LES FONDAMENTALISMES

L’autre Parole a décidé de mener, dans le cadre de son colloque annuel, une réflexion féministe sur la difficile question du fondamentalisme, notamment dans son déploiement au sein de l’Église catholique.

 

Je me réjouis de cette initiative et ce pour trois raisons d’importance stratégique.

1) Le fondamentalisme soulève de graves enjeux pour les femmes, telle que l’affirmation de leur égalité avec les hommes et la reconnaissance de leur droit à la liberté. En effet, les fondamentalismes ont pour pratique d’instrumentaliser les femmes, d’en faire de véritables outils pour la propagation de leur vision du monde.

2) Il y a aussi un enjeu décisif pour le devenir de l’Église catholique et surtout de l’espérance évangélique parce que le fondamentalisme a sérieusement pris pied au cœur de cette institution et son paradigme transige de plus en plus par la voie du magistère, bâillonnant de facto les « autres paroles ».

3) Le fondamentalisme religieux a un effet inquiétant sur nos sociétés parce qu’il entrave le déploiement d’une culture démocratique et soutient le développement de pratiques autoritaires et de contrôle.

Quand il est question de fondamentalisme, on pense souvent à une réalité située à l’extérieur du Québec et en dehors de l’Église catholique. Bref, le fondamentalisme n’aurait pas prise dans notre cour. L’autre Parole fait un bon pari en voulant cerner la question du fondamentalisme dans ses manifestations en terre de chez nous et dans l’Église catholique.

J’ai la conviction que, pour parvenir à contrer efficacement le fondamentalisme et surtout pour éviter que sa vision structurante du monde s’insinue dans nos propres lectures et pratiques politiques et religieuses, il importe que nous développions notre pensée critique. Je m’explique. Il existe des terreaux où le fondamentalisme a plus facilement prise. Lorsque dans nos sociétés, on favorise le conformisme plutôt que l’autonomie intellectuelle et le sens critique, quand on se détourne de l’exercice de nos responsabilités citoyennes pour s’en remettre à des chefs de tous ordres, on cultive un terrain propice au fondamentalisme. L’exercice de la vigilance pour débusquer les discours et les pratiques qui demandent la soumission des personnes, le renoncement à la pensée critique et qui glorifient des leaders autoritaires doit être de tous les instants. Cette vigilance, appelée à s’exercer individuellement et collectivement, ne dispense pas d’user de l’intelligence critique commune, de sa capacité d’analyse et d¹interprétation,  pour discerner la mise en place des jalons du fondamentalisme, en saisir les mécanismes de fonctionnement, les critiquer publiquement et proposer d’autres façons de penser et de faire.

Dans le cadre de cette intervention, après avoir brièvement campé l’origine du concept de fondamentalisme, je vais proposer quelques repères pour identifier des discours et des pratiques fondamentalistes. Dans un dernier temps, je vais m’appliquer à fournir des repères pour constituer une grille d’analyse féministe du fondamentalisme.

I. Origine du concept fondamentalisme

Commençons par distinguer ce qui n’est pas du fondamentalisme. Par exemple, le conservatisme religieux ou traditionalisme, qui s’inscrit comme une forme de résistance au changement et qui manifeste une prédilection pour les discours et les pratiques du passé, ne constitue pas nécessairement du fondamentalisme. En langue française, à la fin du XIXe siècle, on a d’abord utilisé le terme « intégrisme » pour désigner, les membres d’un parti espagnol qui cherchaient à soumettre l’Etat à l’Église catholique. Par la suite, il fut appliqué aux catholiques qui voulaient conserver un catholicisme intégral et s’objecter aux « affres » de la modernité, soit le libéralisme et le socialisme. À l’heure actuelle, c’est le terme intégrisme qui désigne habituellement les personnes qui s’opposent aux conceptions libérales des rapports entre l’Église catholique et le monde adoptées à l’occasion du concile Vatican II. Comme on le voit, le terme intégrisme s’est particulièrement déployé dans le giron catholique.

En langue anglaise, on utilise davantage le terme fondamentalisme lequel réfère d’abord à une mouvance du protestantisme américain qui, à compter du début du XXe siècle, pratique une lecture littérale de la Bible et tire de cette lecture les paramètres pour son agir moral. Les récits bibliques, pris au pied de la lettre,  sont sensés relater un ensemble d’événements historiques (par exemple, la création du monde en une semaine).

