LA RELATION ENTRE LES FEMMES ET L’ÉGLISE AUJOURD’HUI

 

Parler encore des femmes et de leurs rapports à l’Église catholique… Écrire seulement trois pages alors qu’on aurait tant de choses à dire !… Écrire pleinement trois pages alors qu’on a perdu le goût d’en dire un seul mot tellement c’est difficile… tellement ça fait mal !

 

Tension persistante inscrite dans une passion incessante… Déception et rupture de confiance en même temps que refus de musellement, d’emprisonnement… Je crois profondément que ce que la divinité chrétienne a le plus à cœur c’est la libération de chaque femme, de chaque homme, de chaque enfant qui habitent cette terre… et donc, encore une fois, je ne céderai pas à la tentation de repli…

La liberté… une question laborieuse, partout, toujours, mais combien redoutable pour qui prétend détenir, de source divine, le rôle de rassembler l’ecclésia des filles et des fils de Dieu/e. Surtout, quand ce sont les filles qui en portent la charge quotidienne, comme en combien de familles encore… Quelle est donc la relation entre les femmes et l’Église d’aujourd’hui ? Spontanément, il me vient une réponse radicale ; je la crois pourtant juste : il existe entre les femmes et l’Église présente une profonde et étrange relation d’amour et de haine.  Profonde parce qu’elle a quelque chose d’affectif, de viscéral, de quasi corporel… étrange parce qu’elle maintient rageusement un désir ambigu de participer au chantier tout autant que de l’abandonner.

Ici, il faut établir une distinction habituellement absente de nos analyses. Le point de vue diffère selon que, travailleuse rémunérée, on participe directement à la vie interne de l’institution ecclésiale ou, chrétienne engagée, on observe avec distance critique l’évolution de l’Église québécoise. Pourtant, dans les deux cas, c’est le même amalgame d’amour/haine, tout à la fois complexe, tenace, irrationnel et tendre. Il nous garde, chacune à notre façon, en lien libre avec l’Église. Très brièvement (trop), je m’explique.

Au premier abord, précisons ceci : le positionnement des agentes de pastorale d’aujourd’hui m’apparaît fort différent de celui qui prévalait au cours des années 80 et 90, moment où moi-même j’exerçais cette fonction. Notre approche, défensive d’abord puis offensive par la suite, provenait d’une réflexion influencée par une réinterprétation féministe de la théologie des ministères et d’une analyse structurelle déterminée en grande partie par notre refus de pratiques cléricales discriminatoires contre lesquelles nous nous retrouvions en conflit sur les terrains. Conscientes de travailler à l’intérieur d’une structure patriarcale parmi les plus contraignantes, nous réclamions, au nom de l’Évangile, de vivre au moins la liberté ministérielle accordée aux femmes des communautés ecclésiales primitives. Regroupées en diverses associations et comités diocésains et provinciaux, peu à peu nous sommes arrivées à former un véritable « nous ecclésial féministe » solidaire et politique qui a contribué grandement à l’ouverture prophétique de l’Église québécoise en faveur d’une humanité plus égale et plus juste entre les hommes et les femmes, y compris dans le domaine religieux.

De nos jours, est-il utile de le mentionner, le contexte n’est plus le même ; la Révolution Tranquille et le concile Vatican II sont loin derrière nous. Les conjonctures sociales et ecclésiales québécoises oscillent en quelque part entre le centre et la droite. En partie influencées par le courant, les femmes impliquées à l’intérieur de l’institution ne veulent plus de ces luttes globalisantes où, il est vrai, trop d’entre elles sont ressorties blessées et anéanties. Elles refusent désormais de se positionner en rapport à une bataille aussi stratégique soit-elle et n’ont plus l’intention de se laisser définir par une loi, une institution ou une autorité quelconque. Seules leurs convictions intérieures, l’interpellation qui les tenaille et l’alliance qu’elles créent avec les membres de leur communauté les motivent et les fortifient1. Leurs luttes se font quotidiennes, pragmatiques, en proximité avec leur milieu d’engagement. Elles ambitionnent  d’agir ce sur quoi elles ont une prise, de répondre aux besoins des personnes dont elles ont la charge et d’exercer le ministère qu’elles sont convaincues de recevoir de Dieu/e même2. Lorsque vivre cela devient impossible, elles quittent, tout simplement. Leur langage est clair, simple, sans hésitation et faux-fuyant ; elles entendent ne jamais accepter  qu’on porte irrémédiablement atteinte à leur liberté intérieure.  Ce nouveau  « nous » construit par les ouvrières en Église ne rêve plus de libération féministe et ne rassemble plus tellement les femmes oeuvrant  dans l’institution mais les proches et les membres des groupes avec lesquels elles travaillent. Il s’agit davantage  d’un « nous ecclésial communautaire » spirituel et apolitique quand il ne se déclare pas lui-même résolument anti-politique.

