GRANDEURS ET LIMITES DE LA PREPARATION D’UN SYNODE

GRANDEURS ET LIMITES DE LA PREPARATION D’UN SYNODE

 

Rita Hazel –Vasthi

 

Au Canada/ la préparation au synode sur les laïques a suscité un intérêt considérable durant une longue période. Bon nombre de catholiques ont voulu demander à leur épiscopat de porter leurs attentes à Rome. Colloques, articles de journaux, volumes, mémoires ont provoqué un approfondissement de la réflexion, un cheminement qui finirent par soulever de grands espoirs et même de l’enthousiasme devant la perspective d’une Eglise renouvelée… Démarche collective qui n’est pas sans rappeler un certain référendum québécois…

 

Une brève analyse, le long de l’historique de cette démarche, nous mène à constater une certaine distance, sinon de profondes divergences dans la façon de concevoir la participation ecclésiale des laïques, selon qu’elle est définie par l’autorité ou par la base engagée.

 

  1. Questionnaire de la Conférence des évêques catholiques du Canada
  2.  

Dès novembre 1985, les évêques canadiens ont entrepris une « consultation auprès des laïques sur leur rôle dans l’Eglise et dans la société » en vue de connaître « leurs attentes et préoccupations ecclésiales ». Cette citation est extraite de la présentation du questionnaire distribué à 4 600 baptisés dans les 73 diocèses du pays.

 

Mais la lecture de ces pages pouvait donner d’emblée l’impression que ce que les sondeurs cherchaient ne correspondait pas nécessairement a ce qu’on aurait voulu ^ leur dire !

 

Ainsi, après s’être informée si nous faisions partie d’un conseil, comité, ou autre organisme, la C.E.C.C. demandait :

D’après vous, qu’est-ce qui contribue le plus à votre formation spirituelle ou au développement de votre vie chrétienne !

Suivait une liste d’éléments qu’il fallait évaluer selon une échelle allant de « très important à peu important » :

1. la prière personnelle ; 2. la célébration de la messe ; 3. l’engagement dans les mouvements apostoliques ; 4. les livres sur la religion ; 5. les émissions religieuses à la télévision et à la radio ; 6. les initiatives paroissiales ; 7. les revues et journaux religieux ; 8. les cours en dehors de la paroisse ; 9. l’engagement pour la justice sociale.

 

Même procédé pour la deuxième question, avec une case supplémentaire : « sans

importance » :

 

« Dans quelle mesure tes actions suivantes sont-elles importantes pour vous comme façon de vivre votre foi chrétienne ? « 

1. prière personnelle ; 2. participation à la messe ; 3. sacrement du pardon ; 4. donner le bon exemple ; 5. lectures religieuses ; 6. travail quotidien bien accompli ; 7. engagement actif pour une meilleure société ; 8. dons d’argent à l’Église ou à de bonnes oeuvres ; 9. donner du temps à l’Eglise ou autres oeuvres.

 

Ces deux premières pages ne risquent-elles pas de suggérer que nos réponses seront jugées en fonction de notre crédibilité fondée sur l’importance et l’orthodoxie de nos pratiques ? Ou que le questionnaire s’adresse à une certaine catégorie de personnes… dont on peut se sentir exclu ?

Venait ensuite :

Certaines personnes affirment que notre société respecte de moins en moins tes valeurs chrétiennes. Dans quelle mesure croyez-vous que

VOTRE foi influence réellement les gens suivants ?1

 

Il fallait indiquer si nous exerçons beaucoup, assez, peu ou pas d’influence sur notre famille, nos compagnons et compagnes de travail, etc., sans autre précision sur la façon ou l’orientation à rechercher.

 

Les autres questions portaient sur :

– les changements dans l’Église depuis 25 ans : s’il y en a eu beaucoup, ceux qu’on a aimés, moins aimés, qu’on juge important de faire et comment ;

– les défis qui se posent aux catholiques et les rôles à répartir aux laïques, aux prêtres, aux religieux et religieuses ;

– l’implication des laïques dans les activités internes de l’Eglise : devraient-ils s’impliquer davantage ou être moins sollicités, et comment promouvoir leur engagement ?

– (On interroge, ici, sur la quantité mais non sur le mode de participation) ;

– la santé de l’Église : cinq niveaux, d’excellente à mauvaise, et expliquer brièvement ; nos relations et nos contacts avec les prêtres : six niveaux, d’excellents à mauvais, ou « trop peu pour juger^ – donner précisions ou exemples notre assistance à la messe : quatre niveaux de fréquence

– renseignements pour les statistiques : scolarité, occupation, revenus, âge, sexualité, état civil.

