Avec mes yeux d’étrangère

Ne vous offusquez pas, femmes de L’autre Parole, de l’étiquette « étrangère » que je m’accole à travers ce témoignage. Ne l’interprétez pas sous le prisme de la différenciation. Entendez-la plutôt sous la connotation de celle qui vous scrute, certes de l’extérieur, mais avec un œil intéressé. Car nulle ombre d’un doute que mes yeux de personne nouvellement arrivée au Québec m’ouvrent mieux à la profondeur de l’œuvre que vous défendez, bec et ongles.

 

En effet comment rendre hommage à votre audace, vous, femmes qui portez cette revue, sans me projeter dans mon propre univers culturel ? Femme africaine, je suis aussi comme vous, chrétienne. Militante des droits humains, je suis aussi comme vous, féministe. Nos chemins se croisent aujourd’hui par le canal de la terre du Québec, de l’Église du Québec, du mouvement féministe québécois, des pages de la revue L’autre Parole.

 

Mais la croisée de nos existences s’inscrit avant tout dans l’histoire même de l’humanité, dans l’histoire des femmes, dans l’incessant crépitement de nos marches irréversibles, dans l’universalité de nos quêtes, dans l’aurore qui n’en finit pas d’annoncer le jour de clarté, dans la lente mais sûre brisure des inégalités sociales. Vous êtes, comme moi, nées femmes. Chacune d’entre nous représente à sa façon la reine termite, gardienne de la colonie, dont la mort, selon un proverbe africain, impliquerait l’écroulement de la termitière.

 

Héritières d’une société et d’une Église érigées sur fond d’iniquité entre hommes et femmes, vous avez, plume à la main, décidé de questionner les structures patriarcales qui en cautionnent la pratique. Vous avez non pas demandé, mais pris la parole, cette arme redoutable ! Vous vous êtes inscrites en faux contre le monolithisme, contre la pensée unique. La parole est inhérente à la liberté, elle en constitue la pierre angulaire. Privé de parole, l’être humain se coule dans le moule de l’autre, non pour s’y mirer, mais pour s’y fondre. Il s’y perd, il s’y fait absorber.

 

Pour dire que l’existence singulière de la femme n’est pas à négocier, vous avez amorcé un processus pacifiste de rébellion verbale. Par votre prise de parole, vous avez ouvert une brèche, celle de la foi dans l’égalité, celle de la foi dans la reconnaissance de l’autre, image de Dieu, celle de la foi dans la dignité de toutes et tous, celle de la parole, bonne nouvelle pour les filles et fils de Dieu. Pour que les femmes puissent se projeter et retrouver leur reflet dans l’éclat de l’Église, vous avez, en déconstruisant le discours patriarcal, réécrit l’histoire.

 

À ce niveau, je ne peux pas m’empêcher de penser à une légende de la cosmologie Yoruba, sur Osun, déesse de la rivière, contée par Esi Sutherland-Addy, dans Femmes bâtisseurs d’Afrique, qui, à sa manière, vise à réhabiliter la mémoire des femmes dans la croyance populaire : « Dans la poésie divinatoire on raconte que 16 dieux cherchaient à préparer le monde à la vie humaine, ignorant Osun dans leur travail. Ils essayèrent autant que possible, mais ils échouèrent. Lorsqu’ils rencontrèrent le dieu suprême Oludumare, celui-ci leur demanda où était leur dix-septième collègue…Il leur ordonna de faire la paix avec elle et de lui permettre sur-le-champ de reprendre la place qui lui revenait dans le processus de création. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’ils connurent la réussite ».

 

Afin de sortir du modèle dominant, vous avez ouvert des portes au dialogue avec d’autres spiritualités féministes. Vous n’êtes peut être qu’au balbutiement de l’altérité inter-spirituelle, mais vous avez le mérite d’y croire et d’oser des gestes.

 

Avec mes yeux d’étrangère, je ne peux que voir tous les possibles qui s’offrent aux femmes africaines, dont la marche vers la liberté en Eglise, bien que semée d’embûches, est inéluctable. L’émancipation des femmes africaines, comme celle de toutes les femmes, repose sur une conviction profonde que l’écrivaine sénégalaise Mariama Ba a su bien résumer : « la femme est la racine première, fondamentale de la nation où se greffe tout apport, d’où part toute floraison ».

 

Les femmes ont fait l’Afrique, elles l’ont fécondé, enfanté et bâti. Si tout le monde souscrit à cette affirmation, très peu seraient prêts à avaliser le statut égalitaire entre hommes et femmes. Pour que les paroles prennent corps, pour que les fleurs dépassent ce que promettent les bourgeons, les femmes chrétiennes d’ici et d’ailleurs doivent redoubler de vigilance. Entre autres défis, celui de la relève et du dialogue interféministe.

 

À travers le processus de la Marche Mondiale, des liens ont été tissés entre divers groupes féministes. Le mouvement féministe chrétien n’a pas manqué à l’appel. Loin de là, il a pris plusieurs initiatives de rapprochement. Les acquis de ce dialogue sont encore fragiles. Mon vœu le plus cher à l’occasion de cet anniversaire serait de voir le féminisme chrétien jouer un rôle primordial dans la consolidation du rapprochement interféministe et international, ultime test du pluralisme, de l’ouverture aux différences, du dialogue entre les différentes philosophies du monde.

 

Avec mes yeux d’étrangère, je ne peux que dire aux femmes de ma génération que notre histoire est précédée de courage, de détermination, de luttes menées par nos aînées et nos grandes sœurs. Le défi de la relève et de la transmission de cet héritage nous est ouvert. Saisissons-le, pour le bien de la société, de l’Église, des femmes et des hommes qui les composent.

We shall overcome.