JEANNE MANCE (Langres 1606 – Montréal 1673)

JEANNE MANCE (Langres 1606 – Montréal 1673)

 

Image d’Épinal ou femme de tête et de coeur ?

 

par Françoise Deroy-Pineau

Novembre

 

Tout le monde au Québec se fait une image de Jeanne Mance, son petit mouchoir blanc sur la tête, ses lucioles pour éclairer le sanctuaire, son Hôtel-Dieu pour soigner les blessés, son dévouement, son abnégation, ses hauts faits pour sauver une Ville-Marie assaillie par l’ennemi.

 

On croit d’autant mieux la connaître que l’historiographie traditionnelle est relayée par des allusions médiatiques dont l’inspiration rejoint parfois plus le fantasme que l’histoire ; ne renouvelle rien à son sujet ; et ajoute d’autres préjugés aux images reçues.

 

En fait, depuis Marie-Claire Daveluy1,pratiquement personne ici ne s’est donné la peine de découvrir le profil de cette pionnière du XVIIe siècle ; excepté dom Oury — chargé de sa cause de béatification à Rome — qui a publié en 1983 une relecture spirituelle — et, on s’en doute, pas féministe — de sa vie2. N’oublions pas les religieuses hospitalières de Saint-Joseph qui vouent à cette laïque un culte, au demeurant, bien mérité.

 

C’est pourquoi la curiosité nous a menée3 à chercher quelle femme se cachait sous le mouchoir blanc et les allures dociles de l’iconographie de Jeanne ; toute une surprise.

 

D’abord, au physique, si l’on en croit le seul portrait réputé authentique, elle était fort différente de sa mise à plat sur vitrail : oeil noir et vif, air décidé, cheveux frisés, port déterminé ; rien d’une mauviette.

 

Quant à son itinéraire biographique, il est « mauditement » stimulant, si on le replace dans le contexte connu de son époque, grâce aux travaux historiques de ces dernières années4.

 

Quelques repères chronologiques

 

Évidemment, les dates jalonnant le parcours de Jeanne Mance n’ont pas changé. Elle naît en 1606 à Langres en Champagne. Pendant son enfance et sa jeunesse, elle voit mourir la moitié ou le tiers de sa ville des conséquences conjuguées de la peste et de la guerre. En 1639, elle est volontairement célibataire — ni religieuse, ni mariée — et apprend que Madeleine de La Peltrie, une veuve laïque, est partie en Nouvelle-France avec trois Ursulines (dont une certaine Marie de l’Incarnation) fonder une école pour les Amérindiennes. Jeanne a de l’entregent et elle sait soigner (nul ne sait comment elle a appris). Sa détermination se forge : elle ira fonder un hôpital en Nouvelle-France. Ce projet est absolument inédit. Les voix — discordantes en d’autres circonstances — les plus diverses font chorus pour empêcher le départ de cette femme, provinciale, sans argent.

 

Après des péripéties romanesques, Jeanne, fidèle à son intuition intérieure, finit par mobiliser en sa faveur conseils compétents, autorisations et recommandations, d’abord à Langres, puis à Paris où elle rencontre la richissime Angélique de Bullion prête à financer un hôpital en Nouvelle-France, à condition que ce soit notre Langroise qui s’en charge.

 

En 1641, Jérôme Le Royer de la Dauversière lui confie sur le port de La Rochelle la gestion du projet montréaliste, tandis que le commandement de l’expédition est sous les ordres de Paul de Chomedey. Arrivée à Québec, Jeanne fait la connaissance de Madeleine de La Peltrie. Elles hivernent ensemble et préparent (avec Chomedey et une quarantaine d’artisans) la fondation de Montréal, controversée pour cause de guérilla iroquoise.

 

Le 17 mai 1642, malgré tous les conseils « raisonnables », c’est la fondation de Montréal et la construction d’un fort pour abriter la quarantaine de colons dont à peine six femmes. Jeanne guérit les premières blessures sous une tente. Elle soigne les pieds gelés d’un certain Pachirini. Quelques bandes algonquines venues planter leurs tipis près du fort, s’envolent aussitôt par crainte des menaces iroquoises. Jeanne envisage alors de partir « aux Murons » rejoindre les Amérindiens où ils sont. Le projet avorte car madame de Bullion exige de construire le premier Hôtel-Dieu à Montréal. Ce qui est fait en 1645. Trois fois Jeanne doit refaire le périlleux voyage en France. En 1649-50, il faut

 

convaincre les bailleurs de fonds de Montréal de soutenir leur effort menacé par une situation politique et sociale très difficile en France (la Fronde). En 1658-59, Jeanne va faire soigner son bras droit brisé et recruter des religieuses pour l’Hôtel-Dieu. En 1662-64, elle retourne encore susciter la mise en place d’un statut juridique efficace pour le transfert de ressources vers Montréal. Pendant ces années, sa gestion inventive permet une utilisation originale des ressources et sauve la colonie.

 

Entre temps, elle plante un jardin de plantes médicinales, met au point les soins aux scalpés et autres accidentés du climat et de la guérilla, accueille des orphelines ; lorsqu’un problème se pose, elle se tient toujours à la disposition des gens de Montréal qu’ils soient hommes ou femmes, adultes ou enfants (elle est moultes fois marraine), Français ou Amérindiens.

