De race forte et de source féconde

De race forte et de source féconde

 

Marcher, c’est l’aventure de chaque être humain. Toute personne, dès sa conception, entreprend un chemin vers elle-même, trace une route à coups d’expériences et de réflexion qui l’amènent progressivement à accéder au meilleur d’elle-même.

 

Marcher, pour les femmes, c’est se laisser guider par l’espérance d’autres femmes… Femmes de l’an 2000, nous marchons appuyées sur l’espérance de celles qui nous ont précédées et de celles aussi qui nous accompagnent.

 

Aux femmes croyantes, la Marche mondiale offre une exceptionnelle occasion de revisiter la longue lignée des femmes qui ont marqué le pèlerinage judéo-chrétien. Quand on tourne moins vite les pages de l’Ancien Testament, on croise tout près d’une centaine de femmes. Des femmes connues, d’autres moins connues, certaines sans nom précis, anonymes… D’Eve à la mère des Machabées, en passant par Sara, Rébecca, Tamar, les filles de Madian, Rahab, Jézabel, Houlda, Vasthi, Judith… À leur manière, elles ne font pas que subir et se soumettre. Elles marchent… Elles prennent l’initiative avec ruses et stratagèmes, et leur action réussit à changer le cours des événements dans la vie d’un enfant, d’une famille, d’une ville ou de tout un peuple. Armées avant tout d’intelligence et de bon sens, elles intuitionnent que la négociation directe ou un geste inusité valent mieux que la guerre. Des récits bibliques le confirment : ce qu’un homme attend des coups de l’armée, une femme, au risque même de sa vie, l’obtient en palabrant avec l’ennemi ou en l’attaquant seule avec des roches ou une épée. Tourner moins vite les pages, lire autrement les vieux récits, y déceler des raisons d’avancer, d’espérer…

 

Puis, dès le début du Nouveau Testament, émergent déjà des femmes aux allures de liberté. Stimulées par la confiance que Jésus leur accorde, elles aussi quittent leur domicile et marchent avec lui. Fidèles malgré les embûches dressées par la culture patriarcale, elles seront les premières à marcher vers le tombeau, à déclarer la survie de Jésus, à s’approprier le sens de sa vie et à convaincre les autres disciples de l’urgence de le traduire dans la vie quotidienne. La persévérance de ces premières disciples donnera d’ailleurs naissance à la phalange des femmes d’action qui continuent d’intervenir dans la vie des premières communautés chrétiennes. Les faire revivre libérées du carcan du patriarcat soutient la lutte actuelle des femmes pour s’insérer dans les Églises et les sociétés.

 

Et depuis, inoculées d’une inépuisable espérance dans leur propre humanité, des femmes de tous les siècles distillent à leurs soeurs le miel de la Terre promise. Pour goûter à ces saveurs multiples et célébrer l’espérance que ravive la Marche mondiale des femmes en ce début du 3e millénaire, relisons des extraits de prières adressées par des femmes d’aujourd’hui à leurs soeurs des deux millénaires précédents. Autant d’échos de la vie de chacune d’elles et comme des étincelles d’espérance sur la longue route de l’accès à la dignité et à l’égalité. Ces fragments sont tirés du volume Mémoires d’elles, paru récemment aux Éditions Médiaspaul (sous la direction d’Agathe Lafortune et Marie- Andrée Roy [1999]).

 

Perpétue (3e s.)

Accordez aux femmes de notre temps le courage Félicité et de s’associer pour des tâches communautaires par delà les barrières que dressent les classes sociales, l’argent, le pouvoir, par delà les frontières qui divisent les cultures et les dressent si souvent les unes contre les autres à cause de leurs intérêts divergents.

 

 Geneviève (5e s.)

Toi, la politique et la stratège, donne-nous l’audace de miner les structures désuètes et de refuser de nous affaiblir dans des luttes sans issues.

 

Théodora (ff s.)

Tu as connu l’humiliation de la pauvreté,  mais plus encore celle d’être née femme dans une société patriarcale ; toi qui t’es sortie courageusement de ta condition, obtiens-nous la même audace pour chanter ce qui nous garde dans la soumission.

