ÉCOFÉMINISTE AVANT L’HEURE HILDEGARDE DE BINGEN (1098-1179)

ÉCOFÉMINISTE AVANT L’HEURE HILDEGARDE DE BINGEN (1098-1179)

 

Si, comme le rappelle Ivone Gebara1, l’éco-féminisme est une philosophie, une théologie, la sagesse et qu’il présente une vision compréhensive et unifiée de la vie où chaque personne et où chaque force vitale est interdépendante de l’autre et qu’il vise aussi à aller au-delà des conflits entre les genres, alors Hildegarde de Bingen, cette femme remarquable du XIIe siècle, est un peu la mère de l’écoféminisme.

 

Née sur les bords du Rhin, entrant à huit ans chez les moniales recluses du Mont Saint-Disibode, elle devint à 15 ans novice et abbesse à 38 ans. Elle se décrit comme une messagère de Dieu, la bouche de Dieu. Si de Bingen présente ses écrits comme ayant été révélés, il ne faut pas oublier que c’était une pratique assez courante à l’époque et en tant que femme, il ne lui aurait pas été possible d’intervenir publiquement de sa propre initiative. C’est là, pouvons-nous dire, la raison qui cautionne ses interventions publiques et la vision cosmique du monde qu’elle nous présente.

 

Auteure de nombreux poèmes liturgiques, elle compose également de la musique religieuse. Elle fut influente sur les plans politique et spirituel et serait la première philosophe à présenter une théorie complète de la complémentarité des sexes. Ses oeuvres de sciences naturelles et médicales occupent le cinquième de sa production littéraire et d’aucuns voient là le point de départ de la renaissance des écrits de cette femme remarquable. Pour elle, Dieu a organisé toutes les choses de l’univers de telle sorte que l’une prend soin de l’autre. Dieu fournit dans sa création tous les moyens de guérir les malades.

 

L’étude de Daniel Maurin2 nous présente de larges extraits des livres à caractère médical de Hildegarde et nous rappelle que, même s’il nous a fallu attendre 800 ans avant que nous nous réintéressions aux écrits de l’abbesse, ces derniers renferment plus d’un enseignement pour nous. Selon Maurin, les manifestations de compassion exprimées envers les malades présentent une bonne nouvelle car nous allons au-delà des guérisons miraculeuses pour traiter des petits et grands maux des hommes et des femmes.

 

Hildegarde étudie l’être dans une perspective globale. Il ne s’agit pas seulement du corps physique mais aussi du psychisme et de l’âme. Les moyens mis de l’avant pour prévenir la maladie, maintenir ou rétablir la santé physique, psychique ou spirituelle de la personne se trouvent autour de nous, dans le monde végétal, animal et minéral. Les textes originaux décrivent plus de 200 plantes, 56 essences d’arbres, 26 sortes de pierres, poissons et animaux marins, 60 espèces d’oiseaux, 18 sortes d’insectes, 45 animaux (des grandes espèces sauvages aux animaux domestiques), 18 espèces de reptiles, limaces, escargots. vers, grenouilles, araignées et 8 métaux.

 

C’est un monde dont Dieu est le centre, un monde donné par Dieu. D’ailleurs voici les mots mêmes de l’abbesse sur le corps et l’âme. [À noter qu’une traductrice féministe aurait sans doute utilisé d’autres termes à la place du mot homme] :

 

Dans sa science, l’âme ressemble à un semeur, qui sème ce qu’accomplit l’oeuvre des pensées. Le feu de l’âme est le préparateur qui flatte le goût de l’homme qui en induit l’expérience consciente. C’est aussi l’âme qui nourrit et qui abreuve l’homme intérieurement pour sa restauration corporelle. Grâce à ses énergies, l’homme se développe, il affermit ses différentes natures corporelles, il les agence et les ordonne, et remplit de leurs forces les viscères. L’âme certes, n’est ni chair ni sang, mais elle emplit la chair et le sang, pour leur donner la vie. Car, raisonnable, elle est issue de Dieu qui a insufflé la vie à la forme première. L’âme et le corps sont donc l’oeuvre unique d’une double nature. Au corps de l’homme, l’âme apporte l’air pour la pensée, la chaleur pour la concentration, le feu quand il s’agit d’assimiler et l’eau quand il s’agit de transmettre, et la « viridité » pour la germination. Voilà comment l’homme est composé depuis le début de son institution, en haut comme en bas, autour de lui et à l’intérieur : telle est sa nature. (Livre des oeuvres divines. Éditions Albin Michel : p.120 cité dans Maurin, pp. 30-31.)

 

L’équilibre des quatre composantes du corps maintient un être en santé, un être humain en harmonie avec son être spirituel, psychique et physique. Aujourd’hui, le questionnement de la médecine conventionnelle par les médecines alternatives permet l’intégration de deux composantes : la physique et la psychique. Hildegarde de Bingen va plus loin en intégrant les valeurs spirituelles. Le débalancement dans ce dernier secteur pouvant se répercuter sur tout l’organisme.

 

Que nous soyons sceptiques ou pas, ici comme dans le livre Médecine des pierres précieuses de sainte Hildegarde 3 qui nous présente une centaine de remèdes pris dans le monde végétal, une table des vertus et des vices, i.e. ces forces qui guérissent et qui rendent malades et l’ordre des priorités des pierres précieuses, nous pouvons dire que l’abbesse cherchait à connaître toutes les forces qui pouvaient toucher non seulement le corps mais l’esprit et l’âme. À l’instar des éco-féministes d’aujourd’hui, elle examinait toutes les énergies en interrelation pour nous présenter une vision unifiée de notre être et du monde. C’est ace titre qu’elle serait en quelque sorte la mère de l’éco-féminisme.

 

MARIE-ROSE MAJELLA, VASTHI

 

1 Ivone Gebara, « Ecofeminism » in Dictionnary of Feminist Théologies de Letty M. Russell et J. Shannon Clarkson. Kentucky, Westminster John Knox Press.

2 Sainte Hildegarde, Une médecine tombée du ciel – Tome 2 – Les remèdes. Paris, France, Éditions Marne, 1992

3 De Gottfried Hertzka et Wighard Strehlow, Montsûrs, France, Éditions Résiac, 1990.