Mémoires d’une bataille inachevée

Mémoires d’une bataille inachevée

 

La lutte pour l’avortement au Québec1

 

Dans l’ouvrage Mémoires d’une bataille inachevée, c’est une saga de trente années qui est remise en scène avec brio par Louise Desmarais. Tour à tour responsable du dossier sur l’avortement au Conseil du Statut de la Femme, militante ou témoin privilégiée de cette bataille, l’auteure était des mieux préparée à écrire cet ouvrage.

 

Cependant retracer l’ensemble des événements, relater les faits et les gestes des principaux acteurs et mettre en évidence la lutte féministe relatifs à cette extraordinaire saga contemporaine n’a pas été une mince affaire. L’auteure y a consacré cinq ans de sa vie. Il fallait d’abord disposer de documents pouvant étayer l’oeuvre.

 

J’ai donc lu des milliers de pages, à l’affût de la moindre information cachée dans le recoin d’un paragraphe ou griffonnée à l’endos d’un ordre du jour afin d’arriver à dater chaque événement et l’ancrer dans le temps, à identifier les lieux d’une conférence de presse, à retrouver les slogans scandés lors d’une manifestation, à nommer les porte-parole d’un groupe féministe, à redécouvrir la force d’une déclaration publique ou la saveur des mots oubliés, (p 15)

 

La rédaction de ce livre n’a donc pas été faite en dilettante. Sa facture, d’une pédagogie indéniable et de consultation facile, couvre quatre périodes majeures, précédées d’un chapitre de mise en contexte intitulé : Le règne des broches à tricoter. (1869-1969)

 

* 1970-76 : L’événement déclencheur : les démêlées judiciaires du Dr Morgantaler

* 1977-82 : Coordination nationale en faveur de l’avortement

*1983-87 : Nouvelle coalition nationale pour contrer l’offensive du mouvement anti-avortement

* 1988-92 : Récapitulation des étapes précédentes et quelques questions pour l’avenir.

 

Tout au long de l’ouvrage, il est facile de suivre l’évolution de la lutte, année après année, avec ses avancées et ses reculs, ses propagandistes et ses détracteurs. Nous nous sentons tous et toutes concernées par cette « guerre » qui a coûté la vie et infligé des blessures graves à des milliers de femmes.

 

Pour l’auteure, ce qui importe c’est de permettre de tirer des leçons de nos victoires comme de nos défaites afin d’identifier les enjeux du présent, d’y enraciner nos pratiques et nos luttes et de rappeler aux jeunes femmes en particulier que chaque victoire a été arrachée de force et de haute lutte afin de leur inspirer fierté et volonté et l’audace de continuer.

 

L’enjeu fondamental du conflit est de redéfinir les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes au sein d’une société patriarcale. Deux clans s’y affrontent :

 

Les pro-choix

Pour le mouvement féministe, la contrainte à la maternité et à l’hétérosexualité sont les deux piliers du système patriarcal (386). Dire non à la contrainte sociale à la maternité, c’est rompre avec ce système. Ce choix a quelque chose à voir avec notre libération à toutes. Le contrôle du corps et de la fonction de reproduction est un droit fondamental. La femme réclame donc d’être reconnue comme une sujette libre et responsable.

 

Les pro-vie

Pour eux toute vie est sacrée. Toute atteinte à la vie est un crime. C’est là un principe immuable et universel. Le foetus qu’ils considèrent comme une personne a droit à la vie. Ils sont donc contre toute forme de libéralisation de l’avortement et pour la reconnaissance et la protection du foetus dès sa conception.

 

Au terme de cet ouvrage, nous savons que la Cour suprême en décriminalisant l’avortement et en statuant que le foetus n’a pas de droits reconnus dans la législation actuelle, a reconnu aux femmes le droit de contrôler leur corps.

 

La bataille n’est pas finie pour autant. Le 14 mai dernier, 11 500 militants anti-choix manifestaient une fois de plus à Ottawa contre le crime d’avortement et dénonçaient la mort de millions d’enfants à naître. Comme rien n’est définitivement gagné dans la vie, il s’agit de demeurer vigilantes et déterminées. Pour nous stimuler à poursuivre la lutte, je nous invite donc à réfléchir collectivement à l’une des trois questions que nous propose l’auteure à savoir.

 

Quelle marge de liberté, individuelle et collective, avons-nous gagnée quant au choix de la maternité ?

 

Quant à moi, encore tout imprégnée des leçons tirées de ce livre, je crois que la bataille de fond qui en fait l’objet ne sera achevée que le jour où le recours à l’avortement ne s’imposera plus ou qu’en de rares occasions.

 

Je remercie chaleureusement l’auteure de nous avoir si bien guidés dans ce labyrinthe où il est si facile de s’égarer ou de s’illusionner. Sa rigueur intellectuelle doublée d’une honnêteté sans faille, m’a captivée de sorte que j’ai passé d’agréables heures en sa compagnie. Je souhaite donc le même bonheur à de nombreux lecteurs et lectrices.

 

YVETTE LAPRISE, PHOEBE

 

1 Mémoires d’une bataille inachevée, Louise Desmarais, Éditions Trait d’Union, 1999, 440 pages.