Évolution de la réflexion sur la condition féminine dans l’Église

Comme celle de tant d’autres baptisées, ma réflexion sur la condition féminine dans l’Église évolue sur une période de plus de quatre décennies. À l’intérieur de cette période, je discerne quatre phases. La première de ces phases se situerait avant le concile Vatican II ; une deuxième concernerait les premières années qui ont suivi ce grand événement porteur d’espoir ; une troisième étape se trouverait franchie avec l’influence croissante des sciences humaines sur notre réflexion collective ; une quatrième aborderait le questionnement croissant des structures monarchiques de l’Église-institution par un laïcat rompu à l’exercice démocratique dans la société civile.

Une première phase : avant Vatican II

Il faut un grand effort de remémoration pour faire revivre l’état d’esprit dans lequel nous évoluions toutes sous le pontificat de Pie XII ! L’enseignement de l’Église-institution nous apparaissait alors immuable et le pouvoir de la hiérarchie absolu. Certes, une certaine conscientisation du laïcat se faisait jour au sein des mouvements d’Action catholique où les femmes occupaient déjà une place importante. Mais leur critique du cléricalisme n’allait pas jusqu’à la contestation ouverte de points de doctrine. C’était l’époque pour – n’en citer qu’un exemple – où le problème lancinant du contrôle des naissances préoccupait au plus haut point les couples catholiques. De rares privilégié-e-s pouvaient alors bénéficier de la « compréhension » de quelques confesseurs « évolués » (jésuite ou dominicain…). Mais la seule alternative des mouvements conjugaux consistait alors à se faire les propagandistes de la méthode dite « des températures » qui impliquait l’abstinence périodique. Un petit manuel sur le sujet dut alors se munir du nihil obstat  et de l’imprimatur de l’évêché pour pouvoir être enfin diffusé chez les couples ! Les plus jeunes d’entre nous auront peine à imaginer cette époque dite « de grande noirceur ».

Deuxième phase : après Vatican II

Avec Vatican II, un formidable souffle d’espoir se mit à souffler sur l’Église, définie cette fois comme « peuple de Dieu ». Le laïcat en général, et les femmes en particulier, crurent se voir enfin octroyer une voix au chapitre, particulièrement dans les questions qui les concernaient de plus près. L’influence accrue de l’exégèse et des sciences humaines, anthropologie, sociologie, histoire, psychanalyse, etc. avait provoqué une évolution considérable de la réflexion, non seulement chez les laïcs, mais aussi chez des théologiens progressistes qui avaient contribué à nourrir les délibérations des Pères conciliaires. Si nous poursuivons avec l’exemple du contrôle des naissances — question où les femmes se trouvaient les premières concernées — il faut se rappeler la création d’une commission spéciale créée après la mort de Jean XXIII afin de conseiller le nouveau pape, Paul VI, sur l’épineuse question. Car la mise en marché récente de la pilule contraceptive avait contribué à modifier la problématique. On peut donc penser que la curie romaine avait dû veiller au grain au moment de la confection de la liste des membres de ladite commission. En effet, le nom d’une seule femme y était mentionné. Il s’agissait d’une catholique Philippine engagée, répondant au prénom prédestiné de… « Conception ».

En dépit de cette carence flagrante d’équilibre dans la composition de ses membres, la commission dite « de la pilule » finit par recommander au Pape un élargissement motivé des règles morales régissant le contrôle des naissances. L’histoire nous apprend cependant aujourd’hui que l’archevêque de Cracovie — Karol Wotila, le futur Jean-Paul II — se porta avec tant d’éloquence à la défense de la doctrine traditionnelle auprès de Paul VI, que ce dernier, faisant fi de la recommandation de la commission, reformula avec insistance la doctrine traditionnelle dans la célèbre encyclique Humanae vitae de 1968. Toutes nations confondues, l’événement eut des répercussions immenses. Des milliers de femmes de par le monde tournèrent carrément le dos à l’Église. Au Québec seulement, Humanae vitae déclencha une vague de désaffection irréparable et sans précédent à l’égard de la pratique religieuse.

