DOROTHY DAY (1897-1980)

DOROTHY DAY (1897-1980)

 

Cinquante ans au service des pauvres et des démunis

par Nusia Matura

avec la collaboration d’Agathe Lafortune

Décembre

 

Dorothy Day est née à Brooklyn aux États-Unis dans une famille où le père, journaliste sportif, est de confessionnalité calviniste et la mère, issue d’une famille de marchands et d’artisans, de tradition anglicane. Au cours de son jeune âge, passé à Chicago, elle vit, dit-on, des périodes de tristesse et elle se montre particulièrement sensible à l’aspect éphémère de la joie et de la beauté. Elle se signale aussi par son goût de la lecture.

 

Quand son frère entreprend une carrière de journaliste en couvrant les luttes du mouvement ouvrier, cela la sensibilise à cette réalité qu’elle voudra approfondir avec ferveur toute sa vie. À cette époque, elle lit Kropotkin, un anarchiste russe qui l’amène à réaliser que sa vie serait désormais liée au sort des ouvriers. « J’avais reçu un appel », dira-elle, « une direction à donner à ma vie ». Elle obtient une bourse d’étude et elle entre à l’université où elle se montre plus intéressée à la question de la pauvreté et de la lutte des classes qu’aux disciplines académiques. Elle abandonne la pratique religieuse croyant que c’était là une béquille pour les faibles et elle décide également de quitter l’université pour aller faire du journalisme à New York. Elle loue une chambre dans un secteur de cette ville habité par des immigrants juifs. Elle fait des reportages sur les grèves et les mouvements pacifistes. Elle interviewe Léon Trotsky et elle s’associe avec enthousiasme aux premiers jours de la révolution russe de 1916. Pacifiste, elle dénonce la conscription et l’entrée en guerre des États-Unis. Elle travaille pour un journal radical qui est bientôt supprimé par un gouvernement américain résolument antisocialiste. Dorothy Day a milité au sein de groupes contestataires et radicaux, mais jamais elle ne s’est complètement attachée à ces groupes car, dit-on, elle était plus attirée par les personnes que par les idéologies.

 

À l’occasion d’une manifestation organisée par les suffragettes à Washington, elle est arrêtée puis condamnée à l’emprisonnement. Elle participe à une grève de la faim pour protester contre ses mauvaises conditions de détention et elle subit l’isolement total qui lui est imposé suite à ce geste de révolte. Ayant retrouvé sa liberté, elle fréquente des groupes de militants socialistes et radicaux et elle mène une vie mondaine trépidante. Elle aime la ville de New York et le bouillon de cultures qui l’anime. Elle tombe bientôt amoureuse d’un écrivain et elle devient enceinte. Le père refuse l’enfant, elle se fait donc avorter. Puis, elle fait la connaissance d’un autre homme de lettres, le dramaturge Eugene O’Neill. Dans la conduite de sa vie privée Dorothy Day affiche alors la totale liberté d’une femme qui conteste les lois répressives et les normes moralisatrices de la société. Si elle fréquente assidûment les bars et les dancings à cette époque de sa vie, Il lui arrive alors également d’aller à la messe car elle y trouve un réconfort dont elle a besoin.

 

Puis un jour, ne pouvant plus supporter la vie qu’elle mène, elle rompt avec son existence de bohème. En 1918, elle entreprend des études d’infirmière mais un an plus tard, elle cède à un très fort désir d’écrire et elle s’embarque vers l’Europe. Elle travaille à l’écriture de The Eleventh Virgin, une oeuvre qui aura d’ailleurs beaucoup de succès. Publié en effet en 1923, ce livre lui procurera des droits d’auteur suffisants pour en vivre pendant quelque temps. Elle cédera même ses droits sur cette oeuvre à un producteur de cinéma.

 

De retour en Amérique, elle s’installe à Chicago dans un quartier pauvre de la ville et elle continue d’écrire. Pour subsister, elle prend tout ce qui passe ; elle est caissière puis modèle pour des artistes peintres. Ses amis, à nouveau, sont des radicaux. Avec eux, elle travaille dans un asile pour sans-abris auprès de femmes toxicomanes, prostituées, ayant aussi volé ou tenté de se suicider. Suite à une descente de police effectuée dans ce lieu, elle est arrêtée et emprisonnée avec ces femmes pour prostitution. Cette seconde expérience d’emprisonnement dans sa vie est vécue comme humiliante, mais elle lui permet de découvrir une générosité et une solidarité qu’elle n’avait encore jamais trouvées.