Progressivement le concept de fondamentalisme va prendre de l’expansion et s’appliquer aux mouvements religieux qui ont pris forme au sein de différentes traditions religieuses (christianisme, judaïsme, islam, hindouisme, etc.) et qui ont en commun de refuser la séparation entre le sacré et le profane qui s’est imposée avec la modernité et de vouloir assurer un retour du religieux dans l’ensemble de la vie sociale, politique et économique. Il s’agit d’une réfutation claire de la séparation de l’Église et de l¹État et d’une volonté d’imposer un ordre du monde fondé sur une orthodoxie religieuse particulière.

C’est à partir de cette dernière définition, qui fait assez largement consensus, que je vais poursuivre ma réflexion avec vous.

II. Quelques repères pour identifier des discours et des pratiques fondamentalistes

Il existe plusieurs traits caractéristiques du fondamentalisme. Je vous invite à consulter l’annexe 1 où vous trouverez les « airs de famille » du fondamentalisme, ses cinq « caractéristiques idéologiques » et ses quatre « constantes » telles qu’identifiées par le fameux Fondamentalism Project et qu’on retrouve sur le site web de wikipedia. Il s’agit là d’une ressource intéressante pour « réfléchir » la question du fondamentalisme. En m’inspirant de ces éléments, je voudrais mettre en relief cinq aspects de la vision du monde du fondamentalisme qui m’apparaissent particulièrement cruciaux.

1) Le monde va à sa perte. Pour les fondamentalistes, le recul de la religion dans nos sociétés modernes, la perte de son influence sur les institutions sociales et sur les individus entraînent notre déchéance. Il faut donc contrer cette chute, lutter pour remettre le religieux au cœur  de nos sociétés afin qu’il en soit le principe structurant.

2) Il n’y a pas 36 vérités, il n’y en a qu’une seule, révélée par Dieu. Le pluralisme idéologique est inacceptable et entraîne un relativisme maléfique. La révélation divine doit être notre seule guide et celle-ci est codifiée par les seuls chefs autorisés.

3) Mémoire sélective. Les fondamentalistes sont sélectifs dans ce qu’ils retiennent de leur tradition religieuse, de leur héritage spirituel mais ne reconnaissent pas l’existence de cette pratique de sélection. À leurs yeux, ils rendent compte de l’unique et intégrale vérité révélée dont ils sont des témoins authentiques.

4) C’est noir ou blanc. Le fondamentalisme ne s’inscrit pas dans la nuance ; il pratique au contraire une lecture dualiste du monde où il y a le bien et le mal, les bons et les méchants, la vérité et le mensonge. Dans ce contexte, ceux et celles qui ne partagent pas leur vision du monde sont diabolisés et deviennent des ennemis.

5) Leadership autoritaire. Les fondamentalistes ont à leur tête un mâle, un chef autoritaire qui exerce sur eux un fort ascendant (renoncement à la pensée personnelle critique, soumission à l’autorité). Le fondamentalisme s’inscrit comme une des formes exacerbées du patriarcat.

Toutes les religions instituées peuvent être aux prises avec le fondamentalisme parce qu’elles sont des lieux où les valeurs et les idéologies prédominent. Je ne pense pas par ailleurs que les religions soient par essence fondamentalistes.

Le fondamentalisme se manifeste à l’extérieur des organisations religieuses par une volonté d’imposer à tous un sens unique, dit religieux, et à l’intérieur des systèmes religieux par un refus d’adaptation et de transformation. Il s’agit cependant d’un pseudo fixisme. Le fondamentalisme prétend ne pas interpréter, il s’objecte à toute herméneutique. Mais en fait il se constitue, par la voie de ses représentants, comme l’unique interprète et par conséquent il interdit aux autres le pouvoir d’interpréter. Il exige que tous répètent la doctrine qu’ils énoncent. À l’intérieur de ce système idéologique, on refuse toute pensée critique et c’est la pensée unique qui prévaut. On comprend pourquoi le pire ennemi du fondamentalisme religieux c’est le pluralisme. Le fondamentalisme religieux doit avoir une voie politique pour exister parce qu’il s’agit d’imposer un même système de valeurs et de représentations du monde à tous. En ce sens le fondamentalisme conduit au totalitarisme.

