RESSACS POÉTIQUES

RESSACS POÉTIQUES

 

Léona Deschamps – HouIda

 

Plusieurs femmes de la région de l’Est du Québec ont emprunté l’écriture poétique pour exprimer la démesure de leur silence et de leur solitude dans un monde géré au masculin. Leur poésie, il me semble, s’est élevée d’une lune à l’autre pour dire au rythme de la marée que les femmes veulent, doivent et peuvent être heureuses au féminin. Peu à peu, timidement ou farouchement, elles ont habité leur langage et appris à écrire une nouvelle parole.

 

La métaphore du ressac illustre bien le type d’écriture des femmes de notre région. Avec vivacité et ténacité, leur parole neuve s’est rivée au rocher patriarcal et à la vie rude d’une population sans cesse obligée de lutter pour survivre. Chaque fois, la vague de leurs émotions revenait se relançant encore avec plus de force pour hurler et mugir inlassablement la reconnaissance d’une liberté à conquérir.

 

Cette métaphore du ressac convient encore au texte de présentation de la poésie des femmes de chez nous. Le lecteur ou la lectrice se bercera tantôt au rythme régulier de la vague, tantôt à la vivacité de leur écriture poétique. Malgré le manque de ressources, ces poètes ont enfanté une nouvelle présence. Les Madames Boissonnault, Blanche Lamontagne-Beauregard, Jovette-Alice Bernier, Louise Pouliot, Françoise Bujold, Gemma Tremblay, Marcelle Desjardins, Madeleine Gagnon, Rachel Leclerc et Marie Belisle ont fait leur marque dans l’originalité de récriture québécoise. Leurs mots ont raconté avec force la passion de vivre au féminin et l’urgence de oréer le chant collectif d’un peuple qui ne veut pas mourir. De Trois-Pistoles à la Baie-des-Chaleurs, l’air salin et l’odeur des forêts n’avaient-ils pas enveloppé leur enfance ?

 

Madame Boissonnault (Marie-Sophie-Éléonore -Eulalie Dumais, Trois-Pistoles) offre une poésie du pays natal dont elle perçoit l’avenir risqué dans l’écho du passé.

 

Vous ne comprenez pas ce que m’est la falaise

Où je grimpais enfant, le fleuve où seule, à l’aise,

Sur le flot écumant

Dans un canot léger, j’allais braver l’orage,

Quand l’onde est en furie et le nordet en rage

Tout gris le firmament.

L’Huis du passé (1924)

 

Poète intimiste, Blanche Lamontagne Beauregard (Cap-Chat) savait-elle qu’elle préfigurait la naissance d’une autre parole en reconnaissant « la grande voix de la marée » ?

 

Au pied du cap abrupt à la crête ajourée

La mer roulait sans cesse un flot noir et mouvant ;

Avec les chants lointains et les plaintes du vent,

Montait vers moi la grande voix de la marée…

Ma Gaspésie (1928)

 

Des cris de liberté, des goûts de vertige et des plongées dans l’intensité de la vie caractérisent l’avènement du féminisme. Jovette-Alice Bernier (Saint-Fabien) révèle dans cet extrait :

 

Les ouragans qui vont en navrant les espaces,

Et retournent au seuil clair de l’éternité,

J’ai connu l’âpreté de leurs libres audaces,

J’ai aimé leur vertige et leur intensité.

Les Masques déchirés (1932)

 

Louise Pouliot en quête d’identité, recherche le « je » féminin. Serait-ce une conséquence de sa naissance à Cap d’Espoir ?

 

J’ai confondu mes yeux à ton regard

j’ai condamné mon âme à la marée de ton désir

à l’anéantissement des sables sous les mers

qui couvent dans l’amour et l’épaisseur de l’ombre

leurs plus glauques tourments

Mais parmi mes sommeils où j’ai dépossédé

ma tête et lié mes poings

qui pourrait me ravir la possession des mondes

car je suis devenue l’absence qui les joint.

Portes sur la mer (1956)

 

À la suite, Françoise Bujold (Bonaventure), dans une poésie toute de sentiment et d’émotion, semble traduire la difficile montée de ce « je » féminin.

 

Les gorges de pierre ont inventé des échos

Au rite de nos têtes enfouies

La cendre est maintenant notre soeur

Noblement

Femme redevenue protoplasme

Petite cellule silencieuse

Petite cellule de vie douloureuse

Chambre minuscule de bois blond

Petite cellule de vivotement

qui ne veut pas mourir encore.