 

Pétronille (10e s.)

Tu fus toi-même bâtisseuse d’abbatiale et meneuse d’Ecclésia Ta mémoire, je la veux vivante. Pour qu’à ta suite nous nous tenions debout. Capables de résistance et de persistance. Pour affirmer joyeusement notre espérance et notre foi en l’égalité de toute humanité.

 

Claire (13e s.)

Tu m’inspires, Claire, ma soeur, mon amie. J’aime ta détermination têtue qui t’a rendue capable de résister aux autorités familiales et religieuses. J’admire ton attachement constant à la liberté et ta volonté d’initier tes soeurs à cette même liberté.

 

Margery (14′ s.)

Toi qui as été l’objet de soupçons, toi qui as été soumise à la question et déclarée dérangeante par les juges. Inspire celles qui luttent contre les abus de pouvoir et les violences de toutes sortes pour qu’elles trouvent les mots qui ouvrent la voie vers la tolérance et la paix.

 

Jeanne d’Arc (15f s.)

Que toutes les femmes qui défendent des causes politiques ou sociales et sont en butte aux sarcasmes, au dénigrement et à l’intimidation puissent trouver en la vie exemplaire de Jeanne un modèle de force qui les incite à continuer leur combat

 

 

Katharina (16e s.)

Nous, tes soeurs du XXe siècle, saluons en toi la femme de caractère décrite

dans le livre des Proverbes :

Elle accueille sous son toit amis et sans-abri.

Elle ouvre la bouche avec sagesse

Un enseignement est sur sa langue

Elle ne se laisse point enfermer par les interdits

Elle emprunte des chemins neufs pour sa vie spirituelle.

 

Teresa (16e s.)

Comme une conquistador, tu batailles jusqu’à  ton dernier jour. De l’âge de 52 ans à 67 ans, tu fondes 17 monastères de religieuses et plus de 20 monastères de Carmes. Tu traces les plans des couvents, tu surveilles les constructions, tu te déplaces de villes en villages : l’été dans l’enfer des chariots fermés… l’hiver dans le froid… Ton mot clé, c’est décision, détermination bien arrêtée d’atteindre le but malgré les oppositions inhérentes aux nouveautés qui heurtent les préjugés… Teresa, tu inspires notre espérance d’une religion et d’une société où il nous faut « aventurer » les réponses.

 

Juana Inès de la Cruz (17e s.)

Que ton amour de la vie et de la liberté ne cessent de nous inspirer et de nous soutenir dans nos expériences quotidiennes et dans nos efforts collectifs de femmes.

 

Lucretia Mott (19e s.)

Ta vie, pour celles qui sont venues bien après toi, a été une vie de revendications pour la paix et l’égalité, pour tracer la voie aux femmes du XXe siècle… Que jamais on n’oublie qu’il a fallu des femmes tenaces comme toi, de ta force et de ta grandeur pour accéder à l’autonomie.

 

Emilie Gamelin (19* s.)

Reviens parcourir nos rues, te pencher sur les laissés-pour-compte d’aujourd’hui, les sans-abri et les sans amour, les affamés de pain et de justice. Fais revivre en nous ton esprit de compassion.

 

Esther Blcmdin (19e s.)

Comme toi, attentives aux besoins des exclus  et, à l’instar des femmes d’hier, solidaires des aspirations de leur peuple, les Québécoises se tiennent « debouttes », dignes et inventives pour le respect des droits et libertés.

 

Marie-Josephte Fitzbach(’19e s.)

 Aux femmes d’aujourd’hui, victimes de l’appropriation patriarcale dans la prostitution, la violence conjugale, l’iniquité salariale, l’oppression sous toutes ses formes, ouvre des espaces d’espérance.

 

Caroline Macdonald

Caroline, toi qui as si bien compris la  dimension sociale de l’Évangile et qui (20e s.) as su combattre toutes les formes d’injustice, continue d’inspirer, par ton exemple et ta pensée, les femmes qui, aujourd’hui encore, doivent lutter pour être reconnues comme des personnes à part entière dans la société.