Je vous invite à vous servir de ces cinq caractéristiques du fondamentalisme comme d’une grille de lecture à appliquer sur des discours et des pratiques qui vous interrogent. Vous pouvez vous demander qu’elle est la vision du monde mise de l’avant par ces discours ou ces pratiques ? S’agit-il d’un rejet des pensées séculières, d’une volonté de réorganiser le monde à partir de principes religieux particuliers ? Quelle compréhension de la vérité est promue par ces discours et ces pratiques ? Quelles en sont les interprètes autorisés ? Comment se réfère-t-on à la tradition ? Est-ce qu’il y a une pratique sélective des références à la tradition pour appuyer les thèses défendues ? Est-ce une lecture dualiste du monde ? Comment s’exerce le leadership, etc. ? Bref, il s’agit de mettre en œuvre  vos capacités d’analystes et d’interprètes pour repérer les discours et les pratiques fondamentalistes qui tendent à s’imposer ici comme ailleurs. L’exercice, en toute liberté et rigueur intellectuelle, du discernement individuel et collectif constitue en même temps une sorte de médecine préventive, un antidote pour contrer la mise en place d’idées et de pratiques fondamentalistes.

III. Quelques repères pour une analyse féministe du fondamentalisme

Les femmes sont au centre des préoccupations des fondamentalistes qui ont besoin d’elles pour assurer la reproduction de leur idéologie. En effet, la propagation du fondamentalisme nécessite la contribution des femmes, notamment comme éducatrices et transmettrices des valeurs. C’est pourquoi, sur fond de machisme religieux, va se déployer un ensemble de discours et de pratiques pour inscrire religieusement et culturellement la femme comme « l’autre » et pour réguler, selon des normes patriarcales, son corps et sa sexualité.

1) Le machisme religieux. Ce machisme est aisément perceptible quand l’exercice du pouvoir est exclusivement réservé aux hommes et que les femmes en sont exclues de par leur nature. Il y a assez fréquemment chez les fondamentalistes, une forme de virilolâtrie à connotation sexuelle qui se manifeste jusque dans la spiritualité. À titre d¹exemple, je retiendrai quelques extraits des écrits de José Maria Escrivá de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei et canonisé par Jean Paul II en 2002 : « (L’éperon d’acier s’entraînera ainsi à l’amoureuse habitude) d’assaillir les tabernacles ». « (Et la semence, ô divine bonté,) germera et donnera des fruits savoureux, dûment arrosés ». Ce même Balaguer soutiendra par ailleurs que les femmes, elles, « n’ont pas besoin d’être savantes, il suffit qu’elles soient effacées ». Ce machisme religieux parle de complémentarité entre les sexes et insiste pour préserver une véritable division sexuelle du travail. Aux femmes est dévolue la maternité, la famille et aux hommes les fonctions protectrices.

2) La femme comme l’autre. Les fondamentalistes cultivent la crainte de la confusion des genres, de l’assimilation d’un sexe à l’autre sexe. Pendant que l’homme s’impose comme le pôle définisseur de l’humanité, la femme est identifiée à « l’autre », la « différente ». Cette altérité, cette différence motiveraient la ségrégation entre les sexes pratiquée par les fondamentalistes, notamment au chapitre de l’exercice des pouvoirs et des responsabilités dans les organisations qu’ils dirigent. Dans la mesure où les femmes se conforment à la représentation qu’on se fait d’elles, soit d’être des épouses exemplaires, des mères aimantes, des filles respectueuses, des sœurs dévouées, elles seront louangées, exaltées. On exige d’elles rien de moins qu’une conformité à une pseudo nature féminine qu’on a défini pour elles et qui a pour effet caractéristique de garantir à tous les hommes, à tous les âges de leur vie, le service des femmes, et d’exclure celles-ci, en tant que l’ « autre », du champ du pouvoir, dont les hommes détiennent le monopole. La non-conformité à cet ordre dit naturel a un prix : les « infidèles » à leur vocation féminine apparaissent comme des sujets « dénaturés », des figures de la damnation éternelle.

