SUR LES TRACES DE L’ESPÉRANCE

La foi, dit Dieu, ça ne m’étonne pas.  Ça ce n’est pas étonnant.  Mais l’espérance, voilà ce qui m’étonne moi-même.  Ça c’est étonnant »  (Charles Péguy)

J’ai hésité longuement avant d’écrire cet article. Je craignais de n’être pas comprise. Puis je me suis ravisée. Qu’importe ! Il se peut que quelques personnes me rejoignent dans ma réflexion… Ça me suffit.

Je vous livre donc, sans aucune prétention, la place qu’a eu la petite espérance dans la progression de mon questionnement.

Le chemin de mon espérance 

Quand j’étais jeune, on m’a appris l’acte d’espérance : « Mon Dieu, j’espère avec une ferme confiance que vous me ferez la grâce d’observer vos commandements en ce monde et  d’être heureux avec vous dans le ciel pendant toute l’éternité ». Je ne me souviens pas en quoi cette prière, que j’ai dû réciter  souvent, a pu marquer ma vie de croyante… C’était l’époque où la terre était un désert aride qu’il fallait  traverser pour gagner le ciel. Il fallait faire ceci, éviter cela… Conformisme et moralisme triomphaient pendant que le ciel rivalisait avec l’enfer. Rappelez-vous vos examens de conscience avant la confession… Le péché qui était partout, c’était l’ennemi à vaincre. Tout était dicté par des représentants de Dieu, choisis uniquement parmi les hommes, seuls détenteurs de la vérité.  « Si tu crois cela,  tu vivras. » C’était l’époque du « Hors de l’Église point de salut. » C’était confortable. Le peuple chrétien pouvait s’endormir.

À mon adolescence, se produit un réveil. L’arrivée de l’action catholique vient ébranler les certitudes. La parole réservée jusqu’alors au clergé, commence à descendre dans l’assemblée. Le peuple croyant, noyauté en petites équipes, prend peu à peu conscience de sa dignité. Il appartient à chacune et chacun d’assumer sa vie en la partageant avec d’autres. Un grand  souffle de libération balaie alors  l’Église. La vie resurgit comme la terre au printemps. Ardente jéciste, j’ai vécu cette époque des années 30 dans l’enthousiasme de mes 15 ans. Je me rappelle en particulier d’un  chant thème qui m’a tellement marquée que je m’en souviens encore même si j’en ai oublié l’auteur :

« Sur tous les chemins du monde,

Le Seigneur se tient près de toi.

La vie est là qui éclate et qui monte

Le bonheur t’ouvre ses bras.

Mais ne le cherche, cherche, ne le cherche pas

Dans les biens qui n’ont pas d’avenir

Mais ne le cherche, cherche, ne le cherche pas

Dans la joie qui demain va mourir

Mais chante la joie profonde

D’un amour qui n’a pas de saison

Mais chante et crie-le par le monde

Car c’est toi qui as raison.

L’espérance était revenue, libre comme l’air, brûlante comme un feu de Pentecôte.

Hélas ! Ça n’a pas duré. La structure pyramidale se sentit  ébranlée dans sa sécurité. Au lieu de questionner ses propres croyances avec honnêteté, puis aller plus loin sur le chemin de l’espérance, elle a choisi d’être aveugle plutôt que de voir, sourde plutôt que d’entendre. L’action catholique était abolie.

Au début de ma vie religieuse, la foi de mon enfance s’est de nouveau imposée à moi. Mon rêve était de devenir une sainte. Le chemin proposé pour y parvenir tenait, à mes yeux,  dans cette proposition : « Qui vit selon la règle, vit selon Dieu ». C’était de nouveau le conformisme, avec tout ce qu’il porte d’impersonnel, qui s’offrait à moi. Où était l’espérance dans tout cela ? Et pourtant j’ai tenu… malgré tout, à poursuivre, par monts et par vaux, ma quête de l’essentiel, convaincue que l’espérance n’est pas au service des croyances mais de la vie.

Durant  les années 60, l’espérance renaît avec le bon pape Jean XXIII qui, sensible aux signes des temps, ouvre toutes grandes les fenêtres de l’institution. C’est l’heure du Concile , l’heure de l’aggiornamento.

L’Église redevient pèlerine dans le monde. Un vent de renouveau se fait sentir dans les institutions religieuses qui, du retrait du monde passent à la présence au monde. Période de déchirement où se confrontent attachement au passé et réponse aux signes des temps. C’est à ce moment qu’a commencé mon questionnement sur mes croyances par rapport au sens de ma vie, par rapport à ma responsabilité d’adulte dans la foi. Ce questionnement m’a amenée à approfondir le mystère de mon identité.

