LES VERTUS DE LA COLÈRE

 

LES VERTUS DE LA COLÈRE

Léona Deschamps, Houlda

 

Dans la culture ambiante de mon enfance et de ma jeunesse, la colère figurait au rang des vilains péchés capitaux et ses manifestations s’avéraient fort inappropriées surtout chez une fille. Durant quelques décennies, j’ai donc craint l’expression de la colère dans ma vie comme dans celle des autres.

 

Par la suite, au cours de mon engagement professionnel à l’école, engagement ponctué de constantes études universitaires, je suis devenue une féministe engagée revendiquant éperdument les droits des femmes. Quand les membres du groupe Houlda de L’autre Parole, dont je fais partie, ont choisi de décapiter le péché capital de la colère, j’ai spontanément annoncé que ma brève réflexion serait titré Les vertus de la colère.

Aujourd’hui, ce bel oxymore m’offre l’opportunité de délaisser la voie peccamineuse de la colère pour emprunter celle de l’émotion saine et efficace dans les si nombreuses luttes des femmes pour sortir de l’ombre. Des luttes qu’elles doivent poursuivre tant que ne seront pas totalement évacuées les conditions de servitude ou d’humiliation vécues durant des millénaires ainsi que des discriminations qui perdurent même dans les sociétés où l’égalité des sexes semble acquise.

À mon avis, les bonnes dispositions de la colère se manifestent chez les femmes comme une bienfaisante sentinelle engendreuse d’introspection vers la vérité de leur être au féminin ; comme une force vive d’engagement dans les luttes féministes à mener ou à poursuivre ; comme une propulsion dans la créativité éveilleuse d’un monde nouveau et parfois comme une dynamique explosive lors de nécessaires transgressions pour en hâter la venue.

J’illustrerai brièvement la beauté de cette colère des femmes en rappelant ce que certains de leurs cris ont fait naître de vitalité neuve pour l’humanité. À la joie des parents, n’est-ce pas par un cri que le nouveau-né manifeste audacieusement sa réaction aux frustrations que lui impose son arrivée au monde ?

La colère, une bienfaisante sentinelle

Chaque fois que la colère envoie aux femmes, au moment opportun, le signal d’une entrave à leur vie, elle s’avère une précieuse et bienfaisante sentinelle. Elle réveille leur indignation devant l’intolérable et les convie à une introspection rassembleuse de leurs repères et de leurs ressources pour revendiquer un mieux-vivre.

Dans les collectives ou les regroupements féministes, la colère se manifeste aussi en sentinelle appropriée lors de la détection solidaire de toutes les injustices envers les femmes perpétuées à travers diverses structures sociales et ecclésiales. Elle garde vigilante leur faculté d’indignation contre tout ce qui les empêche de vivre en toute dignité et d’offrir leur pleine contribution à la vie du monde.

Quand les femmes rompent le silence pour riposter elles ne prennent jamais les armes. Leurs cris et leurs marches réclament pour toutes : le pain quotidien, l’eau potable, la terre en partage, le logement salubre, les soins de santé, la paix dans le monde, la justice sociale et ecclésiale ainsi que l’égalité et la reconnaissance de leur être-femme.

La colère, un précieux moteur d’engagement

Je me réjouis de cette saine et solidaire colère des femmes, un précieux moteur d’engagement, qui provoque la mise en place de nouveaux rapports humains. Avec audace, elles ont mobilisé leurs forces insoupçonnées, pour sortir d’une invisibilité séculaire maintenue par le pouvoir patriarcal ainsi qu’à une conception androcentrique de leur vie.

Aujourd’hui, dans plusieurs pays, les femmes s’activent au féminin dans presque toutes les professions malgré un salaire encore inférieur à celui des hommes. De plus, elles s’expriment à profusion depuis le milieu du XXe siècle en exégèse, en histoire, en littérature, en théologie et dans certaines œuvres scientifiques. Elles requestionnent non seulement les propos des écrivains dans ces sphères, mais développent souvent des nouvelles façons de voir et de vivre en humanité.

C’est une richesse inestimable de fréquenter les œuvres des exégètes et des théologiennes féministes. Leur relecture de la Bible et leurs nouvelles propositions de la rencontre de Dieu au féminin s’avèrent fécondes pour la vie de foi. Quant aux romancières et aux historiennes, elles écrivent à propos des conditions d’oppression des femmes ou de la réalisation de leurs rêves et mettent en valeur les œuvres non retenues des femmes engagées dans les siècles précédents.

