Et si Eve m’était contée autrement…

« Si Peau d’âne m’était conté, j’y prendrais un plaisir extrême ». C’est en pensant à cette phrase et à ce conte, que j’ai tant réclamé dans mon enfance, que j’en suis vite venue à le savoir par cœur, que j’ai choisi d’intituler ma courte présentation de ce soir : « Et si Ève m’était contée autrement… ». À la petite histoire que je m’apprête à vous dire j’aimerais que vous preniez au moins un peu de plaisir, mais surtout il me serait agréable de penser qu’elle nous stimulera, si besoin est !, dans notre dénonciation de tous les fondamentalismes qui entravent la liberté de penser et d’agir de toutes les femmes à travers le monde. Si elle pouvait aussi affermir notre résistance au fondamentalisme catholique qui nous entrave tout particulièrement, j’en serais ravie. Si, de surcroît, elle nous rendait encore plus audacieuses dans la recherche de voies nouvelles et la proclamation d’une autre parole, j’en éprouverais « un plaisir extrême ».

Mon titre vous l’a annoncé d’entrée de jeu, je m’apprête à vous raconter l’histoire de la grand-mère Ève — telle que revue et corrigée — avant d’être transmise à sa petite-fille Rachel Naomi Remen par son grand-père maternel le rabbin Meyer Ziskin.

Aucun récit biblique, il me semble, n’a été plus souvent exploité que celui-là, et la plupart du temps dans une perspective fondamentaliste, pour justifier le sort qu’on a réservé aux femmes dans la tradition chrétienne, et tout particulièrement chez les catholiques. C’est en tant que filles d’Ève, et donc comme tentatrices, séductrices et occasions perpétuelles de péché qu’on a appris aux hommes à se méfier de nous, et à instaurer des systèmes sociaux et religieux pour bien asseoir leur contrôle sur les femmes. Pourquoi ? me direz-vous, mais dans l’espoir, bien sûr de parvenir par la sujétion et la subordination à dominer la peur que ces dernières leur inspirent, et dont la psychanalyse nous a permis d’explorer presque tous les tortueux méandres.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je n’attends pas normalement d’un rabbin, orthodoxe de surcroît, qu’il renouvelle beaucoup l’interprétation du récit de la création d’Ève dans la Genèse. Si je vous dis de plus que ce rabbin racontait cette histoire au début des années quarante, peut-être serez-vous comme moi doublement étonnées par ce que je m’apprête à vous dire.

Meyer Ziskin était un rabbin new yorkais, originaire de Russie, pays des contes fantastiques, s’il en est, où des chevaux rouges, attelés en troïka s’envolent dans les cieux. Il avait une petite-fille appelée Rachel Naomi dont les parents étaient non seulement agnostiques, mais socialistes. Au pays de l’Oncle Sam, autour de 1940, cela ne devait pas passer inaperçu. Toujours est-il que le papi rabbin quand il se trouvait seul avec la petite lui racontait l’histoire de Sara, de Rachel, d’Esther et des autres héroïnes du Premier testament, mais sans jamais lui dire l’origine de ces récits. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle a appris qu’ils étaient tirés de la Bible. Ses parents avaient choisi de se perdre dans le grand melting pot américain et d’oublier, et de faire oublier, qu’ils étaient juifs.

Rachel avait cinq ans quand son grand-père lui raconta, à sa manière, l’histoire de la grand-mère Ève. Dieu était son père, lui dit-il. Au moment où il débute son récit, elle était une petite fille, comme Rachel Naomi. Comme tous les pères, il lui procure la nourriture et l’abri dont elle a besoin pour grandir et être en sécurité. Oui, je sais, elle n’a pas de mère, mais ne faisons pas de caprice, nous sommes « au commencement », comme aimait tant à le dire Jean-Paul II. La grande déesse n’était pas passée par là, et Dieu pouvait se débrouiller tout seul dans ce temps-là. Après, il a bien su nous mettre à contribution.

La petite Ève, en échange de toutes les bontés que Dieu a pour elle doit lui obéir comme Rachel Naomi doit obéir à son papa, tout agnostique et socialiste qu’il soit. Ce petit bout-là, il ne le lui dit pas, c’est un ajout personnel que vous me pardonnerez sans doute. Dans le jardin d’Éden, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les fruits étaient savoureux et abondants et les animaux tout à fait gentils. Mais il y avait un arbre au milieu du jardin dont Dieu avait défendu à Ève de manger les fruits. L’interdiction était claire, aux fruits de cet arbre il ne fallait pas toucher parce que c’était l’arbre de la sagesse de Dieu, y goûter la ferait mourir.

Pendant un bon moment Ève ne s’est pas posé de questions ; elle a respecté la consigne. Puis le temps a passé, et si rien dans le jardin ne changeait, Ève, elle, grandissait et était devenue adolescente. Elle s’est mise à réfléchir à la pertinence du commandement divin. Elle s’est mise à raisonner. C’est précisément ce dont on m’accusait quand j’avais le même âge. « Raisonneuse, vous êtes une raisonneuse, mademoiselle Gratton ». Voilà ce qu’on m’a reproché tant de fois et que je choisissais, en dépit de l’évidence, de considérer comme un compliment. Mais ne nous égarons pas et revenons à Ève qui se dit que grandir en sagesse ce devait bien être le but de la vie. Alors, quand le serpent paraît et lui propose de goûter au fruit interdit, elle craque et elle croque !

