SAINTE MONIQUE (332-386)

SAINTE MONIQUE (332-386)

 

La pleureuse à jamais consolée

 

par Marie Gratton

 

De Monique nous savons seulement ce que son fils Augustin a choisi de nous révéler. Sans lui, sa mémoire n’aurait jamais traversé les siècles ; malgré lui, — son amour filial ne l’avait pas aveuglé — son souvenir nous est parvenu un peu aseptisé par des bonnes âmes, plus soucieuses d’édifier les générations futures, que de transmettre un portrait psychologique fidèle d’une personnalité complexe d’où les ombres ne sont pas absentes.

 

Ce qu’une hagiographie et une iconographie pieuses ont voulu retenir de cette Berbère, née en 332, c’est l’image d’une mère poursuivant sans relâche, pour le ramener à Dieu, un fils perdu au milieu des débauches, et obtenant à force de prières et de larmes la faveur de sa conversion. Monique c’est celle qui dans la douleur enfante deux fois Augustin : en sa chair à la lumière d’aujourd’hui, en son coeur, à la lumière éternelle1.

 

La vie de Monique, telle qu’Augustin la voit, pourrait être la parfaite illustration des merveilles que peut accomplir la grâce quand elle s’empare d’une créature et la libère de la gangue du péché, malgré tous les obstacles qu’offre la nature.

 

Monique, c’est une passionnée. Petite fille, en cachette, elle lampait le vin pur presqu’à pleins gobelets,2 ce vin qu’on lui avait confié la tâche de quérir à la cuve, la croyant incapable du moindre abus de confiance. Surprise par une servante qui lui jette sa faute à la figure, elle renonce d’un seul coup à cette habitude.

 

Élevée dans la piété, on lui choisit un mari enclin à de grandes colères, sensuel et non baptisé. Sa vie se passe à se soumettre à cet homme comme au Seigneur3pour éviter les coups et l’amener au baptême. À ses voisines, victimes de violence conjugale, elle conseille de tenir leurs langues pour s’épargner d’être battues4. En butte aux calomnies des servantes, elle a d’abord à affronter l’humeur de sa belle-mère, mais sait gagner son estime à force d’égards et de constance à endurer5. Elle finit par voir son mari recevoir le baptême et trouve après sa conversion moins d’occasions de pleurer6. Elle élève ses fils,  les reprenant chaque fois qu’elle lès voyait gauchir loin de Dieu7. Elle sert comme une fille Augustin et son cercle de savants amis, comme une mère elle les soigne8.

 

Pour Augustin, qui semble bien le préféré parmi ses enfants, elle arrange un mariage avec une fille de son choix, bien dotée et prénubile. Mais pour rendre possible cette union dont elle rêve depuis longtemps, elle exige qu’il quitte la concubine à laquelle il est passionnément attaché depuis quatorze ans, celle-là même qui lui donna le fils tant aimé Adeodatus et à qui Monique avait refusé l’entrée de la maison familiale lors du retour de Carthage, la jugeant de condition trop modeste pour mériter d’être épousée. Une concubine et l’enfant du péché n’avaient pas leur place chez elle. Mère ambitieuse et possessive, rêvant d’une belle carrière d’avocat pour son brillant Augustin, elle sait reconnaître toutefois les voies déroutantes qu’emprunté la grâce et qui court-circuitent ses ambitions humaines. Le mariage projeté avec cette fiancée trop jeune ne se conclura jamais. En lieu et place Augustin se convertit !

 

C’est détachée de bien des vanités qu’elle vient mourir en 386, loin de sa terre natale, à Ostie, où elle a suivi son fils et son petit-fils que sa mère répudiée avait confié à Augustin avant de repartir en Afrique pour consacrer à Dieu le reste de sa vie. Monique peut mourir apaisée dans les bras de son fils prodigue qu’aucun attachement humain ne sépare plus d’elle. La petite suceuse de vin pur9était devenue sobre ; l’épouse vouée aux outrages du lit conjugal10, chaste veuve ; la chrétienne africaine, débarrassée de toute pratique superstitieuse sous la gouverne d’Ambroise le Milanais11 ; la mère ambitieuse, résignée et la pleureuse, à jamais consolée.

