Dorimène, les Caisses et l’Église

Dorimène, les Caisses et l’Église

 

Une belle plume que celle de Guy Bélanger dans La Caisse populaire de Lévis, 1900-2000 Là où tout a commencé1. L’auteur nous laisse entrevoir le rôle majeur de Dorimène Roy-Desiardins, épouse du fondateur des caisses populaires, ainsi que celui de l’Eglise dans la mise en place du Mouvement Desjardins tel que nous le connaissons aujourd’hui.

 

À travers l’histoire de la première caisse — la caisse mère — l’auteur réussit à nous intéresser à l’histoire du Québec du dernier siècle, de même qu’aux luttes entre Québec et Lévis qui au départ avait l’avantage, ainsi qu’au rôle qu’a joué le mouvement associatif dans le développement de cette localité. Pour Alphonse Desjardins, préoccupé par le prêt usuraire et le développement local, la coopération et la mutualité sont les outils à privilégier. Lévis est alors en plein déclin. Pour y remédier, il pense offrir du crédit aux masses laborieuses que les grandes institutions financières ignorent. Ce prêt répondrait aux besoins des sociétaires de la communauté lévisienne et assurerait un meilleur développement.

 

Quand est créée la Caisse populaire de Lévis en 1900, le couple Roy-Desjardins compte déjà 20 ans de vie commune et de partage avec les dix enfants nés de leur union. Dès les débuts de la fondation, il est indéniable que Dorimène a joué un rôle déterminant et qu’elle a continué à jouer ce rôle, même après la mort du fondateur, durant toutes les étapes cruciales de consolidation qu’ont connues les caisses. Malheureusement Guy Bélanger n’a présenté, dans son livre, que de trop brèves capsules sur la carrière de cette femme.

 

Durant les absences régulières de son mari, sténographe parlementaire à Ottawa, c’est elle qui est à la barre. Dès 1903, elle partage, avec deux hommes, les tâches reliées à la gérance et à la comptabilité sans s’en attribuer ni le nom ni la rémunération. Durant plus de sept mois, le trio tiendra le phare. Au retour de Desjardins, les deux hommes sont remerciés pour leur bénévolat. Quant à Dorimène, les administrateurs de la Caisse de Lévis lui expriment leur plus vive reconnaissance pour les nombreux services rendus et lui versent une indemnité

de 50 $, indemnité qui sera portée à 100 $ en 1904 et en 1905.

 

En 1904, Dorimène est « autorisée à signer, au nom du gérant, les reçus et les chèques pour toute somme individuelle n’excédant pas cinq cents dollars… » (p. 70)

.

Par ailleurs, devant le refus du conseil d’administration de la Caisse de Lévis de verser le cautionnement de son gérant, alléguant que les biens et les propriétés personnels de ce dernier représentaient une garantie suffisante, Dorimène réussit à convaincre son mari que la poursuite de l’oeuvre fait courir un trop grand risque financier à la famille si une faillite devait survenir. De plus, l’archevêque de Québec convaincra le couple — pas seulement Alphonse — de poursuivre le travail entrepris.

 

En 1906, le notaire Raoul Desjardins, le fils aîné du couple fondateur, sera le premier employé embauché. Il restera en poste comme assistant-gérant jusqu’au décès de son père en 1920.

 

Lors de l’assemblée de fondation, l’auteur rappelle que la place des femmes dans les statuts et règlements de la première caisse n’est que le reflet de ce que l’on observe alors dans la société. Ainsi, les dix-neuf femmes signataires (14 %) n’ont, tout comme les enfants mineurs, que des droits limités. Leurs dépôts sont les bienvenus mais les femmes dépositaires ne sont que des sociétaires auxiliaires. Elles ne peuvent exercer de droit de vote ni assumer de charges administratives dans la caisse.

 

À côté des fondateurs, nous retrouvons des hommes d’Église comme le curé de Notre-Dame-de-Lévis, le supérieur et de nombreux prêtres enseignants du Collège de Lévis sans parler de nombreux mutualistes… Invité à prendre la parole, le curé de Lévis rassure ses ouailles à l’effet que « la nouvelle société est appelée à faire beaucoup de bien parmi les classes laborieuses, en les entraînant à pratiquer la prévoyance par l’épargne » (p. 48). On peut voir que c’est le clergé lévisien en somme qui cautionne le projet.

 

Au fil des années, nous percevons, à travers des luttes de pouvoir, un réseau de caisses autonomes se former ; les bases d’une caisse centrale se mettre en place ; les clientèles des institutions religieuses et des corporations publiques se multiplier et la pression qu’elles exercent pour obtenir des prêts élevés augmenter. La crise de leadership qui suit le décès d’Alphonse Desjardins sera de courte durée. Dorimène, sa veuve, seule légataire de tous ses papiers personnels, jouira d’une grande autorité morale dans l’interprétation de la

pensée du fondateur.

 

En juin 1932, au moment du décès de cette dernière, L’Action catholique note que « Sans elle, les caisses populaires Desjardins n’existeraient probablement pas ». Cette « travailleuse de l’ombre » comme la nomme l’auteur, demeure fort active et ne craint pas de s’opposer à son fils tout en lui ménageant ses arrières. Une biographie de cette femme de carrière, qui la ferait sortir « de l’ombre », pourrait être fort intéressante. Nous osons espérer que Guy Bélanger nous la fournira dans un avenir pas trop éloigné.

 

1 Bélanger, Guy et collaborateur. La Caisse populaire de Lévis 1900-2000 Là où tout a commencé. Sainte-Foy : Éditions MultiMondes 2000 — Lévis : Les éditions Dorimène. 2000.

322 pages.

 

MONIQUE HAMELIN