. Plusieurs ont été enchantés que « je remette les pendules à l’heure », affirmant que le livre transmettait avec fidélité l’essence du message messianique. Un prêtre-lecteur m’a dit que, même s’il n’était pas d’accord avec certaines de mes affirmations, il avait aimé comment, justement, j’avais mis la Parole de Jésus dans la bouche des femmes. Cela m’a fait grand plaisir, car c’est en partie ce que je visais.

La réaction — plutôt la non-réaction — qui m’a le plus surprise est venue de femmes croyantes œuvrant à l’intérieur de l’Église. Ces lectrices, qui revendiquent elles aussi une plus grande place au sein de la hiérarchie religieuse, qui réclament le droit au sacerdoce et celui d’être partie prenante des décisions importantes prises par Rome, ont choisi de garder silence. Est-ce à cause des libertés que j’ai prises avec l’histoire, surtout concernant la mort du Christ ? Pourtant, d’autres avant moi, ont proposé une telle version. Est-ce mon refus d’accepter que la femme, de par son sexe, soit la source de toute impureté ? J’en doute fort. Je n’ai pas de réponse à ce silence que je perçois comme réprobateur. Peut-être que ces lectrices engagées dans leur milieu ne veulent point faire de vagues. Sans doute cherchent-elles, à leur manière, une place qui leur est refusée depuis si longtemps. Je pense aussi que la vraie transformation de l’Église ne peut se faire que par elles. Mais pour cela, encore doivent-elles réclamer ces changements majeurs avec détermination, car l’égalité ne leur sera certainement pas offerte sur un plateau d’argent.

À son époque, Thérèse d’Avila a fait part de son trouble et de sa révolte devant la soumission imposée aux personnes de son sexe. Or, il faut bien se rendre à l’évidence, autrefois comme aujourd’hui, l’Église continue de faire la sourde oreille.

 

*Loïse Lavallée est poète, essayiste, auteure de récits, de nouvelles et d’une collection pour enfants. Son livre 13 MalentenduEs. La part manquante des Évangiles est publié aux Éditions Vents d’Ouest, Gatineau, 2009.