Avec l’instauration de la Marche mondiale des femmes, les féministes poursuivent avec assurance une révolution pacifique permanente sur la terre. Malgré les entraves, elles affirment leur version d’un nouveau monde basé sur les valeurs de leur Charte pour l’humanité : l’égalité, la liberté, la solidarité, la justice et la paix.

La colère, une propulsion vers la créativité

La saine colère des femmes émerge dans les diverses œuvres de créativité.  Avec émotion et conviction, elles créent de façon interpellante…

Je me rappelle la lecture de L’Euguélionne, où la romancière Lucile Durand (Louky Bersianik) décrit, à travers les prises de conscience de son personnage fictif, toutes les aberrations dont sont victimes les terriennes. Me reviennent aussi en mémoire, les titres évocateurs de revues, telles : Québécoises déboutte ! Les têtes de pioche, La vie en rose ou L’autre Parole. Elles manifestent la sourcilleuse colère de la détermination des femmes qui les ont créées.

A-t-on oublié le scandale provoqué par la production théâtrale Les Fées ont soif de Denise Boucher ?  C’était une ingénieuse façon de dénoncer les stéréotypes de l’imagerie immuable de la femme, vierge, pécheresse, servante et mère. Et que dire de l’accueil outré de l’officiel ecclésial lors des premières œuvres des exégètes et des théologiennes qui faisaient sortir les femmes du texte biblique androcentrique. Elles se plaisaient à délivrer la Parole révélée de la servitude patriarcale pour lui donner toute sa vigueur puisque conscientes d’être elles aussi à l’image du Créateur.

Il me semble que par la magistrale création de la Marche mondiale des femmes, l’humanité assiste à une éloquente mondialisation de la solidarité féministe pour l’éradication du patriarcat. Qu’on se le redise, cette forme d’action collective, originale et efficace se répétera « tant que toutes les femmes ne seront pas libres ».  Et j’ajoute, aussi tant que ne fleuriront chez les humains des pousses de paix entre les nations et de véritable justice entre les hommes et les femmes.

La colère, une dynamique explosive pour la transgression

Depuis quelques siècles, des femmes ont compris qu’il fallait transgresser les lois injustes afin de progresser dans la conquête de leur dignité et de leur liberté. Elles ne tolèrent plus l’intolérable et n’endurent plus ce qui n’est pas endurable.

Il convient de ne pas oublier l’audace d’Olympe de Gouges qui, en 1791, présente hardiment, à l’Assemblée Constituante de la France, sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.  Elle en eut la tête coupée !

Au Québec, dans les dernières décennies du XXe siècle, la langue française fut un vaste champ de transgressions des féministes. Et aujourd’hui, malgré une légalisation de la féminisation des textes, elles doivent continuer de convaincre qu’un langage sexiste contribue toujours à l’invisibilité des femmes au niveau de la pensée, de la parole et de l’écriture.

On félicite encore la prise d’assaut du banc des jurés par sept femmes du Front de libération des femmes du Québec en 1971, une action-choc qui leur valut un séjour en prison où elles poursuivirent leur militance féministe !

À l’automne 2010, malgré l’excommunication, Linda Spear, une première québécoise catholique, se fait ordonner prêtre à Sutton pour mettre en lumière le manque d’égalité entre les hommes et les femmes au sein de l’Église.

Actuellement, des jeunes femmes (québécoises et canadiennes) du mouvement RebELLES s’engagent dans des lieux de solidarité, de désobéissance et de propositions alternatives. Par leur pratique féministe non-hiérarchique, anticapitaliste, antiraciste et antipatriarcale, elles font de la résistance un devoir pour la transformation et la création d’un nouveau monde.

À la lecture de ma brève réflexion, une amie me disait que cette bonne colère décrite, celle qui fait dire non à l’inacceptable, peut trouver un écho dans la vie personnelle et intime des femmes d’aujourd’hui et qu’elle devrait servir dans l’éducation des jeunes filles.

En conclusion s’imposerait une ode à la colère des femmes. Oui, les réalisations féministes m’enchantent, m’interpellent et m’incitent à poursuivre l’engagement. Mais les vertus de la colère des femmes croissent au jardin de leur solidarité et de leur détermination, je perçois vraiment la possibilité de ce nouveau monde où comme dans l’Eden mythique se promenaient paisiblement le « terreux » et la « vivante ».