 

Au début des années 20 elle habite dans une famille catholique. Elle entreprend de lire le Nouveau Testament et parallèlement, Crimes et châtiments de Dostoevsky. Mais grâce à l’argent que lui procure la publication de son livre, elle peut retourner à New York, où elle lie son existence à celle d’un anarchiste et d’un athée. Malgré une participation active à la vie artistique et intellectuelle du « village » du New York des années 20, Dorothy ressent de plus en plus le désir de se recueillir en elle-même et de prier. Quand elle se retrouve enceinte à nouveau, elle décide de faire baptiser son enfant à l’Église catholique, déterminée à lui épargner les « doutes, les hésitations et l’amoralité » de sa propre vie. Si la naissance de sa fille, survenue en 1927, lui procure de la joie, son baptême entraîna par contre un malheur, celui de la rupture avec son compagnon de vie qui refusait toute ingérence extérieure sur sa conduite qu’elle vienne de l’État ou de l’Église. Cet homme, qui estimait que la religion était une fuite morbide hors de la réalité, ne pouvait accepter que Dorothy s’approche de l’Église catholique, même à pas hésitants. Dorothy finit pourtant par se faire baptiser. Or, en adhérant au catholicisme elle fut amenée à éprouver un double deuil : celui de devoir rompre avec l’homme qu’elle aimait et celui également de rejeter « la cause des ouvriers, ces pauvres du monde avec lesquels le Christ avait passé sa vie » car si l’Église était la maison des pauvres, elle était aussi, hélas, le lieu du pouvoir et des privilèges.

 

Dorothy élève donc seule sa fille, Tamar. Et cinq ans passent au cours desquels elle se soumet aux exercices spirituels que lui proposent les prêtres catholiques. Elle trouve cependant que la pensée sociale de ces hommes est bien limitée, car elle estime pour sa part que le monde a davantage besoin de justice sociale que de charité. La recherche de la justice impliquait, selon elle, que l’on questionne les valeurs de la classe dominante, or les hommes d’Eglise ne se montraient pas prêts à le faire.

 

En 1929, Hollywood fait appel à ses talents d’auteure. Elle est ainsi amenée à écrire des scénarios de films. En 1932, elle se joint, à titre de journaliste, à la Marche de la faim des chômeurs sur Washington. Ce moment est décisif dans sa vie car il lui permet d’observer la transformation qu’opéré sur ces gens la poursuite d’un projet idéal. Elle aspire dès lors à se mettre au service des pauvres et des travailleurs. Elle fait la connaissance de Pierre Maurin, un paysan français formé à la philosophie du personnalisme et dévoué à la cause de la construction d’un monde nouveau. « L’avenir sera différent, disait-il, si on fait le présent différent ». Il fallait, selon lui, commencer la révolution en soi. Nul besoin de former des comités pour étudier le problème ; il suffisait d’incarner les paroles du Christ pour mettre l’Évangile en pratique et ensuite inciter d’autres personnes à en faire autant. Ni Maurin, ni Dorothy Day n’étaient en faveur de l’État-providence. Ils pratiquaient la pauvreté et ils vivaient parmi les pauvres comme le Christ l’avait fait lui-même et ils espéraient ainsi redresser les injustices sociales.

 

À l’occasion de la fête des travailleurs, le 1er mai 1933, vingt-cinq mille exemplaires de la première édition du journal fondé par Dorothy Day sont mis en circulation. The Catholic Worker est vendu à un cent la copie. En 1994, il est tiré en 90 000 copies et i se vend toujours au même prix. L’abonnement annuel est quant à lui fixé à 25 cents. Indépendant de l’institution ecclésiale, ce journal qui existe encore aujourd’ui est un exemple des miracles accomplis grâce à la foi et à l’adhésion aux grandes causes.

 

Après un périple long et difficile Dorothy Day était donc parvenue à réaliser un idéal, celui de créer un organe de presse destiné à la défense des travailleurs et voué à la dénonciation des injustices économiques et sociales. Adepte de la pauvreté, Dorothy Day distingue cependant pauvreté volontaire — qui veut dire liberté — et esclavage de l’indigence, qui est le résultat d’un péché c’est-à-dire d’une injustice institutionnalisée. I faut préciser que la notion de pauvreté à laquelle elle se réfère ne signifie pas seulement dénuement matériel ; elle comprend aussi toutes les expériences humaines d’accès à la vulnérabilité.

 

Des volontaires enthousiastes commencent bientôt à se réunir au local du journal ; c’est la deuxième phase du programme des Catholic Workers qui commence avec la création des « Maisons d’hospitalité ». La soupe populaire a été créée de la même façon, c’est-à-dire spontanément. Il y avait toujours du café ou de la soupe pour ceux qui en voulaient. Tous et toutes étaient bienvenus. Bientôt, des centaines de personnes s’y sont retrouvées, faisant la file à la porte du local. Une trentaine de ces maisons furent ouvertes à travers le pays au cours des années 30. De la même façon, des fermes communautaires s’établissent à leur tour pour accueillir des gens provenant de tous les horizons — pèlerins, savants, fous de Dieu, jeunes et vieux, ouvriers, etc. — Dorothy Day parle à cet égard d’une grande famille où il est possible de vivre une vie communautaire dans une relative harmonie sans qu’il soit nécessaire de se référer à une règle écrite. La fondation de cette communauté ne doit pas être vue comme le résultat d’un idéal à atteindre, mais plutôt comme la reconnaissance d’une réalité, déjà accomplie dans le Christ, disait Dorothy Day. Durant les années 30, Dorothy voyage à travers les États-Unis, visitant ses maisons et écrivant des reportages sur les bouleversements sociaux causés par la dépression économique. Partout où il y avait des troubles et où les ouvriers contestaient les conditions injustes qui étaient les leurs, Dorothy Day y était pour montrer qu’il y avait des catholiques de leur côté. C’était un moment de grande effervescence pour les catholiques parce que les laïcs, pour la première fois, agissaient par eux-mêmes, sans la supervision des autorités religieuses officielles.

