ANGÈLE DE FOLIGNO (1248-1309)

ANGÈLE DE FOLIGNO (1248-1309)

 

Une mystique du Tiers Ordre franciscain

 

par Agathe Lafortune

 

Mai

Angèle de Foligno est la réprésentante italienne la plus significative du mouvement des Mulieres religiosae et également une des plus importantes figures de la mystique franciscaine qui s’épanouit sur l’Europe à à fin du XIIIe siècle. Ce mouvement, essentiellement laïc, avait pour caractéristique de proposer des voies nouvelles conduisant à l’union avec Dieu. Dans la description de leur aventure spirituelle, quelques-unes de ces femmes empruntaient souvent au ton du Cantique des cantiques ; d’autres, se rattachant davantage à la mystique de l’essence, se sont surtout employées à livrer leur perception intérieure de « Celui qui est ». Ces femmes ont joué un rôle capital dans le développement d’une forme de théologie qu’on peut qualifier de populaire, disent des autorités — masculines — en cette matière. Également, elles auraient été responsables en grande partie de l’émergence d’un nouveau genre littéraire, le récit des visions, un genre qui allie la connaissance expérimentale aux plus hautes spéculations sur la sainteté. Parce qu’elles sortaient des sentiers battus, ces « femmes visionnaires » furent souvent suspectes aux yeux de l’institution ecclésiale. On sait que l’une d’elles,

 

Marguerite Porète, dont la pensée se rapproche d’Angèle, fut brûlée sur le bûcher en 1310.

 

Les chercheurs s’accordent pour dire qu’on sait peu de choses de la vie et des circonstances entourant le cheminement d’Angèle de Foligno. La première partie de son livre, le Mémorial, présente une vision de son monde intérieur tandis que la deuxième, les Instructions, donne un aperçu de son rôle comme mère spirituelle. Dans l’ensemble, ces textes sont plutôt avares sur les dates et les événements qui ont marqué sa vie. À travers de menus détails recueillis à même son livre, il est néanmoins possible d’esquisser une biographie dont voici les grandes lignes. (Lachance et Matura, 1995 :11 )

 

Angèle est née en 1248 — vingt ans après la mort de saint François — dans la petite ville de Foligno située à quelques kilomètres d’Assise. La famille où elle a grandi était aisée et, dit-on, peut-être même noble. Elle perd son père alors qu’elle est encore très jeune et elle se marie vers l’âge de vingt ans. Nous savons par son livre qu’elle eut plusieurs fils et que très tôt dans son itinéraire de conversion, tous les membres de sa famille immédiate moururent : son mari, ses fils et sa mère. C’est en 1285, alors qu’elle est âgée de trente-sept ans, qu’Angèle est présentée pour la première fois dans le Mémorial. Cette date marque un moment important dans sa vie, celui de sa conversion et du premier des trente pas — entendre étapes — de son itinéraire spirituel.

 

Riche, fière et passionnée, Angèle possédait, dit-on, une intelligence vive et une remarquable ouverture d’esprit. Elle savait lire très probablement, mais il est plus douteux qu’elle ait su écrire. Avant d’entrer dans la voie de la pénitence, elle semble avoir joui du confort attaché à son statut social se délectant de mets recherchés, aimant se parfumer et se parer pour être admirée.

 

Qu’est-ce qui a pu provoquer la conversion de cette femme ? Le premier pas du Mémorial atteste simplement qu’à ce moment de sa vie elle craignait le feu de l’enfer et qu’elle « pleura amèrement ». Ces remords et cette angoisse provenaient-ils d’un sentiment d’échec, se demande Paul Lachance1 • auteur du texte d’introduction à la dernière édition critique du Livre d’Angèle de Foligno. Angèle fut-elle ébranlée par les guerres constantes qui constituaient Carrière-fond politique de l’Italie du nord en son temps ? Sans doute, pensent les spécialistes, la prédication des franciscains, fort influents en Ombrie à cette époque, ainsi que l’exemple du saint ermite et tertiaire Piotro Cresci, qui vendit tous ses biens pour vivre dans une tour à Foligno, fut pour quelque chose dans sa décision d’abandonner ses richesses et d’imiter le Christ pauvre. Car à ce moment de sa vie, dans « la forêt obscure » où elle se trouve, c’est saint François qu’elle invoque pour qu’il lui fasse rencontrer la personne qui pourrait la comprendre.