 

Monique n’a pas écrit, mais elle philosophait, paraît-il, si brillamment, qu’oubliant tout à fait son sexe, Augustin et ses amis, croyaient voir quelque grand homme siéger parmi eux12 lorsqu’ils l’invitaient à participer à leurs discussions… quand ses tâches domestiques lui laissent des loisirs13.

 

Augustin dans ses Confessions, rapporte d’elle quelques brefs propos : À ses voisines battues, voici son discours :

 

La faute en est à vos langues. Du jour que vous avez entendu lire le contrat de mariage vous deviez le tenir pour l’instrument qui a fait de vous des servantes ; il fallait pourtant vous rappeler votre condition et ne pas faire les fières avec vos seigneurs et maîtres14.

 

Elle avait rêvé pour Augustin d’un riche mariage, converti, il choisit le célibat. Elle en conclut :

 

Je distingue, par je ne sais quel goût impossible à traduire dans les mots, la différence entre Dieu quand il révèle, et mon âme quand elle rêve15.

 

À l’article de la mort, elle fait le bilan avec Augustin : La vie présente n’a plus rien par quoi me retenir (…) Tout ce que j’espérais du siècle présent est maintenant au bout. La seule raison .que j’avais de vouloir m’attarder encore un peu dans cette vie c’était, avant de mourir, de te voir chrétien. Mon Dieu me l’a donné et il me comble par delà, puisque je te vois mépriser pour son service jusqu’au bonheur terrestre. Ici bas qu’est-ce que je fais ?16

 

Elle, qui avait planifié ses funérailles et choisi d’être enterrée au côté de Patricius son unique époux, consentira à un dernier détachement :

 

Enterrez mon corps n’importe où, sans vous mettre en peine de lui. Je ne demande qu’une chose, que vous fassiez à l’autel du Seigneur mémoire de moi, quelque part que vous puissiez être17.

 

Voilà ce qu’elle demandait à ses fils. L’Église a fait beaucoup plus pour elle. La mémoire de sainte Monique est célébrée le 4 mai, et des femmes partout dans le monde la vénèrent comme patronne en portant son nom. Ma mère a voulu que je sois du nombre en m’appelant Marie Anne Monique.

 

Monique l’émotion très vive que met Augustin à évoquer ta mémoire me gagne, car y parle de toi non pas comme d’une sainte auréolée dès le berceau, mais comme d’une femme chargée de forces et de faiblesses qui marche vers son Dieu. À ses yeux, tu es une pèlerine, qui certes, sait où elle veut aller, mais qui trébuche en chemin et que la Providence entraîne sur des voies qu’elle n’aurait pas elle-même choisies, et qui l’obligent à de durs renoncements. Par lui, nous savons que tu as charrié avec toi, durant

tout ton voyage, le lot d’ambiguïtés que comporte l’amour maternel qui se voudrait désintéressé, mais ne l’est jamais tout à fait. Tes enfants t’ont apporté joies et tristesses. Comment ne pas te sentir toute proche ? Toi, fillette futée, femme à la vive intelligence, mère tout à la fois frustrée et comblée, je te salue par delà les siècles, comme une sœur humaine inébranlable dans son espérance, tout à la fois tendre et passionnée.

 

1 Saint Augustin, Confessions, Paris, Pierre Moray, coll. Le livre de poche chrétien, 1947, p. 240.

2 Ibid., p. 241.

3 Ibid, p. 242.

4 Loc. cit.

5 ….Ibid., p. 244.

6  Ibid., p. 2445

7  Loc. cit.

8 Loc. cit.

9  Ibid, p. 242.

10 Ibid, p. 243.

11 Ibid, p. 135.

12 Saint Augustin, De beata vita, Oeuvres de S. Augustin, tome IV, Paris, D.D.B., 1947, p. 241.

13 Saint Augustin, De ordine, Oeuvres de S. Augustin, tome IV, Paris, D.D.B., 1947, p. 359.

14 Saint Augustin, Confessions, op. cit., p. 243.

15 Ibid., p. 158.

16 Ibid., p. 248.

17 Ibid., p. 249.