OÙ SONT LES FEMMES CLÉ DE L’ÉCRITURE DANS LE LECTIONNAIRE D’AUJOURD’HUI ?

OÙ SONT LES FEMMES CLÉ DE L’ÉCRITURE DANS LE LECTIONNAIRE D’AUJOURD’HUI ?1

 

Soeur Ruth Fox est membre du monastère bénédictin du Sacré-Coeur de Richardson, N.D. États-Unis, depuis quarante ans. Elle est aussi présidente de la Fédération Ste Gertrude, union de dix-huit monastères féminins aux États-Unis et au Canada. Elle nous fait part de ses réflexions étonnées sur le Lectionnaire, qui omet des femmes importantes de la Bible.

 

Parmi les changements les plus marquants du Concile Vatican I qui ont eu un effet sur les catholiques « ordinaires », on trouve les réformes de la liturgie. Et au nombre de celles-ci, la révision du Lectionnaire comprenant le choix des lectures pour les messes du dimanche et de tous les jours de l’année devait apporter un « supplément de Bible » aux fidèles.

 

C’est ainsi que le 25 mai 1969 la Congrégation pour la Divine Liturgie et les Sacrements publiait un nouveau Lectionnaire à mettre en usage pour les messes. À partir de ces directives, la Conférence nationale des évêques catholiques des États-Unis autorisa la publication de Lectionnaires en langue anglaise à l’usage des paroisses, à dater du dimanche des Rameaux 1970. En tant que religieuse bénédictine, participant quotidiennement à l’Eucharistie, j’ai donc écouté et proclamé la Parole de Dieu à partir de ce Lectionnaire pendant presque vingt-quatre ans. Ce n’est que tout récemment que j’ai pris conscience de certaines omissions dans les textes d’Écriture sélectionnés.

 

Les figures féminines…

Pour les dernières semaines de l’année, le Lectionnaire a choisi des lectures de la Lettre aux Romains. Il s’agit d’une lecture presque continue, à l’exception de quelques passages qui, eux, sont lus les dimanches. Quand on est arrivé au chapitre 16, les salutations de Paul à ses « collègues de travail », hommes et femmes, je n’ai pas entendu parler de Phoebé, « notre soeur qui sert l’Église de Cenchrées », dans les versets 1 et 2. Me demandant si le lecteur avait sauté quelques lignes, j’ai vérifié le Lectionnaire. Et là, j’ai découvert que ces deux versets avaient bien été omis : « Je vous recommande notre soeur Phoebé qui sert dans l’Église de Cenchrées. Accueillez-la dans le Seigneur comme les saints doivent l’être, aidez-la dans toute affaire où elle aurait besoin de vous. Car elle a été une protectrice pour bien des gens et pour moi-même. » Ces deux versets ne figurent pas non plus dans les lectures d’autres jours. Ainsi, même ceux et celles qui vont à la messe tous les jours n’entendent jamais parler, dans la liturgie, de Phoebé, la diacre qui a été une si grande aide pour Paul.

 

Deux dimanches plus tard, la première lecture était la louange poétique de la « femme de caractère », du Livre des Proverbes. En me préparant à cette liturgie dominicale, quelque chose me troubla : le texte ne correspondait pas au souvenir que j’en avais. En comparant le Lectionnaire avec la Bible, j’ai constaté une grande différence : le Lectionnaire omet les passages qui louent les initiatives de la femme, son aptitude aux « affaires », sa dignité et sa sagesse (verset 14-18 et 21-29 du chap. 31). En revanche, le Lectionnaire inclut les versets qui la louent pour le « service » qu’elle assure à son mari et parce qu’elle reste à la maison pour filer la laine.

 

… sont oubliées…

Un autre exemple de cette sélectivité dans les choix se présente quelques semaines plus tard, le 2 février, fête de la Présentation au Temple, en Luc 2, 22-40. Quand Marie et Joseph arrivent au Temple, ils sont accueillis par Siméon et Anne la prophétesse, qui tous les deux proclament que l’enfant est le Sauveur. Dans le Lectionnaire, les paroles de Siméon sont reprises, mais celles concernant Anne sont supprimées dans la lecture brève. Cette même lecture est également programmée pour le dimanche après Noël une année sur trois, et là aussi la lecture des versets concernant Anne n’est pas obligatoire.

 

… dans l’Ancien et Le Nouveau Testament…

Ces quelques exemples ont aiguisé ma curiosité et j’ai voulu aller plus loin dans la recherche des omissions spécifiques du Lectionnaire. Une rapide étude des livres de la Bible concernant les femmes révèle que les livres de Ruth, d’Esther et de Judith, trois héroïnes des Écritures, n’ont qu’une toute petite place. Il m’a été suggéré que c’est peut-être à cause des violences rencontrées dans les deux derniers, que ces Livres n’ont pas davantage de place dans le Lectionnaire. Mais ce principe n’est pas d’application constante, puisque d’autres passages violents sont acceptés, comme celui de David décapitant Goliath. Les prophétesses Myriam, Déborah et Hourda n’apparaissent pas non plus. L’histoire des deux courageuses sages-femmes Siphrah et Puah au Livre de l’Exode est également omise.

 

Allant de découverte en découverte, j’ai approfondi mes recherches sur les lectures du Nouveau Testament reprises dans le Lectionnaire catholique. Il est important de se rappeler que certaines lectures de l’Évangile ont une forme brève ou longue : c’est au célébrant de choisir la forme qu’il juge bonne.

 

Un des « miracles » de Jésus raconté dans les trois Évangiles synoptiques se rapporte à la guérison de deux femmes : l’une, la fille de Jaïre, l’autre la femme souffrant d’hémorragies. Dans le récit qui en est fait, les deux histoires se chevauchent pour mieux indiquer la relation étroite qui existe entre elles. Et cependant, dans le Lectionnaire du dimanche de la deuxième année, la guérison où Jésus transgresse plusieurs tabous à propos des femmes, peut ne pas être incluse dans la lecture (Me 5, 21-43). Donc, si le célébrant opte pour la version brève, l’histoire de la femme souffrant d’hémorragies ne sera jamais entendue par l’assemblée réunie le dimanche à l’église.

 

Dans le récit de la Passion de Matthieu, de Marc et de Jean, l’onction qu’une femme fait à Jésus n’est pas retenue. Chez Luc, l’onction intervient plus tôt dans le ministère de Jésus. La réplique de Jésus à ses amis qui critiquaient l’action de cette femme — « En vérité je vous le déclare, partout où sera proclamée la Bonne Nouvelle dans le monde entier, on racontera aussi, en mémoire d’elle, ce qu’elle a fait » (Me 14,9) — attend toujours d’être reprise dans le Lectionnaire  !

 

SOEUR RUTH Fox,

Choisir, Avril 1996

 

1 Extrait du Bulletin Droits et Libertés dans les Églises, no 31.