POURQUOI LES AUTORITÉS DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE SONT-ELLES SCHISMATIQUES ?

 

L’Église catholique, qui se définit prioritairement par son corps ecclésiastique de ministres masculins, a eu le pouvoir de condamner et d’exclure de son sein ceux et celles qu’elle a jugés comme n’étant pas en accord avec sa doctrine et ses positions. C’est une histoire bien connue qui s’est répétée dans différentes circonstances, temps et contextes. Aussi, il ne faut pas oublier que l’Église a été sujet de persécution par d’autres institutions au long de son histoire. Mais cet aspect n’est pas l’objet de cette réflexion. Je me limiterai aux comportements récents de l’institution catholique par rapport à certaines situations.

Déclarer quelqu’un comme étant schismatique équivaut à dire que cette personne ou ce groupe est séparé du corps ecclésial, cela crée une rupture et une exclusion de la communion de foi vécue entre frères et sœurs. L’exclusion, due au schisme, est un châtiment que l’institution inflige à celles et à ceux considérés schismatiques, à celles et à ceux qui sont jugés comme sortis de l’orthodoxie préconisée soit en matière de morale soit en matière de dogme. Donc celui qui déclare quelqu’un schismatique a le pouvoir de le faire et utilise ce pouvoir comme s’il était investi d’une autorité presque divine sur les autres. C’est ainsi que nous appréhendons le sens commun du mot schismatique dans le catholicisme, c’est-à-dire, à partir d’une conception du pouvoir religieux hiérarchique imposé aux fidèles.

Si d’une part l’Église catholique ne se considère pas une démocratie, il est presque inévitable que les communautés catholiques depuis le vingtième siècle ne soient pas influencées par les critères démocratiques en vigueur dans nos sociétés. La démocratie, malgré sa complexité de sens et ses contradictions souvent inévitables, semble être l’aspiration présente dans le monde entier. De plus en plus, les personnes et les groupes veulent être participants des décisions qui regardent leur vie et n’acceptent plus d’être exclus des droits et des responsabilités qui concernent l’organisation de leur quotidien. Cela veut dire que la domination des uns sur les autres, même si cette domination se montre avec des caractéristiques de bienveillance, n’est plus acceptée.  De même, les décisions prises à la place des autres sont de plus en plus redoutées. Ceci nous ouvre les portes à une nouvelle compréhension des rapports humains et de l’Église institutionnelle. Son rôle, son pouvoir et les instruments qu’elle a utilisés tout au long des siècles pour maintenir son hégémonie et garder la cohésion du catholicisme sont défiés par le nouvel humanisme contemporain.

La compréhension nouvelle des aspirations humaines est d’autant plus importante aujourd’hui alors que l’Église continue à se débattre pour garder son influence religieuse politique dans différentes nations où elle s’est implantée. Néanmoins, il ne faut pas oublier qu’après le concile Vatican II, il y a eu des changements dans la façon de comprendre l’Église. Un changement significatif de pouvoir et de références est à noter. On commence à parler de l’Église comme « peuple de Dieu », un peuple qui devrait avoir de l’autorité et du pouvoir pour bâtir l’Église communauté de fidèles et l’Église corps de ministres mandatés par la communauté et à son service. Même si cela n’existe qu’en théorie, c’est à partir de ce nouveau sens que la communauté chrétienne peut et doit manifester son pouvoir, quand ceux qui se jugent les conducteurs des fidèles agissent sans les écouter et sans faire attention aux problèmes réels vécus au quotidien. La hiérarchie masculine qui se croit encore mandatée par Dieu est invitée à revoir ses positions et sa théologie.

La notion d’autorité au sein de l’Église catholique est encore très patriarcale et hiérarchique. Néanmoins, elle n’est plus homogène pour l’ensemble des catholiques. Dans une compréhension plus actuelle et démocratique de la responsabilité des différentes personnes en vue de la construction d’une communauté, le dialogue, l’échange d’opinions, l’écoute des raisons des autres, les différentes approches de la tradition s’imposent à tous et à toutes. Ce n’est plus la figure d’un leader qui concentre le pouvoir sur les fidèles qui est la plus admirée, mais c’est la responsabilité commune d’assumer en notre nom ce que nous voulons vivre. Ce point semble être à l’origine des conflits entre les visions différentes de l’Église représentées par différents groupes et surtout dans notre actualité par un nombre significatif de femmes.

C’est à partir de ce sens précis de l’urgente participation démocratique et de la responsabilité assumée, que la communauté chrétienne peut déclarer publiquement la hiérarchie qui la représente comme étant schismatique, c’est-à-dire, séparée par ses pensées et par ses actions des soucis majeurs de la communauté de fidèles. Sans doute, cette déclaration n’a pas le même poids que celle de la hiérarchie, étant donné que les références pour comprendre le pouvoir des uns et des autres ne sont pas les mêmes. Mais ce comportement se justifie comme acte d’insurrection contre une injustice commise, comme une dénonciation de l’excès de pouvoir, comme un souci majeur pour sauvegarder la vie du prochain et la fidélité à l’esprit de l’Évangile.