Troisième phase : les sciences humaines et le sacré

Ceux et celles qui, au cours des années précédentes, avaient préconisé une politique d’ouverture sur la question du contrôle des naissances s’appuyaient désormais sur une contestation de la notion médiévale de « nature » (moyens « naturels » vs moyens « artificiels ») qui servait d’argument aux fondamentalistes. Les sciences humaines avaient exercé là une influence qui ira croissante.

Ces mêmes sciences humaines ne tardèrent pas non plus à étayer l’argumentaire des féministes chrétiennes qui contestaient pareillement la notion de « nature féminine » utilisée pour légitimer leur exclusion, aussi bien dans la cité que dans l’Église. C’était bien le sexe des femmes qui faisait d’elles des citoyennes et des laïques de seconde zone.

Durant les dernières décennies du XXe siècle, plusieurs problèmes de taille seront ainsi abordés en Église dans le sillage de la notion de sexualité mise à mal par Humanae vitae. Ce n’était plus seulement sur la question de la procréation que la notion de sexualité faisait problème dans l’Église. Les découvertes de la psychanalyse avaient modifié la donne. Certains théologiens, prêtres et psychanalystes, publièrent même des ouvrages, très tôt dénoncés à Rome, concernant l’influence de la pensée freudienne sur la notion de sexualité.

Inconsciemment, la proximité du sacré et de la sexualité répugnait et répugne toujours profondément au pouvoir romain. C’est ainsi que s’impose désormais, à leur corps défendant, la perspective du mariage des prêtres et de l’accès des femmes et des hommes mariés aux ministères ordonnés. Comme dans l’écroulement des dominos, d’autres problématiques comportant une référence à la sexualité ne tarderont pas à se manifester : l’accueil des homosexuels, hommes et femmes, dans la communauté chrétienne et leur accès aux sacrements en est un bon exemple.

Toutes ces questions interreliées conduisent maintenant la réflexion féministe à remonter aux sources de la discrimination dont les femmes font toujours l’objet dans l’Église. Puisque tous ces questionnements prennent racine dans une anthropologie renouvelée à l’égard de la sexualité humaine, les féministes chrétiennes constatent désormais qu’elles ont, en la matière, des « frères d’armes ! » Elles ne sont plus seules. Elles peuvent ajouter à la défense de leur cause un argumentaire commun et la force du regroupement autour d’un même objectif.

Quatrième phase : la cause des femmes passe par les pratiques démocratiques

Le concile terminé, et les évêques retournés chez eux, les congrégations romaines ont entrepris de prendre leur revanche. Un expert, aujourd’hui décédé, avait entendu de ses oreilles l’un de ces prélats conservateurs confier à un collègue : « Il va nous falloir quarante ans pour défaire tout CELA ! ». Cinquante ans se sont écoulés et nous pouvons constater que l’entreprise de démolition a atteint ses objectifs plus tôt que prévu. Avec le long pontificat de Jean-Paul II, la recentralisation du pouvoir vers Rome s’est effectuée à un rythme régulier. L’esprit de démocratie insufflé par le prophétique Jean XXIII dans les textes conciliaires a bel et bien été domestiqué.

L’un des meilleurs exemples de cette remise au pas : l’abandon de la collégialité des évêques pourtant voulue par le Concile. La tenue des « synodes romains » préférés ultérieurement par Paul VI n’est désormais qu’un leurre camouflant la mainmise de la curie : « On n’y retrouve pas la liberté de parole qui existait au Concile. Le choix du thème n’est pas débattu et tout est contrôlé par la curie romaine », écrivait récemment monseigneur Paul-Émile Charbonneau1, l’un des deux évêques survivants à avoir participé à Vatican II.

