QU’EST-CE QUE JE VIS EN TANT QUE FEMME ?

QU’EST-CE QUE JE VIS EN TANT QUE FEMME ?

MÉLANY BlSSON

 

Je suis une jeune femme de vingt-trois ans qui étudie en théologie. En tant que femme, je porte le passé d’autres femmes qui m’ont précédée. Je crois que la mémoire collective a eu un impact sur moi, car je me suis toujours promise de ne jamais vivre ce que ma mère et les femmes de sa génération ont vécu. C’est pourquoi, je me suis mise à la recherche de mon identité de femme très tôt. Comme toute injustice me renversait, j’ai pris part d’abord à une lutte intérieure. Cette lutte a culminé dans l’acceptation de ma différence physique et spirituelle. La souffrance, quelle qu’elle soit, devait être englobée dans le sens que ma vie prendrait.

 

La religion de ma mère

II n’y a pas si longtemps, les catégories de péché enfermaient la femme dans un perfectionnisme qui tuait toute extériorisation de la spontanéité. La peur du péché entretenait un sentiment de culpabilité auto-répressif. C’est que le christianisme du temps était basé sur le péché originel attribué à Eve. Ce lourd péché condamnait à souffrir et à mourir et prenait forme dans un recueil de lois. Dans ce sens, le péché s’inscrivait dans tout agir : désirs, paroles, actes, pensées, omissions sous forme d’interdictions. La femme qui désobéissait à la loi divine telle qu’inscrite dans le catéchisme devait être punie ou faire pénitence. Plus il y avait d’interdictions et plus les femmes se croyaient en faute. Que de désirs ont été ainsi refoulés par crainte du péché qualifié de souillure ou d’impureté. La femme luttait alors contre elle-même car elle s’identifiait pour ainsi dire au péché qu’elle commettait. Elle était donc coupable à ses yeux et à ceux de la communauté. L’agressivité refoulée faisait place à une autodestruction. L’acte sexuel lui-même n’échappait pas à ce légalisme répressif.

 

Aujourd’hui

Aujourd’hui je n’ai plus à me battre pour ces droits car les femmes de la génération de ma mère m’ont précédée. Nos droits semblent tellement acquis que je ne pense même plus à cette lutte qui a été si difficile pour elles. Ma mémoire s’est comme assoupie pour faire place à d’autres craintes, à d’autres peurs. Même le mot féminisme est devenu suspect en tant que porteur d’exclusion.

 

En tant que femme d’aujourd’hui, je dois répondre à l’ordre social de la productivité. Pas de place pour les personnes âgées, pas de place pour les pauvres, pas de place pour les malades, pas de place pour la souffrance, donc pas de place pour notre humanité. Et dans cette société d’exclusions, les femmes sont majoritairement les plus pauvres. Cette exclusion généralisée me répugne car nous devons nous battre pour avoir ne serait-ce qu’un statut d’être humain.

 

C’est ainsi que la jeune femme d’aujourd’hui doit, pour faire sa place, être extrêmement performante sinon elle est exclue. En plus d’être intelligente, elle doit être belle, pleine d’énergie et montrer que tout va bien dans sa vie. Elle doit de plus réussir sa vie familiale, sa carrière et surtout ne jamais être malade. Donc, respirer la joie de vivre tout en restant performante pour maintenir son « standing ».

 

Alors que des femmes de la génération de ma mère voulaient être parfaites comme la « Sainte Vierge », nous, à notre époque, nous voulons toujours en faire plus et surtout tout réussir. Finalement, rien ne change vraiment… Pour moi, cela est du pur conditionnement, car à l’âge de huit ans, je savais que j’aurais une carrière et le fait qu’une fille dise qu’elle resterait à la maison n’avait aucun sens, pour moi. Est-ce ridicule de penser que nous n’avons pas plus le choix d’opter pour une carrière que nos mères pour leurs chaudrons. (Je rêve parfois que je suis en train de faire de la soupe à toute une « trollé » d’enfants). Mais si ces femmes n’avaient pas lutté, je ne serais certainement pas en théologie actuellement. C’est pourquoi, je ne peux pas oublier le passé même si cela agace les autres et même si je dérange.

 

Je dois avouer cependant qu’un sentiment de rage m’habite encore mais au lieu de me détruire il me pousse plutôt vers l’avenir. Connaître les sources de ma tradition m’a aidée à découvrir combien l’influence du patriarcat me marque toujours. Quand je songe au sentiment de culpabilité dont j’ai hérité, je comprends pourquoi je ne supporte pas le sacrifice.

 

À la suite de cette brève analyse de la situation actuelle, j’opte pour mon humanité féminine qui me guidera au coeur même de mon espérance.