 

Le hasard la guide vers un franciscain, aumônier de l’évêque de la cathédrale de Foligno qui devient son confesseur et son principal conseiller. Cet homme a pour nom, frère A. C’est lui qui lui servira également de scribe. « Libérée de ses fautes, Angèle entre résolument dans la voie de la pénitence. Les débuts furent lents et pénibles. Pendant cinq ans et demi, depuis le moment de sa conversion jusqu’à la grande vision d’Assise en 1291, elle lutta, faisant seulement « quelques petits pas » à la fois, pour se libérer de son passé coupable et devenir plus sensible à un appel nouveau. » (Lachance et Matura, 1995 : 13) C’est en ces termes que sont décrites les motivations d’Angèle et ses premières expériences de mystique. Les premiers dix-neuf pas du Mémorial décrivent cette période de purification par la souffrance et l’abondance des larmes. Touchée par l’amour du Christ qui se dévoile à elle à travers des révélations de sa passion, Angèle s’applique à accorder sa vie à celle du Christ ; elle s’adonne à des pratiques de pénitence de plus en plus sévères ; et, suivant l’exemple de son modèle, saint François, elle veut devenir de plus en plus pauvre. Au huitième pas, Angèle se dépouille de tous ses vêtements et promet à son nouvel amant, le Christ, la chasteté perpétuelle. Après la mort de son mari, de sa mère et de ses fils, elle se départit d’un bien cher ; elle vend sa propriété à la campagne.

 

De retour d’un voyage à Rome, à l’été 1291, Angèle semble plus certaine que jamais de ses choix et elle entre dans le Tiers Ordre de saint François. A quelque temps de là, elle entreprend, avec les membres de cette communauté, un voyage à Assise où, parvenue à la cathédrale dédiée au fondateur de l’ordre des franciscains, elle vit une expérience qui paraît fort inquiétante… Les larmes, lés cris, voire le délire dont parlent les historiens qui relatent ces instants de sa vie, procédaient-ils d’une inspiration divine ou étaient-ils les signes de l’emprise d’un mauvais esprit ? Les bons conseillers qui s’intéressent au cheminement d’Angèle dans les voies toujours plus exigeantes de la pauvreté se posent des questions. Toujours est-il que la tradition parle aussi des bienfaits dont Angèle aurait été touchée suite à ce pèlerinage. Elle précise également que c’est alors que le frère A. entreprend de consigner par écrit — en promettant le secret — le récit de vie de sa pénitente. Cette dernière décrivit d’abord dix-neuf pas qu’elle avait observés en elle-même jusqu’alors. Elle dicta ensuite à son scribe, méfiant et étonné, (la même attitude peut être observée de la part du secrétaire de Marjorie Kempe) les onze pas qui restaient. Les expériences qui y sont racontées s’étendent sur environ six ans.

 

« La fidèle du Christ », comme le frère A. appelle habituellement Angèle, était effectivement « embrasée du feu de l’amour divin » (Lachance et Matura, 1995 :16). Dès 1291, dans les pas qui suivent, des extases durant la messe, des visions de la passion du Christ et des visions également soit de symboles soit d’attributs de Dieu (sagesse), marquent son ascension mystique. Angèle « grandit en identité et intimité avec son Bien-aimé », « Dieu-homme de douleur ». À de courtes périodes de paix, de grande joie et de certitude, succèdent des moments de désespoir et le sentiment d’avoir été abandonnée et même damnée. Quand les visions « sublimes » du Dieu trinitaire se manifestent, le frère A. décide, « ébloui par la sublimité de ces révélations », de clore le récit du Mémorial. Nous en sommes à l’année 1296.

 

Entre cette date et le moment de sa mort en 1309, très peu de faits relatifs à la vie d’Angèle nous sont connus. Ce qui ressort du matériel rassemblé dans la seconde partie de son livre, les Instructions , c’est son rôle de mère spirituelle. H s’agit de lettres, de réflexions et d’exhortations qui sont adressées, pense-t-on, à des personnes, proches et lointaines, qui figurent dans le cercle d’admirateurs et de disciples qui s’étaient attachés à elle. Pressée par un frère qui cherchait à lui extorquer des révélations, elle déclare, peu encline au sensationnel : « Mon secret est à moi ». Dans une sorte de testament, Angèle de Foligno livre ses derniers conseils et annonce, en termes de noces spirituelles, sa mort imminente survenue le 4 janvier 1309.