À ce propos, je me souviens d’avoir écrit il y a trois ans au sujet du schisme de l’Église catholique de Recife. C’était à propos du cas de la fillette de neuf ans victime de violence, enceinte de jumeaux et qui a dû subir un avortement thérapeutique. À l’occasion, l’évêque avait excommunié la mère de l’enfant et le corps médical qui l’avaient secourue. Plusieurs membres de la hiérarchie sont venus à l’aide de l’évêque essayant de nuancer l’excommunication et même parfois la niant. Néanmoins, la réaction de nombreux catholiques, particulièrement des femmes, sans parler des non-catholiques, a condamné l’attitude de l’évêque et de l’officialité catholique. Des groupes de femmes se sont elles-mêmes excommuniées de l’Église, d’autres ont fait une manifestation publique demandant d’être excommuniées. Tous ces événements révèlent combien nous sommes dans un monde où l’autorité de l’Église suivant des modèles politiques passés n’est plus reconnue, même par l’ensemble de la communauté catholique.

L’attitude d’intransigeance de la hiérarchie est souvent affirmée comme défense du principe de respect absolu de la vie. Et, justement, cette affirmation provoque des nœuds dans la réflexion et l’action de plusieurs croyants. Il est évident que personne ne veut être responsable de la mort des autres et pourtant tous désirent défendre la vie, au moins en théorie. Mais quelle vie sommes-nous en train de défendre ? Pourquoi la vie d’un embryon humain vaut-elle davantage que la vie d’une fillette de neuf ans ? Pourquoi la vie d’une mère de six enfants vaut-elle moins que celle de l’embryon qu’elle porte dans son sein ? Les événements et les questions de celles qui souffrent nous invitent à penser.

Peut-on affirmer notre capacité et notre possibilité totale de défendre la vie ? Ne sommes-nous pas par condition un mélange de bien et de mal, de fragilité et de force, de vérité et de mensonge ? Je crois que c’est exactement ce mélange qui nous permet de parler d’éthique, de choix, de responsabilité, d’amour du prochain. Si cette affirmation est vraie, alors nos décisions, nos choix et notre responsabilité sont aussi atteints par ce mélange qui fait partie de notre constitution ontologique. Personne ne peut s’affirmer en dehors de ce mélange et personne n’a de connaissances en dehors de cette condition. Affirmer notre capacité de défendre la vie, c’est affirmer notre capacité précaire de la défendre et nos limites dans le choix des différents aspects de cette défense. Cette reconnaissance de nos limites, de notre finitude, de notre réelle capacité de nous tromper ne semble pas présente dans les comportements de la hiérarchie catholique ni dans ses discours publics. Pour illustrer ma pensée, je vous livre deux exemples récents en me permettant d’occulter les noms. Une mère catholique demande d’anticiper son accouchement parce que son bébé est anencéphale. L’évêque, mis au courant, interdit ce geste et affirme que puisqu’à Dieu rien n’est impossible, un miracle pourra avoir lieu restituant un cerveau à l’enfant… La mère devra garder un bébé pendant neuf mois, un bébé qui mourra probablement cinq minutes après sa naissance. Il y a des choix à faire pour éviter des sacrifices inutiles et dangereux, tout en sachant qu’aucun choix ne peut être considéré comme absolument bon et correct, ou comme étant le meilleur.

J’ai appris, il y a quelques jours, qu’un couple pauvre a eu un enfant né avec une grave maladie qui le mènera inévitablement à la mort avant la première année de vie. Cet enfant est un cas intéressant pour la recherche scientifique étant donné la rareté de ce type d’infirmité. La jeune mère passe une bonne partie de la journée et de la nuit auprès de son enfant survivant depuis sa naissance dans un hôpital public. Il respire au moyen d’appareils, il est nourri par une sonde et ne réagit presque pas aux stimulations même de sa maman. Dans son désespoir, elle imagine beaucoup de choses sur les réactions positives de cet enfant et est avide de repérer le moindre geste qui puisse lui donner une petite espérance. En réalité, la science maintient le bébé vivant pour son propre intérêt, pour la recherche, et certainement les gens trouveront que cela est juste et bon pour les autres bébés inconnus qui éventuellement bénéficieront de l’expérience de celui-ci. Vite, nous pensons aux nouvelles technologies qui pourront être créées pour guérir d’autres enfants. Mais rarement, nous posons la question des parents au présent, de leur souffrance immédiate, de leur sacrifice, de leurs rêves et vains espoirs. Rarement, on pense à la mère qui l’a enfanté. La recherche scientifique semble se justifier par elle-même même au prix d’un faux espoir. Et les Églises parleront probablement de respect du principe de la vie et admireront ce prolongement de la vie jusqu’à ce que Dieu veuille « l’enlever » ou que la science déclare la recherche concluante.