3) Le corps et la sexualité régulés selon des normes patriarcales. Une constante traverse le discours et la pratique fondamentalistes ; il s’agit du refus catégorique de reconnaître le droit des femmes à l’autonomie particulièrement au chapitre de la gestion de leur corps et de leur sexualité. Ainsi, s’applique-t-on à réguler l’apparence du corps des femmes, à circonscrire leurs déplacements dans l’espace et à définir les lieux qui leur sont autorisés et ceux qui leur sont interdits. L’ensemble de la sexualité féminine est sous haute surveillance. En ce qui a trait aux relations sexuelles, on sait avec qui, quand, comment et pourquoi, les relations sexuelles sont autorisées ou interdites. L’usage de la contraception est fortement encadré et truffé d¹interdits. On ne reconnaît pas aux femmes le droit de demander de manière autonome et responsable, une interruption de grossesse, même à la suite d’un viol ou quand leur santé physique ou psychologique est compromise. En ce domaine la tutelle est de mur à mur. Évidemment, l’homosexualité fait l’objet d’un opprobre catégorique. Pour illustrer cette tendance, je vais me contenter de rappeler qu’aux Nations Unies, dans le cadre des travaux de Beijing + 5, cest l’article qui reconnaissait que les femmes sont « maîtresses de leur sexualité » qui a essuyé l’opposition la plus sévère de la part des lobbys fondamentalistes tant catholiques que musulmans. Je vous invite maintenant à reprendre ces trois repères pour effectuer une analyse féministe du fondamentalisme. En observant une pratique ou en lisant un texte, demandez – vous : les femmes ont-elles ici un accès légitime à tous les paliers du pouvoir ? Dans ce discours ou cette pratique, sont-elles reconnues comme des sujets égaux ou bien comme de simples  compléments aux hommes ?  Insiste-t-on sur la « différence, l’altérité des femmes »  pour justifier  le non accès des femmes à certaines fonctions ou responsabilités ? Dans les discours ou les pratiques étudiés reconnaît-on deux classes de femmes : les femmes bonnes et généreuses conformes à leur « nature » et les autres, les non conformes ? A-t-on tendance à antagoniser ces deux classes de femmes ? La « nature » des femmes fait-elle l’objet d’une définition normative par les détenteurs de l’autorité religieuse ? Les femmes apparaissent-elles comme des sujets libres et responsables qui peuvent faire des choix en matière de santé reproductive, d’exercice de leur sexualité ou prévoit -on pour elles une forme ou l’autre d’encadrement ? Les femmes sont-elles reconnues comme des personnes à part entière ou incarnent-elles « l’autre », c’est à dire des êtres humains, différents du genre humain générique, dont il faut baliser les agirs ?

J’espère que ces quelques repères pourront vous être utiles pour poursuivre vos réflexions et vos analyses en matière de fondamentalisme.

 

ANNEXE 1

 

Les « airs de famille » du fondamentalisme :

1. Les fondamentalistes cultivent un idéalisme religieux essentiel au maintien de leur identité personnelle et communautaire ;
2. le fondamentalisme comprend la vérité comme une et révélée ;
3. le fondamentalisme cherche à scandaliser ;
4. les fondamentalistes se perçoivent comme des acteurs importants dans un conflit d’envergure cosmique ;
5. ils réinterprètent l’histoire à la lumière de ce conflit ;
6. ils diabolisent leurs opposants et sont essentiellement réactionnaires ;
7. les fondamentalistes sont sélectifs ; ils ne conservent de leurs
traditions et de leurs héritages que certains aspects ;
8. le fondamentalisme a toujours un homme (au sens vir) à sa tête.

 

Les cinq caractéristiques idéologiques du fondamentalisme :

1. Le fondamentalisme est avant tout préoccupé par l’érosion de la religion
et de son rôle social ;
2. les fondamentalistes sont sélectifs à l’égard de ce qui dans leur tradition et dans la modernité est jugé digne d’être préservé ou condamné ;
3. le fondamentalisme est dualiste ;
4. le fondamentalisme met l’emphase sur le caractère absolu et inhérent de
sa source de révélation ;
5. le fondamentalisme est millénariste ou messianiste.

 

Quatre constantes dans les groupes fondamentalistes :

1. Le groupe est constitué de choisis, d’élus ;
2. les frontières du groupe sont très nettement délimitées ;
3. le groupe a un leader charismatique autoritaire ;
4. le groupe a le sens de la mission.

 

 

 

The Fundamentalism Project. (http://www.press.uchicago.edu/Complete/Series/FP.html)
Référence : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fondamentalisme