Liminaire 151

Liminaire

 

Le colloque de L’autre Parole sur les abus sexuels contre les femmes dans l’Église a eu lieu en août 2019. Au moment d’écrire ces lignes, au printemps 2020, nous vivons la pandémie de la COVID-19. Ce sont là deux grands fléaux. Les abus sexuels contre les personnes mineures perpétrées dans l’Église catholique sont connus depuis longtemps, au point d’apparaître comme un phénomène plus ou moins lointain ayant été résorbé. Rien n’est plus faux. Car non seulement des enfants, mais aussi des femmes et des adultes sont des victimes de comportements destructeurs — même criminels — de la part de personnes qui prétendent remplir la mission de signifier au monde l’amour, le respect et la dignité. Pire, les clercs agresseurs s’imaginent être des raretés, des ‘êtres supérieurs’, des exceptions, des modèles à suivre ou des prophètes annonçant le bon et le droit chemin. Plusieurs refusent toute forme de critique ou ne cherchent pas à comprendre les témoignages des personnes survivantes, les abandonnant sans aucun souci de réparation des torts subis.

Alors que le religieux s’efface peu à peu au Québec, ces drames semblent donner raison à ceux et à celles qui s’en éloignent. La collective féministe et chrétienne L’autre Parole cherche à tenir une posture : préserver le trésor d’un amour et annoncer la libération aux femmes. Les femmes violentées sont celles pour qui Dieue signifie qu’il y a tout lieu d’avoir encore foi en l’Amour, d’avoir espérance en la bonté, très concrètement de favoriser l’entraide et l’empathie, et de lutter pour que justice soit faite.

Le numéro s’ouvre sur deux textes collectifs de L’autre Parole en réaction aux abus sexuels contre les femmes dans l’Église. Nous avons placé au cœur de nos réflexions nos sœurs abusées, tant les laïques que les religieuses. Le premier texte s’adresse à elles. Il reconnait leur souffrance, leur résilience. Il s’inscrit en solidarité avec les femmes abusées, il brise le mur du silence. Le deuxième texte collectif prend la forme d’un Manifeste pour une refondation de l’Église. Les rapports fortement hiérarchiques de l’institution place ses têtes dirigeantes, religieux et religieuses, sur un piédestal. La structure instaure un cercle du secret et finit par légitimer de multiples abus spirituels et sexuels qui se perpétuent. Le manifeste appelle à briser cette structure et à construire une Église horizontale qui part des groupes de la base.

Pour ouvrir le colloque, le groupe Bonne Nouv’ailes a présenté une pièce de théâtre tragico-comique, inédite, sur le cercle du secret dans l’Église catholique. Elle a bien fait rigoler : des personnages à peine caricaturés démontrent leur culture du silence et de l’inertie, leur hypocrisie, leurs incapacités profondes à faire justice et à prévenir des abus ayant des conséquences graves pour les personnes abusées et pour leurs proches. La pièce se termine par une longue psalmodie par laquelle les actrices expriment leur indignation. Que la honte tombe sur ceux et sur celles qui trahissent l’humanité en ravageant l’avenir et la fragilité de personnes leur ayant fait confiance alors que se poursuivent des abus multiples : physiques, psychologiques et spirituels !

Les souffrances vécues par les survivantes réclament que nous œuvrions à présenter les faits, à les expliquer et à proposer des solutions. Deux textes s’y appliquent. Marie-Andrée Roy dresse un portrait de la situation, appuyée par des analyses fouillées et par une compréhension rare des dynamiques ecclésiales. Dans un texte basé sur une étude approfondie d’abus survenus, Marie Bouclin analyse les causes et les impacts des violences sexuelles faites aux filles et aux femmes dans l’Église, et elle offre des pistes de solution.

Fidèle à leur pratique, les membres de la collective ont clôturé le colloque par une célébration où se sont exprimées souffrances et espérances. Elle s’intitule Non, aux abus sexuels dans l’Église ! Oui, à l’ekklèsianouvelle ! On retrouve dans le texte de la célébration cinq réécritures de textes bibliques, réalisées en équipe, où sont dénoncées des violences typiques et où les femmes formulent sous diverses formes leur espérance souvent sur une note humoristique, sinon caustique.

Nous publions trois recensions dans ce numéro : de l’essai La fabrique du viol de Suzanne Zacour (2019), du roman Ce qu’elles disent de Miriam Toews (2019) qui, sur la base d’expériences vécues, raconte des violences sexuelles extrêmes dans un groupe religieux, et du livre La théologie féministe. Un lieu de nouveaux possibles de Marie-Françoise Hanquez-Maincent (2019).

Le sujet des abus sexuels contre les femmes dans l’Église est difficile et douloureux.  Heureusement, malgré toutes les lourdeurs et toutes les blessures, souvent irréparables, l’ekklèsianouvelle est en marche. Nous clôturons le numéro par une prière. Il s’agit d’une réécriture du psaume 137, réalisée par Marie Gratton. Publié en 1989, l’hymne résonne parfaitement aux situations analysées et aux sentiments éprouvés lors de ce colloque. Sa reproduction constitue également un clin d’œil aux deux prochains numéros de L’autre Parole qui rendront hommage à feu Marie Gratton, écrivaine et théologienne, notre compagne.

Bonne lecture !

Denise Couture et Mireille D’Astous, pour le comité de rédaction