« VOGUE, VOGUE, MON JOLI PETIT BATEAU »

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Denise V. Entrepreneure en navigation

Slyvie Langlois – HouIda

 

En 1949, le navigateur Borromée Verreault, père de Denise, entreprend la construction de goélettes et des travaux de dragage à Les Méchins. À son décès, en 1982, son épouse et ses deux filles prennent la relève et orientent l’entreprise dans la réparation des navires de fort tonnage. Par la suite, Denise achètera les actions de sa mère et de sa soeur, donnant ainsi un sérieux coup de barre à sa carrière : « Avec un diplôme en éducation préscolaire, j’étais loin de la réparation ou de la construction de navires et du dragage. Mais, même sans aucune connaissance, j’avais le goût de faire quelque chose avec ça »1.

 

Nous ne pouvions réaliser ce numéro sans vous présenter cette Gaspésienne de plus en plus connue dans le monde des affaires. L’entrevue qui suit vous fera découvrir une femme aimant relever les défis.

 

L’a. P. (L’autre Parole) Selon vous, le fait de vivre en région exige-t-il une plus grande performance pour obtenir des contrats ?

 

D. V. Non. Au départ peut-être un petit peu plus mais ce sont les gens de la ville qui se font des idées. Je pense qu’une fois qu’on a fait ses preuves, comme pour toute nouvelle entreprise, il n’y a pas de problème, que l’on soit dans un grand centre ou en région. En tout cas, nous, on ne sent pas que c’est plus difficile. Le défi de se faire connaître est le même pour tout le monde. Actuellement, nos services sont connus et les gens n’en font pas un plat de venir ici. La performance, nous nous l’imposons à cause de la pression exercée par le contexte économique, la globalisation des marchés, le fait que l’on désire avoir de plus en plus de clients et conserver ceux que l’on a déjà.

 

L’a. P. Vous avez dans votre entreprise un Plan de Récompense à l’Initiative

(PRI). En quoi consiste-t-il au juste ?

 

D. V. C’est un de mes vieux rêves. Ça faisait plusieurs années que cette idée m’intéressait. Quand j’ai mis en place ce plan, on était, et on est encore d’ailleurs, en phase de construction d’entreprise : se faire connaître, chercher des clients, etc. Si on a réussi, c’est à cause de notre force de travail, c’est à cause des gens qui travaillent ici. Je ne fais pas cela toute seule. Je trouvais que c’était une façon, il y en a beaucoup d’autres, de faire en sorte que les travailleurs et travailleuses se sentent « parties prenantes » de l’entreprise.

 

L’a. P. Quelles en sont les modalités ?

 

D. V. On établit, selon une formule déterminée, un pourcentage de profit à atteindre. Tout ce qui dépasse ce pourcentage est séparé entre le personnel et la compagnie à 50/50.

 

L’a. P. J’imagine que cette mesure a été bien accueillie ?

 

D. V. Oui et non. Quand j’ai lancé l’idée, nous étions en période de négociation. Les gens ont pensé qu’il s’agissait d’un moyen de les apaiser et que ça n’allait pas durer. Par contre, ça fait maintenant trois ans que nous fonctionnons ainsi et que notre personnel en retire les bienfaits. Je pense que ça leur revient, grâce à leur travail. C’est aussi une invitation à toujours s’améliorer, à ne jamais rien prendre pour acquis.

 

L’a. P. Je voulais justement vous demander comment vous vous y preniez pour conserver le goût de l’excellence, pour ne pas vous asseoir sur les acquis ?

 

D. V. Ça nous arrive mais les événements se chargent de nous réveiller. On est toujours tenté de s’asseoir et de dire ouf ! Même si l’entreprise n’est pas en difficulté, on ne peut jamais dire que nous ne sommes pas en période de survie. À chaque mois, à chaque semaine, il faut recommencer. Nous n’avons jamais de contrats longtemps à l’avance. Si on ne fait pas le maximum aujourd’hui, il n’y aura pas de contrats demain. C’est pour cela que notre récompense existe. Pour moi, le salaire de base est important mais on le considère trop souvent comme quelque chose qui ne change pas. À mon avis, ce n’est pas vrai, car si on ne fait pas bien son travail, on n’aura plus d’emploi et plus de salaire. Le système PRI est vraiment relié à notre performance et je trouve que c’est plus réaliste et, jusqu’à date, les résultats sont positifs. C’est cela le monde des affaires. Si tu « performes » bien, tu en as plus ; si tu « performes » moins bien, tu en as moins.

 

L’a. P. Ce plan s’applique-t-il à tout le monde ?

 

D. V. Oui. Il ne fait pas partie de la convention collective. C’est une initiative de l’entreprise pour tous les travailleurs et travailleuses, syndiqués ou non. La convention collective s’applique là où il faut, elle est respectée et le programme PRI constitue un plus.

 

L’a. P. Existe-t-il d’autres chantiers maritimes qui possèdent un tel programme ? D. V. Non. Nous sommes le seul au Canada.

 

L’a. P. J’ai noté également que votre personnel est polyvalent. Quelles sont les raisons qui ont motivé votre entreprise à s’orienter dans cette voie ?