 

Encadrant cet interrogatoire semble s’adresser à une mentalité uniforme ; il s’informe peu de la mission des laïques dans le monde et…encore moins de la condition féminine dans l’Église !

 

Les résultats

 

… en ont surpris plus d’un !

 

Deux mille cinq cents réponses furent reçues en temps pour être étudiées, en octobre 1986, à une session où participaient 140 personnes, majoritairement laïques, et une centaine d’évêques.

 

Ces résultats ont permis à La Presse de titrer : « Les laïques catholiques canadiens sont plus portés sur la prière ». Le journaliste Jules Béliveau 1 nous apprend que « 61,1 % des répondants ont indiqué qu’ils assistent à la messe habituellement une rois par semaine et que 33,7 % y assistent plus d’une fois. » Il mentionne, cependant, que le questionnaire a été « distribué surtout à la fin de la messe dominicale ». L’article rapporte que les évêques canadiens estiment que « la coresponsabilité prêtres-laïcs est déjà un fait acquis ou, tout au moins, assez bien compris ». Un conférencier à cette session, M. Romeo Maione, « catholique canadien bien connu pour son engagement social, a particulièrement fouetté l’auditoire (..), il a lancé que les documents préparatoires de cette rencontre de représentants de tous les épiscopats rendent une image inexacte du monde actuel ».

 

Pour sa part, l’abbé J. Barnard, directeur de L’Eglise canadienne, s’indigne que leurs réponses (des fidèles) disent à l’envi une importante et saine préoccupation de ce qu’ils doivent être et faire dans cette Eglise, mais lorsqu’ils en arrivent à exprimer leurs façons de vivre leur foi, il ne s’en trouve que 25,9 % à penser que l’engagement social soit essentiel. Seulement 27,2 % des répondants croient que la justice est un moyen très important de ressourcement spirituel, et 8,7 % croient que la construction d’un monde meilleur, beaucoup plus juste, constitue un des grands défis pour les catholiques d’aujourd’hui. »2 Il faut reconnaître que l’engagement pour la justice vient en dernier lieu dans la liste proposée par le questionnaire.

 

Y aurait-il lieu de se demander si les personnes les plus engagées pour la justice se retrouvent régulièrement aux portes des églises, le dimanche, et vice-versa ?

 

Heureusement, les autres formes de consultations se sont révélées beaucoup plus fécondes :

 

 

2. Rapport-synthèse de la rencontre fidèles-évêques mentionnée plus haut.

 

Les échanges de ces deux journées ont provoqué des consensus qui se sont reflétés dans de multiples recommandations quant à la vie de l’Église d’ici et quant au message de la délégation canadienne au synode 1987. L’un des traits majeurs s’énonce ainsi : « Les chrétiens sont des adultes dans la foi, co-responsables de la vie des communautés ». Parmi les recommandations, on trouve :

 

– Favoriser la participation de tous les membres du Peuple de Dieu au choix des

orientations et à la prise de décision à tous les niveaux dans l’Eglise. Prévoir tes mécanismes nécessaires et les étapes de réalisation.

 

– Assurer la participation des laïcs au prochain synode : implication et prise de parole au moment même du synode.

 

– Réaffirmer l’égalité fondamentale des hommes et des femmes en Église et en tirer toutes les conséquences possibles.

 

– Pousser l’étude de la co-responsabilité dans l’Eglise (les laïcs ont parié d’une « collégialité » appliquée à toute l’Église et non seulement entre tes évêques et te pape). Voir comment peuvent être interpellées tes perspectives de Vatican II en regard des traits culturels de nos démocraties.

 

* (…) Les congrégations romaines ne devraient pas être dominées par tes ctercs. La

présence des laïcs et des religieux, hommes et femmes, constituerait un apport enrichissant3

 

3. Semaine sur la mission des laïcs.

 

A cette même époque, le Centre de formation théologique du Grand Séminaire de Montréal organisait une semaine de réflexion et un colloque théologique sur la mission des laïcs », en lien avec la préparation du synode.

 

La semaine de réflexion, offerte au grand public, s’étendait sur quatre soirées : une conférence inaugurale de Mgr B. Hubert, alors président de la C.E.C.C., une célébration eucharistique, une conférence du secrétaire général du synode, Mgr jan Schotte, et un panel, animé par un prêtre, qui regroupait un prêtre théologien, une femme et un homme laïques.

 

La journée du colloque, réservée aux théologiens, aux pasteurs et aux professeurs, comprenait trois blocs de séminaires : douze prêtres, deux religieuses et un laïc y donnaient un exposé. Même les deux sujets qui concernaient la famille étaient traités par des prêtres.

