BIBLE ET ENVIRONNEMENT

BIBLE ET ENVIRONNEMENT

 

Extraits de l’exposé de Lucie Lépine à une soirée-débat sur l’environnement et publié dans le Bulletin du CPMO (oct. 89)

 

Ya-t-il un lien entre l’éthique biblique et l’environnement ? Ce lien, s’il existe, peut d’abord nous apparaître négatif. La Bible a été écrite et interprétée au cours des siècles par des hommes qui ont véhiculé la conception d’un monde divisé, séparé, hiérarchisé. Il y a :

 

* le ciel et la terre

* l’esprit et la matière

* le haut et le bas

* le ciel — le purgatoire — l’enfer

* les hommes et les femmes

* le social et l’économique

* les riches et les pauvres

* Dieu — le Pape — les clercs — les laïcs

 

Et comme si cela allait de soi :

 

* le haut est meilleur que le bas

* l’esprit domine la matière (le corps est mauvais)

* l’homme domine la femme et la nature

* l’économie passe avant les personnes

* les riches exploitent les pauvres

* les clercs détiennent la vérité

* Dieu est le Maître

 

Ce morcellement du réel qui a laissé libre-cours à la domination trouverait, selon eux, sa justification dans le récit de la création.

 

Si on conçoit Dieu comme le Sujet absolu, on ne peut regarder le monde, que comme \’objet de son activité créatrice. Comme Dieu est le Créateur, le Seigneur et le Propriétaire de la terre, ainsi et de façon analogue, l’homme à l’image de Dieu, devrait dominer la terre.

 

La crise du monde a son origine dans l’aspiration des êtres humains à la puissance et même à la superpuissance. Le « Soumettez la terre » a été interprété comme un commandement divin, aux hommes, de dominer la nature, de conquérir le monde et d’exercer une souveraineté universelle. Ainsi l’homme, image de Dieu sur terre, doit-il tendre à la puissance pour devenir dieu. Ce n’est pas la bonté ni la vérité mais la puissance (Dieu infiniment puissant, qui sait tout, qui connaît tout, qui punit… cela fait beaucoup de pouvoir) qui devient la plus grande prérogative de la divinité.

 

Au lieu de travailler à rendre la terre habitable pour tous, la conquête de la puissance, l’accroissement de la puissance et l’assurance que donne la puissance (à quoi on pourrait donner le nom de sécurité nationale) sont devenues les valeurs effectives de nos civilisations modernes.

 

À partir de cette compréhension du monde, à partir de cette théologie, on a dominé la nature, des êtres humains ont dominé d’autres êtres humains. Cette domination, érigée en système, a entraîné la destruction de l’environnement.

 

Mais est-ce bien là la véritable conception de l’être humain dans la Bible ?

 

Dans le livre de la Genèse, l’être humain c’est l’« adam », l’homme et la femme de la terre. « Adama » se traduit terre. L’« adam » c’est donc le « terreux », la « terreuse » ; l’homme et la femme de la terre ; celui, celle qui est tirée de la terre, qui en fait partie.

 

De plus, cet « adam » créé mâle et femelle est un être communautaire. Dieu ne crée pas un homme seul, une femme seule. Il crée un être humain qui ne peut vivre seul. Un homme seul, ça n’existe pas. Une femme seule, ça n’existe pas. Dieu créé un être communautaire qui vit dans la maison de Dieu, en communion avec les autres, en communion avec la terre. L’isolement, c’est la mort. La femme reçoit la même qualité de vie que l’homme. En sumérien, « côte » et « vie » sont des mots qui possèdent la même racine. Dieu les bénit et leur donne le pouvoir de produire la vie. Ce pouvoir de faire arriver la vie est un signe qu’ils sont à l’image de Dieu, le Dieu de la vie, le Dieu de l’abondance.

 

L’être humain, un « terreux », est aussi souffle, souffle physique, respiration. Il est vivant. Son dynamisme vient de Quelqu’un qui donne le souffle et le souffle arrive dans la glaise. L’être humain fait l’unité entre le souffle et la terre, entre la terre et Dieu.

 

L’être humain est l’être de son environnement, l’être du souffle, l’être d’ailleurs. La vision du monde que présente la Bible est une vision globale où l’être humain est partie de l’ensemble et non sommet.

 

Le sommet de la création, c’est le sabbat. On oublie souvent le septième jour : le sabbat. « Le septième Jour, Dieu chôma ». Dieu se repose, Dieu se réjouit de sa création. Israël célèbre chaque semaine ce sabbat qui interrompt le temps du travail et de la vie quotidienne. Au sabbat s’ajoute l’année sabbatique durant laquelle les rapports originels entre les humains et entre l’homme et la nature doivent être restaurés :

 

Sans le sabbat, il n’y a pas de conception juste du monde. Dans le silence du sabbat, les humains cessent leur intervention dans leur environnement. Ils le laissent être entièrement création à l’exemple de Dieu qui, en se reposant, laisse exister sa création en sa présence. C’est aussi leur jour durant lequel Dieu est particulièrement présent. L’accomplissement de la création, c’est le repos ; l’accomplissement de l’action, c’est l’existence. L’existence précède l’action et la prolonge. Dieu bénit la fécondité à la condition qu’il y ait un sabbat.

 

Israël a légué au monde deux archétypes de la libération : le sabbat et l’Exode.

 

L’Exode est l’expérience fondamentale du Dieu agissant. Le sabbat est l’expérience fondamentale du Dieu existant. Aucun exode politique, social ou économique n’est réalisable sans le sabbat, sans cet arrêt, cette réflexion sur notre productivité, notre rentabilité à tout prix. La libération des peuples, la libération de la terre n’aura pas lieu sans une prise de conscience de notre désir effréné d’efficacité et de productivité et sans que cesse toute domination, tout pouvoir des uns sur les autres.

 

Nos comportements reflètent-ils le vrai visage de Dieu ou nous sommes-nous fait un Dieu à notre image ? Notre souci de l’environnement s’inspire-t-il de la théologie ou nous sommes-nous fabriqué une idéologie qui justifie nos massacres de la nature ?