Quant aux femmes qui, sans être travailleuses rémunérées ou bénévoles, se reconnaissent appartenantes à l’Église catholique, c’est le maintien jaloux d’une distance institutionnelle significative qui paraît garante de leur liberté de femmes croyantes. Composée surtout de la première génération de chrétiennes féministes et de plusieurs anciennes agentes qui ont connu les périodes 80 et 90, cette diaspora féministe reste marquée par l’étude, depuis longtemps réalisée, des causes productrices de situations individuelles et collectives inacceptables encore concrètement vécues par les femmes dans l’Église. Leur point de vue distancé présente une analyse globale de la réalité, imprime une direction pour l’action et postule une concertation de type tactique. Différemment de leurs consoeurs impliquées à l’interne, elles proposent une mobilisation solidaire entre femmes, de même que l’élaboration d’un rapport de force qui, de petite victoire en petite victoire, parviendraient à provoquer des changements réels au niveau de la structure ecclésiale. Aujourd’hui, elles regrettent l’effritement de la base féministe ecclésiale autrefois davantage mobilisée.

Mais solidaires, la plupart de ces femmes savent pour un temps abolir la distance et se joindre à une organisation ou à une convocation qui les rapproche de leurs collègues qui, sur le front institutionnel, tâchent de tenir le phare allumé. S’il y a encore là jeu de rapprochement amour/haine, il y a également démonstration de sororité et liberté d’esprit face aux options et idéologies qui tiennent à coeur. J’en ai pour preuve le dernier colloque organisé par une coalition de groupes3 et qui portait sur un thème théologique à portée on ne peut plus individuelle, voire viscérale, en même temps qu’institutionnelle et politique, celui de l’ordination des femmes dans l’Église catholique romaine. Il s’est passé entre ces femmes et ces quelques hommes, tous et toutes préoccupées par le même projet d’une ecclésia égalitaire, quelque chose qui ressemble à des retrouvailles après une longue période de dépression devant la régression ecclésiale des dernières années.

Que nous réserve l’avenir ? Nulle ne le sait… il reste à inventer. Il me semble pourtant que nous avons tout à gagner, travailleuses institutionnelles et membres actives, à entretenir  avec l’Église actuelle, chacune selon nos lieux d’engagement, cette relation du cœur (amour/haine) et de posture (proximité/éloignement) qui assurent cette liberté si chère à mon âme de femme et de chrétienne engagée. J’en ai la certitude, tant que la liberté sera possible, l’aliénation reculera et l’avenir demeurera ouvert.

 

1. À ce sujet, il sera utile de prendre connaissance de la recherche réalisée par Pauline Jacob dans le cadre d’une thèse soutenue à l’Université de Montréal en décembre 2006 et qui paraîtra chez Novalis à l’automne 2007.

2. Elles ne diraient pas « recevoir de Dieue elle-même ». Probablement que ma façon d’écrire Dieu/e leur convient davantage… et encore… je n’en suis pas certaine.

3. Il s’agit du colloque organisé par le Centre justice et foi en partenariat avec le Centre St-Pierre, la collective L’autre Parole et le réseau Femmes et Ministères ; il s’est tenu à Montréal les 27 et 28 octobre 2006.