MON EXPÉRIENCE À LA GRAPPE, COLLECTIVE FÉMINISTE ET INTERSPIRITUELLE

Ma mère a transmis à plusieurs membres de la famille sa passion pour la politique internationale.  Elle semblait tout savoir sur l’histoire, sur les conflits et sur la vie sociale de nombre de pays dont la plupart de mes amies ne se doutaient même pas de l’existence.  C’est ainsi que, bercée par les récits de ma mère, d’aussi loin que je  m’en souvienne, je me suis sentie liée au sort des personnes vivant dans des pays lointains. 

L’éducation que j’ai reçue à habiter le village planétaire a probablement favorisé mon intérêt pour ce qui est devenu depuis quelques années un de mes engagements importants, celui de participer à une collective composée de féministes aux appartenances spirituelle, religieuse, culturelle et raciale diverses. 

La motivation de ma participation à la Grappe est née plus précisément d’une prise de conscience faite lors du colloque de L’autre Parole de 1998 sur la mondialisation de la solidarité féministe.  La solidarité féministe internationale m’est alors apparue dans un rayon d’action accessible quand j’ai compris trois choses : 1) que la rencontre internationale ne se joue pas seulement là-bas, dans d’autres pays, mais également ici où je demeure, à Montréal, et où habitent des milliers de femmes immigrantes ainsi que d’immigrées de la première, de la deuxième ou de la troisième génération ;  2) que les rapports aux autres cultures n’adviennent pas seulement comme quelque chose d’extérieur à moi – dans les grandes villes devenues multiculturelles, elles font partie de soi, déjà ; elles passent à travers soi et nous déterminent que l’on y prête attention ou pas ;  3) que de vivre concrètement une relation de chair avec des femmes d’autres cultures et religions, à Montréal, signifierait explorer l’expérience de la différence et me former, comme féministe, à un des enjeux les plus importants de notre temps, celui de la solidarité entre toutes les femmes. 

Tout ceci me préparait à vivre l’expérience de la Grappe, mais celle-ci  n’aurait pas vu le jour sans l’événement de la Marche des femmes de l’an 2000 et le désir des femmes de L’autre Parole d’y présenter une activité explicitement  religieuse.  Elles voulurent partir d’un point fort de la collective : de son expertise dans la création de célébrations et de rituels féministes compris comme des actions tout à la fois spirituelles, féministes et politiques.  La Marche mondiale donnerait l’occasion d’organiser une célébration publique et inter-religieuse.  La nouveauté de l’événement, pour L’autre Parole, consistait à inviter des femmes d’appartenances religieuses diverses à se joindre à sa création collective.  Ceci s’inscrivait tout naturellement dans le caractère international de la Marche des femmes ainsi que dans les suites des travaux du colloque de 1998 sur l’internationalisation de la solidarité féministe.  L’activité a occupé les femmes de L’autre Parole pendant près de deux ans.  Elles réussirent à s’adjoindre plus d’une vingtaine de compagnes féministes d’appartenances spirituelles et religieuses diverses.  La célébration eut lieu le 12 octobre 2000 à Montréal devant près de trois cents personnes.  La plupart des femmes de L’autre Parole s’en souviennent comme d’un moment fort émouvant et marquant tant sur le plan de la politique féministe que sur le plan de l’exploration des spiritualités féministes. 

Plusieurs mois avant la célébration publique, les femmes de la Table féministe et inter-spirituelle (tel était alors le nom du groupe) décidèrent qu’elles ne se sépareraient pas après la Marche des femmes (rappelons-nous qu’elles n’avaient été réunies que dans le but de réaliser un projet ponctuel dans le cadre des activités de la Marche).  Elles ont convenu de créer un nouveau groupe.  Au moment de son émergence, il était composé de femmes d’appartenance autochtone, bouddhiste, chrétienne de diverses confessions (anglicane, catholique, évangélique, de l’Église Unie), de foi ba’haie, juive, hindoue, musulmane, sorcière, vaudouïsante.  Le groupe s’est donné pour nom la Grappe (pour féminiser le mot « groupe » et parce qu’il s’agit bien de cela).  Il réunit, en 2003, une vingtaine de femmes d’une dizaine de spiritualités et de religions différentes. Elles se réunissent (une douzaine à chaque fois) à toutes les trois semaines et organisent des rencontres publiques deux fois par année.

Je fais partie de la Grappe depuis ses débuts.  Elle m’est devenue un lieu précieux de formation au féminisme spirituel.  Je retiens trois éléments de mon expérience dans cette collective :  un travail personnel sur l’expérience spirituelle, le choc de la différence entre les femmes et une modification de mon identité spirituelle.