 

Épuisée à la fois par le travail et les comptes tatillons que lui demande une nouvelle administration masculine qui n’a ni connu ni compris les affres de la période pionnière et le rôle unique que des femmes comme elle y ont joué, Jeanne Mance s’éteint dans l’ombre le 18 juin 1673.

 

Mise en perspective sociologique

 

Après une période d’éclipsé, Jeanne est désormais considérée comme co-fondatrice de Montréal, à égalité avec Paul de Chomedey de Maisonneuve. À travers la fondation de Montréal et de son Hôtel-Dieu, elle s’est taillé une carrière de pionnière participant à la mutation de l’île déserte en prospère cité. Ce parcours, à l’image de la ville, s’est construit aux frontières :

 

. d’une politique d’installation de pionniers au XVIIe siècle et du régime français qui s’épanouira au XVIIIe siècle

. des nations européennes et amérindiennes

. d’aventures économiques, géographiques et mystiques.

 

Comme la cité qu’elle fonde, Jeanne se bat sur plusieurs fronts : l’eau et l’hiver, l’incompréhension des administrateurs et de certains bailleurs de fonds, les Iroquois et les luttes intestines. Au milieu de ce puzzle de conflits imbriqués, de projets innovateurs et d’amitiés confiantes, elle réussit à fonder un Hôtel-Dieu. C’est dans cet hôpital, l’une des plus téméraires réalisations de cette époque, qu’elle reçoit les premiers scalpés et autres blessés de la guérilla ou les accidentés du rude climat.

 

Par la mise en place de liens sociaux, elle participe à la création de la nouvelle société. Par son action sanitaire et humanitaire, elle appuie le développement et l’aménagement de la nouvelle ville dont l’Hôtel-Dieu est le coeur.

 

Au seuil du XXIe siècle, cette institution est encore l’une des plus importantes de Montréal.

 

Mais Jeanne n’aurait rien réalisé si elle n’avait pas d’abord été une mystique, une folle de Dieu. Malheureusement, excepté son testament, il ne reste qu’une seule lettre d’elle, écrite à son confident spirituel, un jésuite, Jean-Baptiste Saint-Jure.

 

Un texte de Jeanne

 

« Les grâces que Dieu me fait m’obligent à me rendre plus fidèlement attachée à son bon plaisir. Il n’y a rien au monde que je ne fisse pour accomplir cette divine et tout adorable volonté, qui est le seul désir et amour de mon coeur. C’est à toute ma passion ; ce sont à toutes mes affections, c’est mon seul amour et mon unique paradis. En un mot, c’est mon Dieu ; la volonté de Dieu est mon Dieu et si Dieu se pouvait quitter pour faire son bon plaisir, je laisserais Dieu pour faire sa volonté. C’est l’impossible. Enfin, Dieu veut-il que je sois méprisée ? Je le veux ; c’est là mon paradis. Veut-il que le diable me tourmente ? Je le veux et c’est à mon Dieu ; le bon plaisir de mon Dieu, c’est mon D/eu. »5

 

La prière qu’elle nous inspire

 

Le goût des vraies joies de la vie m’oblige à me rendre plus fidèlement attachée au désir de mon instinct profond. Je ne voudrais rien faire d’autre au monde qu’accomplir ce désir, si difficile à saisir, tant je suis trop souvent à la surface de moi-même. Pourtant, c’est le seul désir et amour de mon coeur. C’est è toute ma passion. Ce sont là toutes mes affections, et c’est là que se situe le centre obligé de moi-même, de mes amours et de mes amitiés. Je crois que ce lieu le plus profond de moi-même est paradoxalement celui de l’Altérité fondamentale, de l’Amour bienveillant, à la fois intime et cosmique. Sa volonté et la mienne la plus profonde ne peuvent qu’y être confondues dans le mouvement de la Vie. Le contraire serait impossible. La Vie veut-elle que je sois méprisée ? Laisse-t-elle la confusion me tourmenter ? Je l’accepte car je sais que tôt ou tard cela se transformera mystérieusement en joie. Je le veux et c’est là mon souhait ; le bon plaisir de la Vie rejoint ainsi celui de ma volonté la plus profonde.

 

1 Daveluy, Marie-Claire, 1934 (réédition de 1962), Jeanne Mance, 1606-1673, Montréal, Éditions Albert Lévesque, 428 p.

2 Oury, dom Guy-Marie, 1983, Jeanne Mance et le rêve de M.de la Dauversière, Chambray-lès- Tours, 264p.

3 Deroy-Pineau, Françoise, Jeanne Mance, de Langres à Montréal, /a passion de soigner, Bellarmin, Montréal, 1995,176 p.

4 Entre autres, la thèse de doctorat soutenue par Dominique Deslandres en histoire à l’Université de Montréal en 1990 : Le modèle français d’intégration socio-religieuse. Missions intérieures et premières missions canadiennes – 1600-1650, 2 tomes, 51 Op + CXIXp. Cette thèse synthétise de nombreux autres travaux. Par ailleurs, les traductions par Lucien Campeau (1992) de la correspondance privée des jésuites apportent un autre éclairage sur certains faits concernant Montréal. Monumenta Novae Francae, VI, « 1644-1646 », BeHarmin, Montréal.

5 Cité par Oury op. cit. (1983 :116).