Spiritualité féministe et santé

Les 21 et 22 novembre 1998, le Réseau québécois D’ACTION pour LA SANTÉ des femmes tenait à Montréal un « Forum pour la santé des femmes ». Différents thèmes furent abordés dont spiritualité féministe et santé.

Concilier spiritualité féministe et santé : une utopie ?
Les concepts « Spiritualité féministe et Santé » peuvent-ils être compatibles ?

Selon moi, vivre une spiritualité féministe reconnue à la mesure de ses expériences, de ses engagements, de ses projets de femme, s’avère un gage essentiel de santé mentale et physique. Pour ce faire, il faut dégager la spiritualité des définitions corsetées qui étouffent, qui interdisent les différences, qui bafouent le roit au soi unique et collectif.

D’où vient cette difficulté ?
Elle m’apparaît d’ordre historique. La tradition religieuse patriarcale ne ut pas sans déteindre sur les structures socio-culturelles de tous les temps. longtemps, le coeur, la tête des femmes furent nourris d’images réductrices, telles d’Eve, la tentatrice, responsable de la chute de l’humanité ; Marie, la pure, 1a soumise, la douce à imiter ; Marie-Madeleine, la pécheresse honteuse à la recherche des plaisirs interdits et la Samaritaine, l’exclue culturelle à fuir.

Dans les années 1960, l’émancipation du discours religieux et l’éclatement des frontières économique, politique et culturelle firent voler en éclats la notion des pratiques religieuses traditionnelles. Dorénavant, la liturgie se pratique à la carte. Et, on prie Dieu autant au volant de sa voiture que le soir dans son lit.

Étymologiquement, le mot spirituel vient du latin spiritualis/spiritalis « propre à la respiration » et de spiritus « esprit ». Le grec le traduit pneuma « souffle divin » et l’hébreu ruah « souffle », « vent », « principe de renouvellement intérieur ».

Le Petit Robert le définit « qui est esprit », « propre ou relatif à l’âme », « qui est d’ordre moral ».

Qu’en est-il donc de la définition que nous, féministes chrétiennes, donnons à la spiritualité ?

« un ensemble de croyances tant individuelle que collective qui s’expriment à travers la parole, l’écriture, le geste, les arts, les rites, les symboles ;

* un souffle qui fait vivre, qui appelle chacune de nous à un plus-être : ce qui projette plus loin, au-delà de soi ;
* un remuement qui se ressent dans l’âme le matin au lever, tout le long du jour, le soir au coucher, même durant l’insomnie. En résumé, la spiritualité c’est le vent du quotidien dans le rapport au soi, aux autres.

Le mot santé origine du latin sanitas/sanitatis « santé du corps/esprit » ; sanitas dérive de sanus « sain ». Pour le Petit Robert : c’est le bon état physiologique d’un être vivant ; le fonctionnement régulier, harmonieux de l’organisme …

Voici celle que je propose :
* le droit à l’emploi, à l’équité salariale, à l’autonomie ;
• le droit à la reconnaissance de la créativité, à la parole ;
* le droit à l’intimité, à la solitude, à un espace libre, privé ;
* le droit à la contraception, au refus de la maternité, à l’avortement ;
·    le droit au plaisir, à l’évasion, à l’amitié, à la souffrance.
·   
Comment s’affermir, en tant que femmes, dans ces définitions ?
Je crois que l’on doive s’affranchir de l’histoire avilissante, mensongère,
tramée contre toutes ces femmes d’hier qui oeuvrèrent pour la vérité à sens unique,
pour notre libération. Combien de fois, leur vécu spirituel dense, riche, imprégné de
fidélité, d’espérance fut amenuisé, bafoué par des traditions misogynes, des
institutions sexistes ? Alors que faire ?

Dans un premier temps, la spiritualité féministe commande de réhabiliter la mémoire de ces femmes dans notre agir tant personnel que collectif : que notre souffle soit libérateur, qu’il prenne parti. Dans un deuxième temps, elle ordonne le décapage des tabous inventés et maintenus par le pouvoir et souvent cautionnés par les femmes elles-mêmes.

La route sera longue, sinueuse. La bataille n’est pas gagnée car le temps est à la réappropriation des discours, des images qu’on banalise dans le but de conserver une domination « politically correct » sur les autres. Néanmoins, le vent de l’espérance est là puisque nombreuses sont celles qui posent les jalons de 1a
libération dans l’agir du quotidien familial, social, religieux.

Oui ! spiritualité féministe et santé sont compatibles à la condition que les femmes s’approprient leur histoire, qu’elles se donnent un lieu, un espace pour loger leurs différences et leur estime de soi. Ainsi leur paysage s’élargira. Leurs valeurs longtemps répudiées acquerront la prépondérance au droit à la reconnaissance.

Bien-être de l’âme, bien-être du corps : l’espoir ? Une humanité en meilleur équilibre, en meilleure santé, tant mentale que physique, malgré les contradictions et les écarts inévitables, c’est possible.

HÉLÈNE SAINT-JACQUES, Bonne Nouvelles