Un travail personnel sur l’expérience spirituelle

D’autres femmes de la Grappe ne disent pas la trinité féministe, Dieue, Christa, Sophia, comme je le fais en tant que chrétienne, et cela n’importe pas ici. Elles nomment le divin selon leurs propres pas de danse spirituelle.  Pour ma part, à la Grappe, je suis conviée à vivre une relation à la Dieue chrétienne, à la dire, à la partager, à la mettre en jeu ; je suis invitée aussi à partager les rituels des autres femmes et ceux créés collectivement.  La Grappe incite à vivre existentiellement, dans le présent, une spiritualité féministe à inventer et à partager.  Chacune y insère du personnel.  Les rituels occupent souvent une fonction de guérison.  Par exemple, lorsque j’ai vécu une situation de violence psychologique dans un domaine particulier  de mes relations, j’ai construit, avec une compagne de la Grappe, un rituel pour faire la paix (d’abord avec moi-même) ;  j’ai pu ensuite le vivre avec la collective.  Lors d’une autre rencontre, c’est une autre femme qui dansera une expérience spirituelle et personnelle.  La diversité des appartenances spirituelles semblent favoriser la liberté de chacune. 

Le choc de la différence entre les femmes

Quand l’une d’entre nous déploie sa créativité, de façon authentique, il peut arriver qu’elle heurte la sensibilité d’une autre femme.  Les grandes différences culturelles et spirituelles entre les femmes provoquent régulièrement des chocs et des entrechoquements qu’il n’est pas toujours aisé de comprendre.  Les systèmes de domination nous traversent et ils ressortent en plein jour dans la collective multi-spirituelle et multi-raciale.  Ceci a conduit les femmes de la Grappe à reconnaître ce que je n’avais pas trop remarqué jusqu’alors :  la souffrance ressentie par l’une quand elle blesse l’autre femme ;  souffrance qu’il est difficile de nommer et de vivre, et qui appelle à la remise en question.  La plus longue section des statuts de la Grappe concerne le partage du pouvoir entre les femmes.  On y fait mention de la nécessaire autocritique continuelle que chacune doit exercer sur elle-même.  La collective en est venue à consacrer, à la fin de chaque rencontre, un temps de retour sur les manières advenues d’entrer en relation pendant la réunion.  Dans la collective inter-spirituelle, il semble que le choc de la différence, qui appelle au changement, fasse partie de la vie courante et qu’il soit éprouvé charnellement dans toute sa pesanteur existentielle.

Une modification de mon identité spirituelle

Je me définis désormais non plus comme féministe et chrétienne, mais comme féministe, chrétienne et inter-spirituelle.  Cela change quelque chose.  La Grappe m’a changée.  Auparavant, je comprenais le mouvement féministe et chrétien comme étant nécessairement œcuménique (à l’intérieur du christianisme), idée admise en théologie féministe.  Désormais, je donne plus de poids à l’approche féministe qu’à l’approche  théologique ou religieuse dans le domaine de la spiritualité.  On le sait, de la double identité féministe et chrétienne, sont ressorties des célébrations empruntant tout autant aux symboles de diverses approches féministes (par exemple, les quatre éléments de la nature) qu’à la tradition chrétienne.  Le fait de s’inspirer de symboles féministes ne menaçait pas l’identité chrétienne.  L’expérience de la Grappe fait élargir cette perspective.  Je voudrais proposer que l’on comprenne le mouvement féministe et chrétien comme étant œcuménique et nécessairement inter-spirituel, i.e. ouvert à l’expérience féministe et spirituelle de toutes les femmes quelles que soient leurs appartenances culturelles, spirituelles et religieuses.  Cette ouverture consiste tout à la fois à apprendre de l’autre femme la liberté d’une spiritualité féministe, à partager ses rituels et à puiser des éléments créatifs dans sa tradition différente de la mienne sans que cela ne menace mon identité de féministe spirituelle en recherche.

La spiritualité féministe appelle chaque femme à la liberté.  Celle-ci entraîne souvent une identité plurielle.  Sous l’impulsion de la Grappe, je me considère en mouvement comme au beau milieu de la chorégraphie d’une danse.  Je voudrais que reste ouvert son espace de déploiement.  La Grappe aura été, pour moi, un bonheur tout autant qu’un élément structurant de ma vie personnelle et politique de féministe.

Comme élément de célébration du centième numéro de sa revue, réjouissons-nous que L’autre Parole ait entrepris une action aussi importante sur le plan de la solidarité féministe que la création de la Grappe féministe et inter-spirituelle.