Or, cet étouffement programmé de la voix des évêques empêche actuellement celle des baptisé-e-s d’être acheminée au Pape et de se faire entendre dans l’Église-peuple de Dieu. Les évêques, à l’image analogique des députés dans la société civile, ont pour mission ou pour rôle de faire remonter vers le détenteur du pouvoir la voix de leurs fidèles ou de leurs commettants. Au cours du dernier synode diocésain de Montréal, l’assemblée des délégué-e-s avait explicité les principales requêtes du laïcat concernant la place des femmes dans les prises de décisions de l’Église et leur accès éventuel aux ministères ordonnés. La même assemblée avait manifesté, entre autres, une ouverture similaire à la possibilité d’ordonner des hommes mariés tout comme au mariage des prêtres. Mais le cardinal-archevêque Jean-Claude Turcotte confiera ultérieurement au pasteur Daniel Pourchot qu’il lui avait été impossible de transmettre à Rome pareilles requêtes émanant de ses fidèles sans encourir de graves représailles. Voilà certes une collégialité bien mise à mal !

La première démarche démocratique à promouvoir dans l’Église, c’est bien le retour à une véritable collégialité des évêques selon l’esprit de Vatican II. Le concile optait alors pour une structure de gouvernance comportant le pape en union avec le collège des évêques. Or, en ce moment, le modèle de gouvernance comporte plutôt le pape et la curie (quand ce n’est pas… la curie et le pape !). Privées de leur représentant naturel auprès de Rome, les femmes n’ont donc actuellement aucune voix autorisée pour se faire entendre en haut lieu. Et c’est toute l’Église-peuple de Dieu qui en souffre et dont la parole est chroniquement étouffée.

Mais la collégialité des évêques fût-elle réhabilitée, la voix des femmes ne serait pas assurée pour autant d’être acheminée là où se prennent les décisions qui les concernent. Alors que les évêques québécois des années 1960 étaient largement acquis aux grandes avancées du concile et manifestaient de la créativité dans leurs diocèses, ceux dont les nominations remontent au pontificat de Jean-Paul II s’avèrent beaucoup plus timides quand ils ne sont pas carrément silencieux. Dans tel ou tel échange officieux avec des compatriotes, certains manifestent personnellement beaucoup plus d’ouverture. Mais ils se taisent tous une fois rendus à Rome… « Qui ne dit mot consent. » C’est ainsi sans doute qu’ils comprennent le vœu d’obéissance au pape exigé lors de leur nomination…

Enfin, depuis l’accession du cardinal Marc Ouellet à la direction de la congrégation chargée de la nomination des évêques du monde, l’avenir apparaît de plus en plus sombre à cet égard. Il y a fort à parier, en effet, que ces futures nominations seront de tendance conservatrice ou acquises à une prudente non-intervention sur les sujets « chauds » dont la situation de la femme dans l’Église fait partie. La conclusion s’impose donc d’elle-même : après la restauration de la collégialité des évêques, il nous faudra sans doute batailler ensuite pour que les communautés chrétiennes puissent choisir démocratiquement leurs pasteurs, comme cela se faisait autrefois dans l’Église primitive, pratique corroborée par saint Paul en personne.

Aujourd’hui — au Québec du moins — les femmes sont largement majoritaires dans les services de la pastorale, de la liturgie, de la préparation aux sacrements, des conseils de pastorale, etc. Avec la raréfaction des vocations sacerdotales et la disparition inéluctable des prêtres âgés qui sont encore sur la brèche, la présence grandissante des femmes dans les activités pastorales ferait en sorte que leurs voix seraient prépondérantes dans l’éventualité de l’instauration d’un choix démocratique des évêques par les communautés. Advenant la réalisation de pareil changement, on peut se risquer à prédire que leur cause aurait de bien meilleures chances d’être relayée, entendue et prise en compte par une autorité désormais collégiale et représentative.

