Je me souviens…

Je me souviens…

de ma première rencontre avec le groupe Vasthi dans une résidence d’Outremont à l’automne 1978. Je répondais alors à l’appel de Judith dont l’analyse politique et la spiritualité m’avaient interpellée à quelques reprises sur d’autres terrains. Religieuse enseignante de formation et responsable de la pastorale dans un cégep, je rêvais de joindre un groupe de femmes sensibles à la condition des femmes dans le champ religieux et ecclésial. Je trouvai dans L’autre Parole de la tendresse pour ma douleur, le support à mes revendications et surtout l’analyse indispensable  pour demeurer fidèle, sans être courbée, et dans ma vie de religieuse et dans ma vie de professionnelle, toutes deux spécialement imbriquées dans les discours officiels de l’Église.

 

Je me souviens…

d’une jeune femme de notre groupe qui militait sur le terrain de la vie ouvrière : elle s’appelait Pierrette. Je la sentais proche de mes racines, mais en même temps elle me semblait plutôt distante de L’autre Parole   dans sa façon plus radicale d’analyser nos différentes expériences de femmes. Nos efforts de pionnières pour arriver à se comprendre et à travailler ensemble, surtout dans nos rapports à l’Église, nous convoquaient à des remises en question, non seulement de certaines façons plutôt dogmatiques d’être croyantes, mais aussi de nos attitudes quotidiennes à l’égard de la domination mâle si subtilement présente dans les diverses facettes de la vie des femmes.

 

Je me souviens…

de la participation de Vasthi à la revue Des luttes et des rires de femmes…

de la présence de Judith, Ginette et moi dans le salon d’une résidence sur l’avenue du Parc, pour célébrer, avec l’équipe de rédaction de cette jeune revue féministe, la parution de ce numéro spécial sur le rapport de femmes « féministes » à la religion. Une expérience qui marquait une avancée dans la reconnaissance, par un groupe de femmes autre, de l’apport spécifique de L’autre Parole à l’amélioration de la vie des femmes.

 

Je me souviens…

de nos journées d’étude sur l’avortement et sur les nouvelles technologies de reproduction, proposant une vision chrétienne qui secouait le dogmatisme mâle et prônait, entre autres valeurs, le plein respect de la liberté de conscience des femmes. Présentes étions-nous ensuite, au côté d’autres groupes de femmes en toute égalité, à diverses tables de recherche et de consultation.

 

Je me souviens…

d’une autre journée de réflexion, à l’occasion de la Commission Bélanger-Campeau, sur l’avenir du Québec et le rêve des femmes québécoises pour un projet de société dessiné par une vision féministe. Partie prenante de cet autre débat public, les femmes de L’autre Parole mettaient au profit de leurs concitoyens et concitoyennes leurs valeurs de féministes et de croyantes en faisant la démonstration de l’harmonie possible entre ces deux champs.

 

Je me souviens

de notre débat sur l’ordination des femmes, ballottées entre le désir d’accéder à toutes les instances du pouvoir religieux et la volonté d’instaurer des changements plus radicaux que commande l’égalité de tous les membres d’une véritable Ecclesia.

 

Je me souviens…

de nos contestations à l’occasion de la visite du Pape en 1984 ; des remous soulevés par l’apostasie de Judith ; de la fameuse soirée d’échanges et d’évaluation entre femmes de diverses allégeances dites « catholiques », du scandale que provoquait notre radicalité  chez certaines d’entre elles qui nous conseillaient de solutionner nos problèmes personnels et de groupe avec l’autorité paternelle.

 

Je me souviens…

de notre rencontre spéciale avec la théologienne brésilienne, Ivone Gebara, qui nous invitait instamment à déconstruire le discours traditionnel sur Dieu à la lumière de la vie des femmes. Une présence prophétique qui me donnait des ailes et confirmait mes intuitions « iconoclastes » à propos de Dieu, des anges, de Satan, de notre « création à son image et à sa ressemblance »… Pour reconstruire… Même en cent ans, nous n’aurions pas le temps. Encore faut-il nous y mettre… là où nous avons les pieds dans la chaîne de l’humanité !

 

 

 

Je me souviens…

de notre « entêtement » à nous réapproprier les Écritures et les symboles de la Tradition chrétienne… débusquant les obstacles dressés par la séculaire interprétation patriarcale ; grapillant et colligeant toutes les images féministes qui jalonnent la Bible ; ressuscitant, par notre écriture de femmes et l’utilisation renouvelée des symboles, plusieurs très beaux textes bibliques vidés de leur signification quant aux  tâches dévolues aux femmes par des siècles de patriarcat.

 

Je me souviens…

de mon propre imaginaire se réveillant, s’étirant, titubant, se dressant enfin et brisant à tout jamais les barreaux de l’enfermement mâle…qui tient encore dans ses filets la vie des communautés religieuses. Lucide, persévérer dans ce choix de vie sans faux-fuyant, stimuler les prises de conscience, éveiller les religieuses à leur être-femme et à la solidarité avec les femmes,  ne pas lâcher prise parce que munie de la résistance et de la résilience nécessaires pour parer les coups et les contre-coups que l’analyse féministe et les choix quotidiens qu’elle entraîne font lever.

 

Je me souviens… encore … et encore…

 

Et je rêve à L’autre Parole…

militant corps à corps et cœur à cœur avec les autres groupes de femmes d’ici et d’ailleurs, dont la marche vers une autonomie et une égalité « de facto » reste inachevée, se faisant collectivement et publiquement solidaire au nom même de ses valeurs de féministes croyantes.

 

Et je rêve à L’autre Parole…

dénichant en son propre sein, avec lucidité et cohérence, toute espèce de relent patriarcal au profit de la tendresse d’une sororité vécue dans l’égalité de la réflexion et de l’expérience de chacune.

 

Et je rêve à L’autre Parole…

nourrissant les mémoires d’elles qui l’ont mise au monde et les mémoires d’elles qui l’ont façonnée au cours de ses 25 ans.

 

Bon anniversaire !

~ à la saveur et à l’odeur de l’eau et du sel de la mer ~