 

3.                 Audiences à Montréal et à Québec

 

Au printemps dernier, la délégation canadienne au synode a reçu plus de 90 mémoires aux audiences qu’elle a tenues au Québec. Nous en devons la synthèse à Mme Annine Parent-Fortin, qui a relevé ainsi les principaux points de convergences :4

 

a) « Les opinions entendues présentent une remarquable unité de vu rôle et à la mission de l’église dans le contexte d’ici. (…) L’Eglise existe d1 accomplir la mission que le Seigneur lui a confiée et qu’elle est appelée à exercer au coeur du monde (…). (Cette) mission ecclésiale incombe d’abord a chaque baptisé-e confirmé-e, et de ce fait même, elle relègue au second pian la distinction entre l’ordre des clercs et le laïcat »

« Aucun des mémoires présentés ne justifie la séparation entre le temporel et l’ecclésial, distinction que l’on retrouve à plusieurs reprises dans les Linéamenta. Au

contraire, plusieurs d’entre eux questionnent sérieusement cette vision de l’Église, du monde et de la mission ecclésiale. »

 

« Conséquemment, les laïques qui se sont exprimés réclament le droit à une prise de parole pour tout ce qui les concerne. Droit au chapitre quand il est question des enjeux éthiques, sociaux, etc. Et droit au chapitre à tous les niveaux de décision dans l’Église. La seule consultation ne semble donc plus suffire à combler de telles aspirations. Les adultes dans la foi se disent aussi adultes en Eglise… »

 

Mme Fortin mentionne, entre autres, cette citation d’un mémoire qui rejoint la problématique du questionnaire des évêques exposé plus haut « II y a comme deux Eglises. L’une institutionnelle n’est pas occupée par les problèmes sociaux mais développe plutôt une vocation à la prière (…) L’autre est constituée de chrétiens engagés dans le social et sans lien avec l’Eglise hiérarchique*.

 

b) La condition féminine est la première des préoccupations majeures. « Une nette majorité des mémoires en font mention et une vingtaine d’entre eux portent exclusivement sur le sujet (…) A l’unanimité s’ajoutent parfois même la fermeté et l’impatience devant la lenteur des changements qui tardent à venir. »

 

 

*(…) on constate que des groupes de tous les horizons se font solidaires des revendications féminines qui sont de trois ordres » :

 

– le discours ecclésial : les femmes réclament un droit de parole pour tout ce qui les concerne et un langage ecclésial qui soit exempt de sexisme ;

– le partage des responsabilités : « (…) les fonctions d’enseignement et de gouvernement ne devraient plus être fermées aux femmes » ;

– l’accession aux ministères : en plus des nouveaux ministères et de nouvelles modalités, « un grand nombre d’individus et d’organismes recommandent que soient levés tous les obstacles qui empêchent les femmes d’accéder à la totalité des fonctions ecclésiales ».

 

c) « Les laïques en responsabilité pastorale ont aussi fait entendre leurs voix. Ils se réclament des attributs du pasteur*, Veulent participer activement aux prises de décision » et « souhaitent que l’expérience des laïques rémunérés et mandatés, largement répandue au Québec, soit prise en compte par le synode et qu’elle ne soit pas considérée comme étant exceptionnelle ou marginale comme c’est le cas dans les Linéament ».

 

Ce grand nombre de mémoires témoigne de l’espérance étonnamment tenace de personnes patiemment insistantes !

 

5. Les documents romains

 

A. Les Linéaments. (Il s’agit du texte préparatoire au synode, rédigé par le Vatican, à l’adresse des évêques).

 

La co-responsabilité ecclésiate

 

Le document en parle en termes de « problème » :

 

« On a vu chez beaucoup de laïcs croître la « demande » de partage de l’activité pastorale de l’Eglise » (…) comme dans les « conseils pastoraux ». « Il faut noter encore une demande plus large et plus vigoureuse, chez certains laïcs, d’accéder à certains « ministères ecclésiaux. Cela a posé encore des problèmes nouveaux, qui requièrent un discernement sprituel et pastoral. » (p. 8 & 9)

 

« Parmi les problèmes liés à la participation et à la coresponsabilité ecclésiale, il convient de rappeler que les laïcs doivent vivre avec des membres divers de l’Eglise, en particulier :

 

– avec la hiérarchie, parce que l’union avec ceux que L’Esprit-Saint a désignés pour gouverner l’Eglise de Dieu est un élément essentiel de l’apostolat chrétien ;

 