Piouke Fille unique (1958)

 

À travers, la poésie de Gemma Bélanger (Saint-Moïse), se trame une histoire du Québec où, furtivement, se manifeste un désir d’indépendance. L’une des nôtres se fait poète de la révolution. Pourquoi pas ?

 

Je vivrai dans ma tête de poète

jusqu’à la folie de dire les joies les plus difficiles

juqu’à l’éclatement des haines

dans les grands labours de ce pays qui naît

Mûrissent nos chants de poésie verte

nos années de survie

à chaque bout des chantiers ouverts.

Poèmes d’identité (1965)

 

Puis, à travers l’écriture poétique à saveur psychologique, de Marcelle Desjardins (Rimouski), la légitimation des rencontres au féminin trace sa voie. La solidarité des femmes s’affiche.

 

Pleurer, ma mère, ma vie, que fais-tu de moi Hélène

bleue, grecque, mer, Hélène de la glace, Hélène du

cristal, Hélène de l’étoile polaire, Hélène de mon sang

et de ma douceur, Hélène de la page blanche et de

récriture soignée, Hélène faible aux souliers enfantins,

Hélène, cruelle, bébé sans dimension sociale, Hélène

grave, révoltée, qui sauve la face, saxonne, Hélène

romanesque, qui, honteuse, vengeresse, Hélène a robe

assumée si tu es loin et que tu en souffres, je suis là.

Somme de sains poèmes faquins (1965)

 

Selon Madeleine Gagnon (Amqui) toute écriture est amour. L’extrait suivant l’exprime bien :

 

Le sixième sens, la poésie,

celui affûtant tous les autres

au moindre crépitement les ouvre

j’aime être là, en ce siècle,

où parlent les femmes

ce qu’elles ont à dire ne fait pas

si mal que ça quand on se donne

la peine d’entendre la chair

des mots qui changent l’ordre

des choses ouvrant à tous

vents offerts à la palpitation.

Les fleurs du Catalpa (1986)

 

Comment traduire la vie d’un être humain ? Rachel Leclerc, née à Nouvelle, livre sa réflexion dans un fragment poétique intitulé « Vivre n’est pas clair ».

 

Dans tes mêmes mots sur la même terre, vers des nuées de

visages inédits, nous allons récitant nos anciens visages comme

d’autres poèmes, d’autres prières, nous allons revêtant

d’autres gestes, nous aimant comme d’autres fleuves, d’autres

amants, nous inclinant vers le sol comme d’autres humains,

vers notre enfance comme d’autres enfants.

Vivre n’est pas clair (1986)

 

Dans le rapport révolutionnaire de la poète à l’écriture, s’effectue certes une expérience de langage mais plus encore la naissance d’une forme de réaction créatrice. N’est-ce pas ce que nous offre l’extrait de Marie Belisle, installée à Rimouski depuis son adolescence ?

 

Quelques années quelques minutes

passaient intermittentes

dans les interstices turquoises ou pêches

des paupières des dents premiers signes perceptibles

marquant fixant

la tombée des pas sur le territoire

ce pays violet où nous cherchions la passion

comme la nuit brève, patiente

Nous passions (1986)

 

Toutes ces femmes poètes nées dans l’Est du Québec ont, elles aussi, contribué au renouveau de la poésie québécoise en offrant des oeuvres nouvelles, très vivantes et fort vigoureuses. Elles présentent une parole de foi en l’avenir, l’offrande d’une forme de résistance et de beauté. Leur écriture : quelque chose de risqué, une entreprise de liberté ! Et leur émotion souveraine nous travaille au-dedans comme les ressacs polissent les berges du Saint-Laurent*.

 

* Les extraits poétiques des femmes de l’EST du Québec viennent de \’Anthologie de la Poésie des femmes au Québec, rédigée par Nicole Brassard et Lisette Girouard, publiée aux éditions du remue-ménage à Québec, en 1991.

 

Un jour peut-être retrouverons-nous dans une anthologie des poètes de l’EST du Québec d’autres noms tels : Lise Lessard, Michelle Dubois, Marie-Andrée Massicotte, Rose-Hélène Tremblay, Ginette Roussel, etc…