Une voix critique de la parole patriarcale

Une voix critique de la parole patriarcale

 

Tous  les hommes sont faillibles. Cependant certains l’oublient au point de se prétendre les interprètes autorisés de la volonté de Dieu. Les choses doivent changer. C’est en défendant publiquement cette intime conviction qu’Elizabeth Cady Stanton est devenue une des figures de proue du mouvement des femmes aux États-Unis il y a cent cinquante ans.

 

Elizabeth Cady naît à Jonestown (N.Y.) en 1815. En 1840, elle épouse Henry B. Stanton, et donne naissance à sept enfants. Elle est même prophète dans sa propre famille, puisque l’une de ses filles, Harriet Eaton Blatch (1856- 1940), poursuivant l’oeuvre de sa mère, deviendra à son tour une dynamique suffragette. Les réformes auxquelles Elizabeth a consacré tant de conviction et d’énergie ne sont pas de celles qui se réalisent au cours d’une seule génération.

 

Élevée dans la foi presbytérienne, Elizabeth estime qu’il y a loin entre ce qu’on lui présente comme la Parole de Dieu et ce qu’elle a compris du message libérateur de Jésus. C’est donc à une remise en question fondamentale du caractère inspiré de l’Écriture qu’elle en viendra. Les textes que les Églises chrétiennes révèrent comme la Parole de Dieu, elle les perçoit comme paroles d’hommes faillibles et, plus souvent qu’à leur tour, misogynes. Elizabeth Cady Stanton est, au sens fort et étymologique du terme, une féministe radicale. Elle voit dans les religions instituées la racine des injustices qui frappent les femmes, non seulement dans les Églises, mais aussi dans la société. Elle juge comme un scandale la récupération que fait de la Bible le système patriarcal pour se fonder, s’imposer et se perpétuer en invoquant le dire et le vouloir divins.

 

Ses dons d’oratrice font merveille sur les tribunes, où on la retrouve aux côtés de quelques-unes des plus célèbres pionnières qui rêvent de changements, et militent pour transformer en profondeur la société américaine, en sorte qu’elle devienne pour tous ses citoyens et citoyennes une vraie terre de démocratie et de liberté. En 1848, elle a alors 33 ans, elle organise avec Lucretia Coffin Mott la première rencontre sur les droits des femmes à Seneca Falls (N. Y.). Déjà, en 1840, aux côtés de son mari, elle participait à la lutte antiesclavagiste, et ce premier pas dans la voie du militantisme avait fait éclater à ses yeux le caractère multiforme de la domination exercée par le système social, politique et religieux dans lequel elle évoluait. Les femmes qui militent pour l’abolition de l’esclavage sont elles-mêmes soumises aux diktats du patriarcat. On leur refuse le droit de vote et, comble de scandale, on prétend expliquer et justifier la soumission obligée à leur époux, leurs maternités douloureuses, leur statut d’éternelles mineures et la discrimination qui les frappe dans leurs Églises comme étant le fait de la volonté de Dieu, dont l’Écriture est censée être l’expression fidèle et immuable. Elle comprend la complexité et les ramifications du système qui opprime les femmes et les esclaves, et elle décide que tout est à réformer. A partir de 1850, elle milite en étroite collaboration avec Susan Brownwell Anthony. Ensemble, elles rédigent une monumentale histoire du suffrage féminin : History of Woman Suffrage (1881-1886). En 1869, elles fondent le National Woman Suffrage Movement, dont Elizabeth devient la première présidente.

 

Contrairement à l’enseignement qu’elle a reçu, elle estime que la Bible doit contribuer à la libération des femmes plutôt que de servir de prétexte à leur assujettissement. C’est dans cet esprit qu’elle entreprend, avec de nombreuses collaboratrices versées dans les études bibliques, l’édition de The Woman’s Bible, dont le premier tome sera publié en 1895 et le second en 1898. C’est cette entreprise surtout qui a inscrit avec éclat son nom dans l’histoire du féminisme.

 

Elizabeth Cady Stanton fut une pionnière, mais les combats qu’elle a menés n’ont pas tous été définitivement gagnés. Puissions-nous avoir le courage de poursuivre sa lutte contre ceux qui confondent idéologie et puissance patriarcales avec la Parole de Dieu, pour plus aisément nous dominer.

 

MARIE GRATTON