 

Comment parler de la spiritualité de Dorothy Day sans dire qu’elle trouvait essentiel de vivre avec les pauvres et d’abandonner ses privilèges. Cette pauvreté était faite, selon elle, de petites choses choisies délibérément ; elle était volontaire et consentie. Dorothy ne s’inquiéta pas outre mesure de l’avenir des Catholic Workers, dit-on. Elle pensait plutôt qu’une relève naîtrait et que les jeunes feraient leur propre expérience. Bref, que cette oeuvre continuerait si telle était la volonté de Dieu.

 

Dorothy Day a vécu les derniers moments de sa vie parmi les femmes d’un asile de sans-abris qu’elle avait mis sur pied. Elle consacrait tout son temps à la prière, car elle pensait que son travail c’était désormais de prier. Elle est décédée à l’âge de 83 ans. Time Magazine a parte d’elle comme d’une sainte vivante, une sainte de notre temps qui aimait citer Dostoïevski disant : « Le monde sera sauvé par la beauté. »

 

Extrait de The Long Loneliness. Traduction libre de Nusia

 

« Je ne peux écrire que ce que je connais de moi-même… Je demandée Dieu de me connaître davantage pour Le mieux connaître… Je n’ai pas toujours senti la richesse et le caractère sacré de la vie, mais toute ma vie j’ai été hantée par Dieu. Mon cœur vibrait quand j’entendais le nom de Dieu. Je crois que chacun de nous a cette aspiration vers Dieu ».

 

Extrait de By Little and By Little, p.340 et ss /

 

« Souvent, nos coeurs sont lourds des tragédies ofu monde, des nouvelles horribles venant du Vietnam, du Brésil, du Biafra ou de la Ligue israélo-arabe. Voici de nouveau que nous arrivons à l’Avent et à Noël et avec cela, c’est ta juxtaposition de la joie et de la tristesse, de la nuit et de la clarté de l’aube. Ce qui nous sauve, c’est l’espoir. Qu’est-ce que les femmes ont fait après la crucifixion ? Les hommes se tenaient à part. Ils étaient en train de prier et de se lamenter tandis que les femmes de par leur nature avaient à continuer la vie (« they had to go on with the business of living »). Elles ont préparé les aromates, ont acheté le linceul nécessaire à la sépulture. Elles ont observé le Sabbat et elles se sont empressées d’aller au tombeau le dimanche matin. C’est leur travail qui leur a donné la compréhension (« insight »)… Peut-être cela est-il plus facile pour une femme parce que, quelle que soit la catastrophe ou quelle que soit la menace, une femme a à continuer. Elle a à vivre et à s’occuper des affaires de la vie. La femme accomplit des tâches matérielles et ainsi, elle maintient l’équilibre… »

 

Prière pour notre temps

 

Dorothy, toi dont l’hospitalité ne connaissait pas de bornes, tu accueillais toute personne qui venait à toi. I ne suffit pas, tu l’as dit, de donner librement ce qu’on possède ; il faut vivre avec ses soeurs et ses frères, partager leur souffrance, abandonner son espace privé, son confort matériel, ses certitudes intellectuelles et spirituelles. Donne-moi un peu de ta générosité d’esprit afin que moi aussi je puisse accueillir ceux et celles qui viennent vers moi. Toi, tu étais capable de te dépouiller de tout, non seulement de ce que tu avais, mais de ce que tu étais. Moi, j’ai peur d’abandonner ce que j’ai… j’ai peur d’être pauvre. Aide-moi à me libérer de mes peurs, rends-moi capable de me déposséder.

 

Toi, femme d’une totale liberté chrétienne, tu t’engageais à lutter contre l’exclusion, l’exploitation et la violence. Inspire-moi par ton courage d’oser parler et agir en faveur de la dignité et de la vie des autres et de la mienne.

 

Sois avec moi dans mes inquiétudes pour le monde d’aujourd’hui. Apporte-moi une parcelle de ton courage afin que je puisse m’engager pour fa justice et la paix.

 

Prophète et témoin de Dieu auprès des personnes exclues et marginales, tu n’as jamais méprisé les limites des autres. Hantée toute ta vie par Dieu, insuffle-moi ce même désir et donne-moi d’être fidèle à ma propre quête de l’Absolu.

 

Sources utilisées

 

By Little and By Little. The Selected Writings of Dorothy Day, Edited by Robert Ellsberg, Alfred A. Knopf, New York, 1983.

Dorothy Day, The Long Loneliness:an Autobiography, Harper and Row, New York, 1952.

Dorothy Day, Loaves and Fishes, Harper and Row, New York, 1963.

S. Vishnewski, Meditations, Selected Writings of Dorothy Day, Paulist Press, New York, 1970.

« Dorothy Day : Neocon Saint ? », Commonweal, 12 janvier 1996, p. 10.