PARCOURS DE RÉSISTANCE

PARCOURS DE RÉSISTANCE

 

Denise Couture -Bonnes Nouv’Ailes

 

L’hiver est un homme qui ne cesse de

s’ingérer dans les affaires de l’été. L’hiver a

blanchi les pages de ma verte vallée. Mon

pays ce n’est pas l’hiver.

Francine Déry

 

Deux femmes ont, par leur écriture, orienté ma quête féministe. L’une est poète, l’autre, théologienne. Mon projet est moins de résumer leur texte que d’apprendre le féminisme de leurs paroles de résistance.

 

1. Le courage des mots

 

Francine Déry, Le noyau, Saint-Lambert, Éditions du Noroît, 1984, 92 p.

Francine Déry, Le tremplin, Saint-Lambert, Éditions du Noroît,1988, 87 p.

 

« Écumer femme au fil des pages » (1984, p.62), tel est le mouvement d’écriture de la poétesse. Les mots de Francine Déry s’entrelacent pour décomposer/ recomposer le « futur simple immédiat » (1988, p.11 ; 1984, p.45) de Verveine, d’Élisa, d’une « femme à la fenêtre », de « l’autre femme en autobus », « de celles qui habitent de l’autre côté des portes » et de « leurs doubles » (1984, p.92).

 

Résultat : les évidences les plus anodines auxquelles le « Prince Aspérité » nous a habituées prennent le large. Une poésie que l’auteure appelle « lucidité rouge d’une blessure ouverte » (1988, p.66). Des paroles qui bousculent, qui font trembler, qui m’ont fait pleurer ; mais des paroles qui libèrent, qui ouvrent et qui m’ont appelée. Appelée à quoi ? Peut-être à ce qui « s’accorde difficilement aux visions fabricatrices prêt-à-porter » (1984, p.59) ou peut-être simplement à l’acte d’être appelée.

 

Faut-il présenter le contenu de cette poésie ou le mouvement de l’âme/corps qu’elle suscite ? Une double scansion traverse l’écriture de Francine Déry : écrire des maisons-prisons de femmes ; et écrire aussi leurs maisons-fenêtres. Invitation à renoncer à la confortable habitude d’absence de mots pour dire « la plaie ouverte des mirages » ; à résister aux « mots qui sèchent » ; à reconnaître « des brides de comportement d’une femme » et l’imaginer « à la recherche ou en proie » (1984, p.21).

 

De la poésie de Francine Déry, j’apprends un féminisme qui commence avec le courage de chercher et de trouver des mots pour dire des traumatismes subis par des femmes parce qu’elles sont des femmes. Ce féminisme, quand il a commencé, il recommence toujours. Car il est d’abord une manière, inscrite dans la peau, de penser et d’agir : une manière de lever chaque fois le voile sur la maison-prison pour regarder en direction de la maison-fenêtre. Une poésie de la résistance qui invite à marcher dans l’espace ouvert de l’invention partagée.

 

2. Transmettre le courage des mots Sharon D. Welch, A Feminist Ethic of Risk, Minneapolis, Fortress Press, 1990, 206 p.

 

Dans mon entourage professionnel, on dit encore que le féminisme n’est qu’une mode1. Cette fiction suppose ce qui est hors de ma portée, i.e. un rapport d’extériorité à l’événement de ‘dire’ la « blessure ouverte ». Ma question est plutôt : « Que restera-t-il de cet événement ? »

 

Il était facile (…) à plusieurs femmes américaines de

souche européenne de travailler pour les droits des

femmes quand notre rage était nouvelle, quand était

tout jeune notre enthousiasme à découvrir d’autres

femmes qui partageaient cette rage et une vision

d’une nouvelle façon d’être. Le mouvement des

femmes rencontre maintenant le problème d’avoir à

durer, alors que notre rage n’est plus nouvelle,

même si elle augmente, alors que notre vision est

plus concrète, même si elle est encore loin d’être

actualisée (p. 14, je souligne).

 

Welch propose ceci : c’est d’abord une construction spécifique de l’action morale qui conduit au désengagement ambiant (p.15). L’auteure analyse les effets de cette construction sur la situation du féminisme.

 

L’éthique dominante, écrit Welch, est une « éthique du contrôle ». C’est une manière spontanée d’agir et de penser inculquée par la culture dominante : une manière d’être, si proche de notre expérience, que nous ne la voyons pas ; si évidente, qu’elle demeure voilée. Welch l’associe à l’idée courante de la responsabilité selon laquelle une personne est responsable si elle peut garantir l’efficacité de ses actions, i.e. si elle peut contrôler les conséquences de ses projets préalables. Une telle fiction de la responsabilité « est, par définition, légitimatrice du statu quo » (p.104). Elle exige le ‘réalisme’. Car n’est efficace qu’un plan d’action qui s’inscrit dans le jeu préétabli par les règles du système. Les actions entreprises en vue de changements structurels ne réussissent pas ou peu. Elles sont « presque irresponsables » (p.104). ‘ Ceux qui tiennent ce discours n’ont pas pensé demander si leur propre théologie était une mode et, encore moins, si elle était démodée. Le sujet du discours androcentrique « ne SE voit pas lui-même » (Colette Guillaumin).

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Résultat : une ambiance de « désespoir culturel » paralyse l’engagement en vue de la transformation des habitudes du « Prince Aspérité ».

 

Se libérer de la maison-prison de l’éthique dominante, c’est accepter que nous ne contrôlons pas les choses, que nous ne disposons pas de LA solution aux problèmes ; c’est remplacer la planification efficace par la participation à quelque chose de commun que je ne maîtrise pas ; bref, c’est passer d’une éthique du contrôle à une éthique du risque. « Le modèle de maturité, central à une éthique du risque, conduit à un type particulier d’action, à une construction de l’action responsable comme la création d’une matrice pour la résistance à venir » (pp.74-75). L’action morale est alors évaluée « autant par les possibilités qu’elle crée que par ses résultats immédiats » (p.75).

 

Welch ouvre la possibilité d’un féminisme qui n’est jamais que l’option théorique d’une femme isolée, mais déjà le réseau de relations auquel l’auteure donne le nom de « généalogie de la résistance ». Ce que Welch appelle « la résurgence actuelle du féminisme » (p.9) s’inscrit dans cette possibilité : « Nous pouvons participer à un long héritage de résistance, nous tenant avec celles qui ont travaillé pour le changement dans le passé. Nous pouvons aussi prendre des risques et tenter de créer les conditions qui évoqueront et prépareront la résistance à venir » (p.22). Nous le pouvons. Car ce qu’il faut transmettre, de façon aventureuse, ce ne sont pas seulement des ‘mots’, mais le ‘courage des mots’ pour dire la « plaie ouverte des mirages ».

 

3. Épilogue

 

Fiction de L’autre Parole

 

Lieu collectif d’émergence de la parole

Féministe et chrétienne

 

Ne pas attendre pour dénoncer

Ne pas attendre pour préparer l’avenir

Dire et célébrer Dieue

Avec notre parole partagée

 

Construire de nos corps de femmes

Un « héritage de résistance »

Pour l’église de femmes québécoises

Dans son « futur simple immédiat »