 

D. V. Cet aspect-là a été retenu par mon père et je pense que son idée devait être la rentabilité. Aujourd’hui, si on n’avait pas cette polyvalence des tâches, on ne pourrait pas être rentable. C’est aussi simple que cela. Les chantiers en difficulté le prouvent d’ailleurs.

 

L’a. P. Concrètement, comment cela fonctionne-t-il ?

 

D. V. Par exemple, un soudeur peut aussi être accrédité comme mécanicien ou comme peintre. Sur un navire, les travaux ne sont pas toujours semblables. On peut avoir beaucoup de travail d’acier à effectuer et peu de mécanique. Un travailleur peut être classé mécanicien mais s’il possède une polyvalence en soudure et que le besoin est là, il va rentrer travailler. On tient compte de l’ancienneté. Cependant, un employé qui a de l’ancienneté mais pas de polyvalence risque de demeurer chez-lui plus souvent qu’un autre qui est polyvalent. C’est une façon d’encourager les gens à se perfectionner et ça leur assure plus de travail. Au cours d’un même contrat, les travaux changent et on peut garder les mêmes employés plus longtemps au travail. La polyvalence des tâches est proposée sur une base volontaire et la majorité des gens l’accepte.

 

L’a. P. Vous avez engagé une dizaine de femmes soudeures qui ont été formées

 

à la Polyvalente de Ste-Anne-des-Monts. J’aimerais savoir si cette option existait déjà à la Polyvalente ou si elle a été offerte à votre demande ?

 

D. V. Exactement. C’est nous qui avons créé le programme par l’entremise de notre superviseur en soudage. Il a monté le cours en fonction de nos besoins, en collaboration avec le professeur de la Polyvalente et le Centre d’Emploi.

 

L’a. P. Pourquoi des femmes ?

 

D. V. Il n’y avait pas assez de soudeurs mâles dans le bassin de main d’œuvre de la région et ce n’est pas possible, quand on est en Gaspésie, d’aller chercher de la main d’oeuvre à l’extérieur. Si les gens ne sont pas de la région, ils ne veulent pas demeurer ici. Alors, notre seule porte de sortie, si je puis dire, était les femmes. Elles étaient sur place et disponibles.

 

L’a. P. Avez-vous eu de la difficulté à les recruter ?

 

D. V. Il nous manquait une candidature pour aller de l’avant et nous avons complété le groupe avec un homme. C’était vraiment une première. Par la suite, voyant les résultats positifs de la démarche, d’autres femmes se sont montrées intéressées.

 

L’a. P. Depuis 1982, votre entreprise est passée de 15 à 250 employées et employés. C’est une belle croissance !

 

D. V. Oui et j’espère que dans dix ans nous atteindrons 500 personnes.

 

L’a. P. Vous avez déjà commencé à approcher les marchés internationaux, je crois ?

 

D. V. Oui et ça commence à porter fruit d’ailleurs. Nous allons à l’extérieur du pays trois ou quatre fois par année. C’est sûr que les premiers voyages consistent surtout à se faire connaître, mais après quelques rencontres, les contrats commencent à rentrer et c’est très excitant ! Décrocher les premiers contrats est vraiment la partie la plus difficile, mais dès que cette étape est franchie, les autres suivent beaucoup plus facilement. Il s’agit d’une tout autre dynamique à ce moment-là !

 

L’a. P. Comment est perçue une femme entrepreneure dans le monde des affaires ?

 

D. V. Moi, je trouve que c’est plus facile pour une femme. C’est plus facile de se faire recevoir, on demande un rendez-vous, on l’obtient tout de suite. Les gens sont un peu curieux et il y a toutes sortes d’éléments qui entrent en jeu. Certains hommes ont des réticences mais personnellement, je ne m’occupe pas de cela. On se traite plus en personne humaine qu’en homme et femme. De plus, j’aime beaucoup traiter avec les hommes. J’ai évolué dans un milieu d’hommes depuis que je suis petite et je m’y sens à l’aise. Je pense que ça se sent et nécessairement, je trouve que mon passage passe mieux. J’ai été beaucoup aidée par des hommes, peut-être d’une façon un peu paternaliste parfois, mais moi, je m’en fous de leurs motivations. J’ai mon idée, c’est cela qui compte. Plusieurs m’ont présenté des gens intéressants et m’ont introduite dans différents milieux.

 

L’a. P. Comment voyez-vous l’avenir en Gaspésie ?

 

D. V. La haute technologie pourrait avoir une place en Gaspésie, pourquoi pas ? Ce sont de petites pièces qui se transportent bien et la recherche pourrait très bien s’effectuer ici. Qu’est-ce qui empêcherait notre région de développer son esprit d’« entrepreneurship » comme on l’a fait en Beauce, par exemple ? Je suis très heureuse quand je vois une entreprise démarrer en Gaspésie et je souhaite que les hommes et les femmes d’ici se prennent davantage en main. Je pense qu’il y a encore beaucoup à faire de ce côté.

 

Après avoir rencontré Denise, personne ne peut douter de sa réussite. Déterminée, innovatrice, généreuse, gardant bien le cap sur ses objectifs, elle sillonne le monde, telle une figure de proue, affrontant vents et marées.

 

1 La Gazette des Femmes, janvier – février 1993, p. 6.