L’EVANGILE DANS LE QUOTIDIEN DIFFICILE

L’EVANGILE DANS LE QUOTIDIEN DIFFICILE

 

Echos de la vie dans la Petite Bourgogne de Montréal

Louise Roy (Marie-Eve)

 

Franca travaille bénévolement depuis dix ans à la défense des droits des bénéficiaires de l’aide sociale. Le jeudi après-midi/ elle accueille des personnes en quête de renseignements ou d’un élément de solution pour divers problèmes.

 

Parmi ses habitué(e)s du jeudi, elle a remarqué que certaines femmes avaient le goût de découvrir Dieu, d’intégrer leur foi chrétienne dans leurs gestes quotidiens, et a décidé de les accompagner dans cette démarche. Elles se retrouvent ainsi une quinzaine,

 

chaque lundi, chez Franca. C’est le groupe « Amie », ainsi dénommé en rappel du premier satellite canadien. À sa manière, le groupe essaie, comme un satellite, de saisir ce qui l’entoure, puis de le communiquer pour éventuellement enrichir la qualité de la vie.

 

J’ai interviewé Franca Zuccherini sur son action dans le milieu.

 

Franca, tu avais orienté ta vie vers l’évangélisation par les mass-media, avec les Filles de Saint-Paul. D’où vient ton option pour les pauvres et la justice sociale ?

 

je me sentais pauvre moi-même, je suis une « importée » de l’Italie, je ne connaissais pas le français. Mon activité n’était pas insérée dans la réalité quotidienne. Cet élément me manquait ; il est pourtant essentiel pour prier.

 

je sentais le besoin de donner une dimension nouvelle à ma manière de travailler et de prier, j’ai pensé qu’un contact avec les gens défavorisés me permettrait de grandir et d’acquérir une connaissance plus grande de la réalité.

 

Comment s’est réalisée ton insertion dans le quotidien ?

 

je me suis mise à l’écoute des gens du quartier. Je suis allée dans la rue, les magasins, les familles, à la banque où ils vont toucher leur chèque, enfin je suis allée où sont les gens.

 

J’ai travaillé avec un mouvement d’assisté(e)s sociaux ; j’ai découvert leurs préoccupations, leurs soucis. Quand j’ai frappé aux portes des maisons, j’ai vu, dans leur cuisine, des femmes de 35 à 40 ans qui en paraissaient 65, divorcées, écrasées de problèmes, sans goût de vivre.

 

Les gens ont des richesses qui restent cachées, une vie pleine d’expériences qu’ils n’ont pas les moyens de communiquer. Après trois ans, j’ai senti que je pouvais être à leur service.

 

J’aimerais que tu me donnes une idée de ta façon de procéder dans des réunions populaires du jeudi.

 

Aux femmes et aux hommes qui viennent nombreux, on essaie de donner des moyens de s’exprimer et de crier leurs besoins. Souvent, on part d’un télé-roman : pourquoi j’aime tel télé-roman, qu’est-ce qu’il provoque en moi ? Il y a toujours une partie de la rencontre pour de l’information, de l’analyse des événements et de temps en temps, de l’animation face aux médias : voir comment la publicité nous envahit, comment parler au micro, comment faire une entrevue, etc.

 

Pour démystifier les médias et apprendre à les employer, nous sommes allés au Centre Saint-Pierre, par petits groupes, enregistrer de courts sketches. Tu as entendu jeannine à l’émission « En toute amitié », le 18 janvier dernier. Je lui avais dit : « Tu as des choses à dire, tu es capable de les dire. Moi, je m’occupe des contacts ». On a vu comment cette femme, qui n’a qu’une quatrième année scolaire, s’est très bien exprimée. Quand on vit des choses et qu’on est sincère, on est capable de parler. Elle est un exemple de ce qu’on peut faire, suite à nos rencontres soit du jeudi, soit du lundi.

 

Jeannine fait partie du petit groupe de femmes ‘Anik*, qui se réunit le lundi. Pourquoi as-tu formé ce groupe, quelle en est l’orientation actuellement ?

 

je suis particulièrement sensible aux besoins des femmes. J’ai senti que quelques- unes désiraient aller plus loin pour mieux faire face aux événements qu’elles ont à vivre au fil des jours. Pour tenter de les regrouper, il y a cinq ans, j’ai préparé un feuillet avec des dessins un peu abstraits, qui demandait : « Aimerais-tu discuter de ton vécu, communiquer tes désirs… Si oui, viens lundi », et j’indiquais mon adresse. J’ai distribué ce feuillet à quelques femmes qui me semblaient prêtes.

 

Elles sont toutes venues. On a d’abord parlé ensemble pour mieux se connaître et, à la deuxième rencontre, je leur ai demandé ce qu’elles aimeraient vivre, ce qu’elles attendaient de nos rencontres. L’une a répondu : « j’ai besoin de communiquer. Je me suis séparée de mon mari parce qu’il n’y avait pas de communication entre nous. J’ai des choses à dire et je ne sais pas où aller.. .  » Un tour de table a permis de constater que toutes vivaient des situations analogues. En tant que femmes, elles n’avaient pas eu la chance de se réaliser. On a dit : « Ensemble, on peut grandir et trouver notre place ».

 

Tous les lundis, on se rencontre. On n’a pas de programme défini. On commence

par mettre en commun ce qu’on a vécu dans la semaine ; puis on se réfère souvent à

l’Évangile et à l’expérience de foi de chacune. On a aussi recours à des textes qui nous

touchent beaucoup. Par exemple, on a longuement réfléchi sur « La prière d’une femme »1* et aussi sur « Un appel au pape et aux évêques »2*.

 

Ce sont des femmes qui n’ont pas entendu toutes sortes d’interprétations de la Parole de Dieu. Elles vont droit à l’essentiel, elles sont transparentes ; avec elles, j’apprends continuellement. Dans un monde confus, elles sont en quête de sens.

 

Je suis là pour acquérir avec elles des connaissances nouvelles concernant leur foi, pour rencontrer le Dieu vivant et libérateur dans leur propre vie, et les voir devenir à leur tour des témoins. Voilà le but de ces rencontres. Pour ma part, je voudrais dire ma reconnaissance à ces femmes, et si je pouvais les aider à découvrir davantage la grandeur de leur vie et de leur action, je serais profondément heureuse. Leur vie est dure et la valeur de ce qu’elles font n’est pas toujours reconnue.

 

Est-ce que vous célébrez cette expérience de foi vécue ?

 

Après avoir âudié l’Evangile en lien avec notre quotidien, il arrive parfois que nous sentions le besoin de partager ensemble le pain et le vin. On appelle ça le partage de l’amitié. On a ainsi tous les éléments pour célébrer : la parole, le partage, la confiance en Dieu libérateur, le désir de grandir, qu’est-ce que tu veux de plus ? On sent que Jésus-Christ est présent.

 

Vous êtes vraiment féministes, toi et ton groupe ?

 

Ah non ! Pas comme nous voudrions ! je suis contente qu’il y ait le féminisme. C’est un point de référence pour nous. Il nous a aidées à changer, même s’il nous paraît exagérer parfois. C’est grâce au féminisme si la femme au Canada a fait un pas. Avec la peur, on recule. Il faut des femmes qui soient assez courageuses pour prendre des risques et nous faire avancer. Au groupe « Anik », nous prenons des idées chez les féministes selon notre capacité et nos besoins.

 

Elle est vivante, la Parole de Dieu. Nous essayons de la continuer dans notre vie quotidienne et d’entrer dans l’histoire du salut.

 

(*) pour les références, voir L’autre Parole no 34, p. 24