 

Marie Gérin-Lajoie

Vous avez navigué toute votre vie entre (20e s.) les horizons de vos rêves et les contraintes si lourdes de la réalité. Jamais vous n’avez abandonné, jamais vous n’avez baissé les bras. Ingénieuse, courageuse, idéaliste, mais aussi réaliste… Aujourd’hui, avec la mondialisation des marchés et le néolibéralisme, l’ère du « capitalisme sauvage » nous est presque revenue. Marie, aidez-nous à trouver la voie de nos rêves et, comme vous, à ne jamais capituler devant les obstacles.

 

Edith Stein (20e s.)

Tu as su faire confiance à ton être, à tes  talents, à tes idéaux, à tes désirs, prendre ta place dans le monde masculin et te faire respecter… Aide-nous à nous affirmer comme femmes dans le monde et dans l’Église.

 

Dorothy Day (20e s.)

Toi, femme d’une totale liberté chrétienne, tu t’engageais à lutter contre l’exclusion, l’exploitation et la violence… inspire-moi par ton courage d’oser parler et agir en faveur de la dignité, de la vie des autres et de la mienne.

 

Helen Joseph (20e s.)

Je vous salue, Helen, devant la porte de votre  jardin, le sourire chaleureux qui accueille l’amie, le regard déterminé qui récuse l’injustice. Dans mes oreilles résonnent les éclats de rires et de sanglots de ces grandes amitiés qui vous ont soutenue pendant vos années de combat. Je rends grâce pour votre courage et votre ténacité. Que la grâce nous soit donnée de pouvoir lutter nous aussi jusqu’à ce que la justice soit établie, que la dignité des femmes soit respectée et que leurs enfants jouissent de la liberté. Amandla !

 

Lucille Teasdale (20e s.)

Tu suscites en nous le goût d’aller toujours plus loin quand je touche à mes limites. Tu renforces ma volonté de réagir devant les injustices, tu réveilles mon ardeur. Je salue ton sens de la justice et ta compassion qui a fait jaillir la vie et qui a soulagé la souffrance.

 

Denyse Gauthier (20e s.)

Toi qui as prêté l’oreille aux cris des exploités sur tous les continents

Toi qui as cru à la force de l’action collective

Apprends-moi à ne jamais démissionner de la lutte en vue de la justice.

 

Contribuer à changer, à améliorer les conditions de vie des femmes, c’est cette même tâche que les femmes de ce siècle, stimulées par une même espérance, désirent voir se réaliser dans cet espace d’éternité de nos vies individuelles et collectives.

 

La Marche mondiale des femmes prolonge donc cette marche entreprise depuis des millénaires. Une marche interminable sur la route de la liberté et de l’égalité. Ainsi que le commentait l’amie Judith, c’est une marche de femmes entraînées vers en avant, tout en célébrant la part de vie publique qu’elles ont envahie et la part de vie privée qu’elles ont transformée. Une marche de femmes qui ne font plus tout à fait les mêmes pas que leurs devancières ni de la même façon. On n’a qu’à voir !

 

Des femmes de partout marchent… en même temps…

Des groupes à distance les uns des autres, mais des femmes ensemble, côte à côte.

Des femmes de partout marchent pas à pas, clamant les revendications, aux couleurs de chaque culture.

Des femmes de partout marchent…

Continuant à leur tour à tresser autour de la planète la chaîne de l’égalité et de la liberté.

 

Oui, marcher, c’est croiser des personnes différentes, inattendues qui stimulent mutuellement le devenir des unes et des autres. Unies par 2000 raisons d’espérer, nous reprenons l’acclamation finale de nos soeurs réunies à Montréal en octobre dernier :

 

Nous nous levons et nous nous engageons à poursuivre notre lutte, chacune dans notre pays, afin de rompre le silence pour toutes celles qui sont mortes dans l’anonymat.

Nous crions haut et fort notre engagement à continuer la longue marche des femmes vers la paix, la justice et la démocratie.

 

RÉJEANNE MARTIN