Et voici que m’est offert en cadeau Le pouvoir du moment présent1. Ce guide d’éveil spirituel me remettait en piste sur la voie du dépassement de soi. Il ne s’agissait pas d’une doctrine nouvelle mais d’une démarche dynamique et accessible à tout le monde.  On y rappelle que chaque personne porte  en germe des qualités qu’elle peut nourrir, cultiver et mettre en valeur pour grandir en humanité.  Mais tout le monde n’a pas le courage de  le faire. La première pratique pour y arriver : l’apprentissage du silence. Pour moi autrefois,  faire silence, c’était m’abstenir de parler par mortification. Aujourd’hui, écouter le silence, c’est faire le vide total en moi pour voir Dieu… dans l’invisible d’abord,  et dans toutes ses créatures ensuite. Ce guide a été et est encore pour moi toute une révélation sur ma véritable identité, toute une démarche de croissance spirituelle.

Dernièrement, l’expression « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »  m’a rappelé l’importance d’apprendre à descendre de la tête au cœur , de la tête dans son corps,  d’écouter et de voir. Écouter d’abord ce qu’on ne voit pas, le silence. Ensuite on verra ce qu’on a écouté. Alors  tout sera transformé : nouvelle conscience, nouvelle approche, nouveau regard. Je crois que l’évolution de l’espèce humaine se fera par la transformation de l’intérieur de chacune et chacun d’entre  nous sous la mouvance de l’espérance.  Du fait de nous connaître tels que nous sommes et de travailler à nous accomplir nous rendra de plus en plus sensibles non seulement à l’humanité entière mais aussi à la totalité de l’univers.

Dans son état actuel, l’humanité compterait  peu d’êtres humains ayant atteint leur maturité spirituelle. Même s‘il s’y trouve quelque émergence de conscience, on vit encore  sous la loi de la jungle. Dans notre civilisation occidentale, une impression de malaise se manifeste avec une acuité sans précédent et s’étend sur la presque totalité du globe. Se peut-il  qu’au plan du devenir humain, l’Orient ait quelque chose de neuf à apporter à l’Occident ? Je crois que notre monde, saturé de richesses, ressentira un jour intensément l’exigence d’intériorisation et entendra l’appel de l’espérance. Le temps n’est peut-être pas très loin où les valeurs évangéliques pourraient l’emporter sur la production excessive et la consommation à outrance. Continuons d’espérer, de rêver car il n’y a pas d’humanité sans rêve. Il y aura toujours quelques héros, saintes, artistes qui de leur vie et de leurs œuvres réussiront à capter quelques parcelles de l’infini  nous aidant à supporter les réalités moins glorieuses de notre quotidien. L’humain et le monde sont infiniment perfectibles.

Vous avez compris que ce bref parcours de mon cheminement spirituel est présenté dans la lumière d’aujourd’hui. Je ne regrette rien de mon passé . Au contraire, je constate simplement que tout est grâce dans la vie. Après ce bref parcours sur les traces de l’espérance,  je m’en voudrais de ne pas remercier  mes parents de m’avoir légué, par leur exemple, la foi profonde qui les animait en leur temps. Grâce à ma famille, j’ai connu un bon départ dans la vie.

Toute ma reconnaissance va aussi à ma famille religieuse qui, à travers son histoire, a toujours recherché simplement l’essentiel , en accompagnant chacune de ses membres dans son cheminement personnel quel qu’il soit. Mon souhait à toutes mes sœurs c’est qu’il y ait dans l’expression quotidienne de notre vécu des signes tangibles des valeurs intimes qui nous  dynamisent et témoignent de la présence de l’Invisible.

Ma gratitude va aussi à mon groupe de L’autre Parole avec qui j’ai le bonheur de cheminer et d’évoluer depuis quelques  années. Nos rencontres d’échanges et de partage sont de précieux moments de ressourcement  et de croissance qui m’émerveillent toujours et me propulsent en avant dans ma recherche d’accomplissement.

Et maintenant

Même si nous savons que le monde entier n’a pas encore été converti, que la paix n’est pas établie partout, que la souffrance humaine ne cesse de grandir, osons nous risquer pour autrui, espérons avec tous ceux et celles qui ouvrent les bras pour transcender l’histoire. Peut-être  est-ce déjà commencé dans les espaces qui s’ouvrent devant nous de façon silencieuse et souterraine comme les pousses qui palpitent sous le sol hivernal. Dieu n’a pas fini de nous étonner et de nous associer à son rêve sur l’humanité. À travers la petite espérance, qui marche toujours entre ses deux grandes sœurs, la joie et  la paix ne cessent jamais de s’épanouir au-delà de l’aridité du désert…Ils sont nombreux les chemins de l’espérance…

1. TOLLE, Eckhart. Le pouvoir du moment présent. Guide d’éveil spirituel. Montréal, Ariane, 2000.