Ici, monsieur le rabbin explique à sa petite-fille que ce n’était pas vraiment un serpent, mais que cet animal représentait l’attrait de l’inconnu et la fascination du mystère qui habitent l’esprit de tous les humains. Ève n’est plus une fillette, c’est une chercheuse de sens, une philosophe avant l’heure, une quêteuse de sagesse. Elle a donc voulu remonter à sa source. Or, le fruit défendu ne diffère pas des autres qui se trouvent dans le jardin, précise le conteur, aussi, quand Ève le mange, elle le digère et il fait alors partie de sa propre substance. Ève a donc assimilé la sagesse de Dieu… Dorénavant, c’est la voix de Dieu qui parle en elle et la guide comme une boussole sur les chemins de la vie. Elle n’a plus besoin de la protection du jardin puisqu’elle est devenue adulte, elle est libre et emporte Dieu avec elle… D’autant plus libre, peut-être, qu’elle emporte Dieu avec elle. Elle peut avec confiance affronter les défis d’un univers complexe, assumer ses responsabilités et faire ses propres choix.

Mais pourquoi Dieu a-t-il interdit à Ève de manger du fruit de l’arbre au milieu du jardin, puisque, loin de la faire mourir, il était bon pour elle ? Pourquoi Dieu lui a-t-il menti, demande Rachel Naomi devenue raisonneuse à son tour ? « Petite chérie, dit le grand-père, cela est la plus difficile des questions, et il faut y réfléchir longtemps. » Il explique alors à Rachel Naomi que le livre où il a puisé cette histoire est plein d’images de Dieu. Tantôt il est père, tantôt il est mère, tantôt époux, tantôt guerrier, tantôt juge. Il se met en colère et il pardonne, il est aimant, il est jaloux, il est fidèle. Toutes ces images, ajoute le rabbin, sont sorties de la tête des hommes, et seule la remise en question de toutes ces images peut nous mener, peut-être, à la connaissance de Dieu. À tout le moins, à une certaine connaissance de Dieu.

Je vous rappelle que Rachel Naomi avait cinq ans et que son grand-père était un rabbin orthodoxe quand il lui a raconté cette histoire qui a pris, au cours de son déploiement, une tournure pour le moins inattendue. On peut abreuver une petite fille aux sources de sa tradition religieuse et espérer ainsi l’attacher à ses fondements sans être fondamentaliste. On peut chercher à lui donner des racines et l’inviter en même temps à grandir et à s’épanouir librement.

À l’école du rabbin Ziskin, Rachel Naomi Remen a bien grandi. Elle a surmonté les nombreux obstacles qu’une maladie grave et chronique a semés sur sa route, elle est devenue d’abord médecin pédiatre, puis psychothérapeute, intervenante dans des centres offrant des soins palliatifs et auteure à succès. Elle a porté fruit. Je tire l’histoire de la grand-mère Ève de son livre Kitchen Table Wisdom. Stories that heal.

Comme l’Ève du rabbin Ziskin, nous aussi avons goûté à l’arbre de la connaissance et de la sagesse de Dieu, et nous prenons la parole pour dire l’amour qu’il nous inspire, la liberté qu’il nous confère et l’espérance qui nous pousse à persévérer.

 

Et maintenant un brin d’humour

Si vous le voulez bien, restons pour un moment dans les histoires de création, et voyons si Dieu est parfaitement content de son ouvrage. Certains peintres se sont autrefois demandé s’il fallait représenter Adam et Ève avec ou sans nombril. Comme ils sortaient des mains de Dieu, ils n’avaient pas eu besoin de cordon ombélical… Mais, qui sait à quoi ressemblait le prototype de l’humanité ? Ce mystère est maintenant éclaici, grâce au petit bijou d’humour qui suit et qui est tiré de La Vie des communautés religieuses. Il a été publié sans nom d’auteure, hélas. Il est aussi sans titre, mais je l’intitulerai pour ma part, et pour rester dans l’esprit du premier conte : « Et si les nombrils avaient été placés ailleurs… ». Je vous le dis tout de suite, la face du monde en aurait été changée. Mais laissons la parole à Dieu.

Ça me tracasse beaucoup, dit Dieu, cette manie qu’ils ont de se regarder le nombril au lieu de regarder les autres.

J’ai fait les nombrils sans trop y penser, dit Dieu, comme un tisserand qui arrive à la dernière maille et qui fait un nœud , comme ça, pour que ça tienne, à un endroit qui ne paraît pas trop… J’étais trop content d’avoir fini. L’important pour moi, c’était que ça tienne…

Et d’habitude, ils tiennent bon, mes nombrils, dit Dieu. Mais ce que je n’avais pas prévu, ce qui n’est pas loin d’être un mystère même pour moi, dit Dieu, c’est l’importance qu’ils accordent à ce dernier petit nœud , intime et bien caché.

Oui, de toute ma création, dit Dieu, ce qui m’étonne le plus et que je n’avais pas prévu, c’est tout le temps qu’ils mettent, dès que ça va un peu mal, à la moindre contrariété, c’est tout le temps qu’ils mettent à se regarder le nombril, au lieu de regarder les autres, au lieu de voir les problèmes des autres. Vous comprenez, dit Dieu, j’hésite, je me suis peut-être trompé ?

Mais si c’était à recommencer, si je pouvais faire un rappel général, comme les grandes compagnies de voitures, si ce n’était pas trop d’ouvrage de tout recommencer, dit Dieu, je le leur placerais en plein milieu du front. Comme cela, dit Dieu, au moins, ils seraient bien obligés de regarder le nombril des autres !