 

Très tôt, Angèle est devenue objet de vénération et de culte. Le titre de « bienheureuse » lui fut donné d’abord par acclamation publique, mais il ne fut reconnu comme tel que par un décret du Clément XI, en 1701. Sa fête fut fixée au 4 janvier. Angèle n’est pas canonisée. Une commission travaille toutefois pour qu’elle soit un jour honorée de ce titre.

 

Que dire du travail de secrétaire accompli par le frère A. auprès de la mystique ? Angèle en aurait eu, semble-t-il, quelques motifs d’insatisfaction, lui reprochant à l’occasion de ne pas s’y reconnaître dans un texte « sec et sans aucune saveur » qu’elle était supposée lui avoir livré. L’avis de Paul Lachance à ce sujet est que « le frère A. était très conscient de n’avoir pas la qualité d’âme pour comprendre complètement la sublimité des révélations de sa pénitente et pour les transmettre adéquatement. » Frère A. aurait d’ailleurs avoué ne pas pouvoir « tout saisir » et, pour sa part, « Angèle elle-même se lamenta de ses paroles pour rendre compte de l’ineffabilité de ses expériences » (Lachance et Matura,1995 : 21).

 

Extrait du cinquième pas supplémentaire (Lachance et Matura, 1995 :141)

 

« Plus on ressent la présence moins on peut en parler… »

« La fidèle du Christ me dit, à moi le frère, que dans tout ce qui précède, l’âme sait que Dieu est venu en elle, mais nous n’avons pas encore dit comment l’âme l’a accueilli. Tout ce que nous avons dit jusqu’ici est bien loin de ce qui se passe quand l’âme sait qu’elle a accueilli le Pèlerin.

 

La fidèle du Christ dit encore : Quand l’âme sait qu’elle a accueilli le Pèlerin, il lui vient une telle connaissance de la bonté de Dieu et de l’infinie bonté divine, que lorsque je revins à moi, je sus très certainement que plus on ressent la présence de Dieu, moins on peut en parler. Car c’est précisément ce qu’on éprouve de cet infini et indicible qui rend incapable d’en parler.

 

Comme je lui résistais, la fidèle du Christ me dit : je voudrais bien, lorsque tu t’en vas prêcher, que tu comprennes aussi bien que j’ai compris quand j’ai su que j’avais accueilli le Pèlerin ; tu ne pourrais plus dire un mot de Dieu ; et tout homme deviendrait muet ! Je voudrais alors m’approcher de toi et te dire : Frère, dis-moi quelque chose de Dieu. Et toi tu ne saurais rien dire du tout à propos de Dieu, tellement son infinie bonté te dépasserait, toi et tout ce que tu pourrais penser ou dire. Et ce n’est pas parce que l’âme perdrait le sens d’elle-même ou du corps ; elle est au contraire en pleine possession de ses moyens, si bien que tu dirais aux gens en pleine assurance : Allez avec Dieu, car de Dieu je ne puis rien vous dire. »

 

Prière pour notre temps

 

Toi, Angèle, qui as connu la joie et le désespoir, l’assurance et le doute ; toi qui as aspiré à la connaissance de Dieu et qui, au terme de ta quête, as déclaré n’en rien pouvoir dire ; toi qui as traversé « la forêt obscure » des moments de larmes et de souffrance, accorde la paix à ceux et à celles qui éprouvent de la fragilité et aide-les à faire la lumière sur le sens de leur vie.

 

Source utilisée

Le livre d’Angèle de Foligno d’après les textes originaux, Traduction de J.-F. Godet et présentation de P. Lachance avec la collaboration de T. Matura, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 1995.

 

1 Parmi les hypothèses formulées par nos confrères franciscains, aucune ne prend en compte les multiples deuils vécus par Angèle dans sa vie privée. En d’autres ternies, ils vont chercher dans des motifs politiques et sociaux, des motifs d’ordre public – y compris des motifs tels que des courants religieux – les raisons qui sont de nature, selon eux, à provoquer une conversion ou à initier une recherche de compréhension du mystère. Ils font en quelque sorte abstraction de l’impact des sentiments de perte et de dépossession sur le déclenchement d’une quête de sens.