Je ne veux pas discuter ici le principe de la vie puisque c’est tellement abstrait et cela m’éloigne de mon objectif. Je m’approche de la souffrance concrète, de la douleur qui habite les gens aujourd’hui, souvent à cause des positions d’intransigeance ou d’utilitarisme soit des religions soit des sciences. C’est cette douloureuse situation qui nous revêt de l’autorité de crier contre les expériences scientifiques et contre certaines positions de l’Église.

Si nous pouvions aller à la rencontre de celles et de ceux qui souffrent, nous approcher de leurs douleurs, les écouter, leur demander ce qu’elles et qu’ils veulent… probablement pourrions-nous commencer à modifier l’excès de technologie d’un côté et l’excès de fondamentalisme religieux de l’autre. Si la communauté chrétienne pouvait être seulement une communauté d’approche des douleurs, des souffrances et des petites joies quotidiennes, nos relations seraient certainement plus simples. Si elle pouvait être créative et célébrer les joies simples des gens et leurs espoirs sans trop juger les motivations et sans trop insister sur les principes théologiques… Je me demande qui est cette communauté et où est-elle ? J’ai envie de répondre que nous sommes cette communauté, nous les personnes capables de critiquer les fondamentalismes de toutes sortes. Mais souvent, nous sommes incapables de créer des lieux d’accueil, de chaleur humaine au-delà des doctrines ou d’une délimitation théorique institutionnelle. Il faudrait nous inviter à être plus ancrés dans la tradition humaniste présente dans différentes cultures et groupes, et inclus dans la tradition de Jésus de Nazareth. Il faudrait vivre selon notre foi d’aujourd’hui les valeurs qui animent notre existence. Pourquoi n’arrivons-nous pas à multiplier les lieux de discernement et d’accueil chaleureux des gens ? Pourquoi n’arrivons-nous pas à vivre en église domestique ? Je n’ai pas de réponse toute faite. J’ose penser que nous avons développé une idée trop légaliste et institutionnelle de la fidélité à l’Évangile et à nous-mêmes. Notre fidélité devient une fidélité à la lettre et non au réel de la vie. Notre fidélité est souvent davantage à la lettre dictée par l’institution qu’à l’appel de l’autre en détresse ou de l’autre qui nous invite à nous réjouir ensemble. De plus, nous n’avons pas le temps ! Nous courons à droite et à gauche, toujours super occupés par l’agitation de notre monde qui vit en nous.

Nous agissons aussi comme si la vie dure, cruelle, instable, dangereuse qui est notre lot réel était refusée et remplacée par une belle idée sur la vie, une idée sur la justice, une idée sur l’amour ou sur le respect de la vie. On la veut telle quelle et souvent elle peut nous éloigner des cris réels des gens, masquer leur réalité et la nôtre. Sans doute, nous ne pouvons pas nous passer de belles idées capables de nourrir notre désir de bonheur commun et personnel, mais en même temps nous ne pouvons pas nous passer du mélange constitutif de notre réalité. Ce mélange nous invite à être toujours attentifs à nos détresses et souffrances, et aux possibilités réelles de nous entraider.

Pour boucler cette réflexion, j’aimerais nous inviter à penser à nouveau notre capacité personnelle de nous exclure les uns et les autres, de nous juger avec dureté, de faire des ennemis au nom de Dieu ou même de donner la mort quand nous déclarons défendre la vie. Mais aussi, j’aimerais nous inviter à accueillir notre capacité de nous aimer, de jouir des choses simples de la vie, de partager librement nos doutes, d’essayer des pas ensemble. D’où la question : pourrons-nous accueillir effectivement notre condition humaine mélangée et nous donner les mains pour la vivre ? Je crois que cette vieille question nous guette à nouveau comme pour nous rappeler que chacun et chacune de nous, sans exception, a à l’intérieur de lui-même et d’elle-même un serpent prêt à avaler l’autre et un rossignol capable de jouir et de chanter la vie. Nous sommes l’un et l’autre, et l’un ne pourra pas subsister sans l’autre. Le tout est de l’admettre et d’organiser sans cesse avec imagination créative et tendresse notre vie commune. Alors il n’y aura plus d’hérétiques, ni de schismatiques, ni d’anathèmes, aux moins dans nos rêves d’amour.

 

P.-S. Heureux anniversaire à L’autre Parole ! Nous rendons grâce ensemble pour la Vie qui vous a animées et nous a aidés à chercher ensemble de nouveaux chemins de justice et solidarité.