UNE HISTOIRE D’APOSTASIE

UNE HISTOIRE D’APOSTASIE

 

par Judith Dufour

 

J’ai plutôt l’habitude de produire des analyses et des commentaires pour le feuillet… Aujourd’hui c’est à titre personnel que je veux m’adresser S vous, lectrices de L’autre Parole. Plusieurs auront appris par les médias mon retrait de l’Eglise catholique romaine dans laquelle je suis entrée deux jours après ma naissance, il y a de cela plus de cinquante ans. Pourtant ne suis-je pas une de celles qui n’ont pas ménagé leurs efforts pour faire avancer l’idée que l’on peut être à la fois féministe et chrétienne… pourquoi alors ce geste radical ?

 

Durant les huit années de ma militance féministe dans le champ du religieux, j’ai appris qu’il nous faillait se battre contre les embûches des tabous, de l’ignorance, des préjugés et de la malice qui fondent la douleur portée par les femmes, membres d’une Eglise sexiste. Or la venue de Jean-Paul II au Canada a polarisé le débat en un seul moment. Comme un faisceau de lumière, cette visite aura été l’occasion de savoir comment chacun et chacune, individuellement ou en collectivité, nous réfléchissons 7a traditionnelle problématique ecclésiale : sexualité/fernme/péché. L’importance de l’événement, sa réussite spectaculaire, l’absence d’analyses et de contre-discours ont force les femmes prendre la parole, à rappeler leurs réalités. Elles ont fait entendre leur voix, celle du contentement comme celle de la protestation. Dans cette foulée, certains gestes ayant force de symbole ont été posés de façon à ce que l’Eglise sache bien que c’est elle.qui accule certaines d’entre nous à des choix aussi douloureux… à faire savoir à l’Eglise que les avancées des femmes, telles leur visibilité ou encore l’aide qu’elles apportent au prêtre en donnant la communion, tout aussi dérisoires soient-elles dans l’histoire patriarcale de l’institution, permettent quand même de dire que la juste lutte des femmes n’est pas vaine. Cependant ces acquis mêmes renforcent nos positions militantes. Car nous sommes convaincues que seule une action positive énergique, et soutenue par des moyens spirituels et matériels adéquats, arrivera à nous laver du mépris dont chacune souffre quand une pratique sexiste perdure et se camoufle sous un de transcendance.

 

air d’amour et Le collectif L’autre Parole a toujours eu deux volets par son attachement aux valeurs féministes et chrétiennes. Nous participons au Mouvement des femmes et notre spécifique est le champ du religieux. Ainsi mon geste de retrait est aussi un signe de cette double fidélité.

 

Dans cette vaste entreprise de luttes contre le sexisme que mènent « ;es femmes un peu partout dans la société, elles sont souvent amenées à vivre des contradictions, c’est-à-dire à accepter, quand elles pourraient refuser, de vivre des situations sexistes, et cela pour une foule de raisons simplement humaines. Ainsi, adhérer à une Eglise dont le sexisme est érigé en vertu devient certes une contradiction difficile à porter. Cependant, nous revendiquons pour nous le même respect que nous avons envers les autres composantes du Mouvement des femmes, lesquelles s’accommodent à leur manière de leurs propres contradictions. Toutefois, on ne peut impunément revendiquer sa place dans ce mouvement et rentrer dans le rang de l’Eglise chaque fois que les différends sont portés sur la place publique :. A l’occasion de la visite papale :, nos contradictions ont été rappelées à l’ensemble de la population en un geste symbolique typiquement catholique, celui de la béatification de la servante des prêtres qu’on a appelée servante de Dieu.

 

J’ai donc pose mon geste à moi pour faire savoir S nos alliées des d’vers groupes de femmes et à l’Eglise que nos fidélités ne sont pas chimériques. En signant la pétition du retrait de l’Eglise, je ne veux plus cautionner par mon appartenance, une Eglise qui véhicule une vision sexiste du monde et de son organisation, avec prestige, poids politique et moyens matériels appropriés. Je ne peux plus adhérer à une Eglise qui refuse le questionnement du mouvement de la théologie de la libération dans lequel s’inscrit la théologie féministe.

 

Je passe sans cesse du je au nous parce que ma décision réfléchie et prise dans la solitude a été aussi posée en solidarité avec toutes celles que je respecte et qui continueront à lutter à l’intérieur de l’Eglise afin que chacune de, nous puisse vivre sa foi en l’articulant à son vécu de femme sexuée. C’est par des réflexions communes, des prises de positions, des gestes symboliques que s’écrit une solidarité.

 

Je resterai fidèle à ma foi chrétienne, solidaire en cela avec les femmes de l’Eglise populaire de l’Amérique latine. Je sais bien que des arguments savants peuvent m’être servis. Une foi religieuse se vit en communauté avec d’autres…en Eglise, me dira-t-on. Aux hommes de l’Eglise catholique romaine qui ont monopolisé et manipulé la Parole depuis si longtemps, je n’aurai rien à répondre sinon que j’appartiens à la communauté des femmes travaillant à l’avènement de plus de justice dans les lieux qui leur tiennent à coeur, y compris dans celui du religieux.

 

L’autre Parole est neuve et fragile. Elle a néanmoins la merveilleuse capacité de scruter le quotidien des femmes, de s’en émouvoir et de traduire cet émerveillement dans des gestes concrets. A cette Parole il reste le temps du risque, de l’accueil et du

questionnement.

 

J’ai pris l’habitude de terminer mes lettres par les mots « à bientôt ». En les inscrivant au bas de la page aujourd’hui, je m’aperçois que c’est là une formule remplie d’engagement et d’espérance

…qui me ressemble !

 

A bientôt