Ces deux projets d’instauration de pratiques démocratiques dans l’Église — la collégialité des évêques et leur élection par les communautés concernées — ne nous le cachons pas, impliquent une critique radicale des structures monarchiques actuelles de gouvernance dans l’Église. La « crise des vocations » et l’anticléricalisme qui sévit dans les sociétés récemment sécularisées — comme le Québec en est une — laissent à penser que le statut du prêtre, dont l’avenir semble compromis, n’est guère enviable par les temps qui courent. Or est-ce bien là le moment historique propice à l’avènement des ministères ordonnés pour les femmes ? Même la réintroduction du diaconat pour les femmes, fonction qui existait pourtant du temps de saint Paul, pose un problème analogue. La fonction du diacre est mal définie et dépourvue d’initiative propre, son recrutement reste faible et sa place effacée dans la hiérarchie cléricale lui confère un rôle qui s’avérerait un piège pour les femmes. Elles n’accéderaient alors au diaconat que sous l’incontournable tutelle du prêtre. Sans une profonde transformation de la pyramide cléricale actuelle et une revalorisation de l’autorité des communautés, les femmes n’ont rien à gagner à devenir le dernier bataillon d’une institution en déclin et sans vision d’avenir prévisible. Les femmes ne doivent sous aucun prétexte être ordonnées « par défaut ». Trop longtemps privées de voix propre, elles ne peuvent présentement envisager un avenir prometteur que dans une Église démocratisée qui donnera à leur accès aux ministères ordonnés les marges nécessaires pour leur permettre d’exercer pleinement leur rôle et leur influence.

Conclusion : vers une militance élargie

Les femmes ne sont plus seules à aspirer à un réalignement des nombreuses positions figées du pouvoir romain. Elles prennent de plus en plus conscience que le regroupement des forces de changement constitue l’avenir de leur militance.

Il y a près de vingt ans naissait ainsi en France le mouvement Femmes et Hommes en Église qui invitait des hommes acquis à la cause des femmes à militer avec elles et à réclamer la présence de pratiques plus démocratiques dans l’Église.

Le mouvement contestataire dit des Parvis y regroupe aussi, depuis plusieurs années, femmes et hommes critiques de l’institution. Plus récemment, toujours en France, deux théologiennes très engagées dans l’Église, Anne Soupa et Christine Pedotti réagissaient à des propos tenus par l’archevêque de Paris monseigneur Vingt-Trois. Ce dernier avait répondu, lors d’une émission télévisée, à une question touchant l’accès éventuel des femmes aux ministères ordonnés : « Ce n’est pas tout d’avoir une jupe, disait-il, encore faut-il avoir quelque chose dans la tête ! »… Réaction spontanée des deux femmes : la publication d’un livre pamphlétaire : Les pieds dans le bénitier et la fondation du Comité de la jupe qui regroupe bientôt des féministes chrétiennes pareillement indignées par la réponse sexiste de l’archevêque. La militance active de ce regroupement de femmes donna ensuite le goût aux hommes de se joindre à elles pour aller plus loin dans leur réflexion. Ainsi le Comité de la jupe devient, en 2009, la Conférence catholique des baptisés de France qui donne désormais la parole à un laïcat déterminé à se faire entendre dans les prises de décisions de leur Église et à susciter d’ores et déjà des initiatives en ce sens. Le mouvement est enclenché : à Poitiers, l’évêque du lieu, monseigneur Albert Rouet, a inversé les liens d’autorité dans son diocèse : la responsabilité, la direction et l’autorité, dans les communautés paroissiales reviennent désormais à leurs conseils de pastorale respectifs. Les nouvelles responsabilités du prêtre : la célébration de l’eucharistie, le ressourcement théologique de la communauté et le soutien auprès du conseil de pastorale. Il ne s’agit là de rien de moins qu’une révolution copernicienne. Comme on peut s’y attendre, la formule est âprement discutée en France.

Au Québec, le Forum André-Naud s’avère depuis quelques années un allié reconnu de la cause des femmes et, conséquemment l’avènement de pratiques démocratiques dans l’Église institutionnelle. Récemment, s’est aussi tenue une réunion de réflexion exploratoire touchant la pertinence d’instaurer, dans les diocèses du Québec, un mouvement inspiré et adapté de la Conférence catholique des baptisés de France. Enfin, les publications récentes consacrées à la célébration du 50e anniversaire de Vatican II redonnent actuellement le goût aux baptisé-e-s de s’engager à contrer la marche arrière que le Vatican est en voie d’imposer aux grandes orientations prophétiques du concile. L’avancement de la cause des femmes ne peut que bénéficier de telles avancées.

 1. CHARBBONNEAU, monseigneur Paul-Émile. Célébrer l’annonce de Vatican II, Novalis 2008.