-(…) avec tes prêtres. (…) Les fidèles doivent être conscients de leurs devoirs envers leurs prêtres, entourer d’un amour filial ceux qui sont leurs pasteurs et leurs pères, partager leurs soucis, les aider autant que possible (…). (p. 35)

 

Le. rôle de nos ‘pères’ se précise :

‘Eprouvant les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu, ils sauront découvrir et discerner dans la foi les charismes des laïcs sous toutes leurs formes, (…) et les développeront avec ardeur. » (p. 8)

 

« Comment former des laïcs à leur vocation et mission dans l’Église et dans le monder (p. 40)

 

Lors de la session d’étude des évêques avec les laïques, mentionnée plus haut, une déléguée avait rappelé cette image de « l’Eglise notre mère*. « Mais nous, les enfants de L’Église, nous sommes souvent des adultes (et) des parents doivent savoir changer leurs attitudes devant leurs rejetons devenus moins jeunes. Il faut un jour arrêter de couver ses enfants parce qu’ils ne le prennent plus ! » 5

 

Les femmes

 

Le mot « femme » n’apparaît pas une seule fois dans ce long document

 

Lors d’un colloque au Centre Justice et Foi de Montréal, en octobre 1986, toujours sur ce thème du synode, la journaliste et auteure Hélène Pelletier-Baillargeon tenait ces propos : l’Eglise serait moins réticente à la participation des laïques s’il n’y avait que des laïques hommes. Plutôt que d’affirmer que le problème des femmes est un problème de laïques, il faudrait plutôt dire l’inverse : le problème des laïques ,est un problème de femmes, ou plus précisément un problème de sexualité. Car l’Eglise à toujours résistée la sexualité : les femmes canonisées n’ont pas vécu leur sexualité, elles étaient vierges, ou parfois mères, mais alors martyres. On ne voit pas le vécu de l’amour humain comme étant inspirateur d’une spiritualité proprement chrétienne. Dans les Lineamenta, on parle seulement de deux modèles pour les laïques : la Vierge Marie et les instituts séculiers. L’expérience de l’amour humain n’est pas retenu comme un patrimoine de l’Eglise.

 

B. Instrumentum laboris

 

Ce deuxième document de travail « évoque le mouvement des .femmes dans la société (no 9) mais ne dit rien concernant celui des femmes dans l’Eglise. En fait, il n’aborde la question des femmes que par rapport à Marie (no 26) et par rapport au problème des jeunes (no 48) ».

 

Cette remarque d’une journaliste fut adressée à Mme Elisabeth Lacelle alors que la théologienne canadienne était de passage en Europe, pour participer au colloque de la Conférence des organisations internationales catholiques 6. Mme Lacelle aainsi répondu :

 

« Ceux qui ont écrit ces textes ne connaissent pas vraiment le mouvement des femmes dans la société et dans l’Église. Quelques indices sautent aux yeux : on se fixe sur certaines tendances dépassées, selon lesquelles par exemple les femmes voudraient être des hommes du seul fait qu’elles prétendent à des professions ou vocations jusqu’alors réservées à ceux-ci ; et encore, l’interprétation de ce mouvement comme procédant d’une course abusive à la production des biens de consommation… Chaque fois qu’il est question des femmes, ce document les culpabilise de vouloir échapper aux stéréotypes féminins » qui les maintiennent en situation d’infériorité. Les auteurs parlent « sur la femme* (no 9) sans les laisser parler elles-mêmes à leur propos. »7

 

Souhaitons longue vie à cette espérance entêtée ,des laïques « de formuler eux-mêmes leur vocation au service du salut évangélique » (E. Lacelle). Puisse le courage, la détermination et l’intelligence dont ont fait preuve nos évêques délégués à Rome, continuer d’appuyer cette féconde évolution des mentalités de chez nous. Car c’est d’abord ici que nous agissons.

 

1 La Presse, Montréal, le 6 octobre 1986.

2 L’Église canadienne, Éditorial, Vol.20, No6,20-11-86, p. 162

3 Jacques Racine et Janet Somervllle, « Evêques et fidèles préparent le Synode de 1987 »  L’Église canadienne, Vol. 20, No 6, p. 173-177.

4 Annine Parent-Fortin, « La mission de l’Église dans notre monde », Pastorale Québec, 21-09-87, p. 365-368

5 Jules Béliveau.’les laïcs veulent être présents au synode des évêques »,La Presse, 07-10-86

6 Voir dans le présent numéro l’article « Paroles de femmes… Parole de Dieu » signé par Christine Lemaire.

7 Gwendoline Jarczyk, « Un synode pour les laïcs… sans eux », La Croix. l’Événement, 07-07-87. p. 17