LA VIOLENCE DES ENFANTS…. COMME DES ÉPINES AUX ROSIERS BLANCS

LA VIOLENCE DES ENFANTS…. COMME DES ÉPINES AUX ROSIERS BLANCS

 

Léona Deschamps – Rimouski

 

Un jour, une amie qui jardinait depuis plusieurs années une variété de rosiers me fit observer que ses roses de qualité portent toujours de fières épines à la tige. Ainsi, elles sont protégées d’une cueillette hâtive et sans précaution.

 

Aujourd’hui, devant les manifestations de la violence chez des enfants que je côtoie régulièrement à l’école, je fais le rapprochement avec la roseraie visitée. Elles seraient des épines aux rosiers blancs dont les fleurs fraîchement écloses affichent leur lumineuse présence à travers leurs voisines, toutes ces roses parées de vives couleurs.

 

Des épines à la roseraie du primaire

 

Plusieurs enfants de six à douze ans fréquentant l’école primaire s’expriment parfois avec brutalité. Certaines personnes les classent déjà dans la catégorie « des petits voyous ». Mais, si ces manifestations cachaient une sensibilité si merveilleuse qu’elle doive se surprotéger à temps ou à contretemps, n’arrivant plus à s’exprimer parce que trop blessée…

 

À chaque pause scolaire, les ébats de la cour de récréation m’offrent une liste de comportements violents : agacements à répétition, exclusions sans raison, gestes de destruction, expressions verbales grossières et arrogantes, harcèlements variés et partage d’expériences agressives. Voyons de plus près les épines de ces roses blanches fraîchement écloses.

 

On s’emploie à provoquer une crise décolère chez un pair qui s’emporte facilement afin d’avoir l’occasion de se batailler allègrement.

 

À un autre moment, sans aucune négociation, c’est l’exclusion de la fille accueillie à la partie de ballon organisée par quelques garçons. Ailleurs, plusieurs diades refusent l’arrivée d’un ou d’une autre enfant dans leurs conversations ou leurs jeux. Pire encore, il y a l’exclusion de celui ou celle qui refuse d’aller vers les autres et dirige ainsi la violence vis-à-vis son existence. Ceci traduit un faux silence et manifeste son refus de sentir ce qui l’habite, son désir de ne pas voir ce qui l’entoure ni d’exercer sa pensée.

 

Occasionnellement, c’est la violation des droits de l’autre par la destruction de biens personnels ou collectifs : casser des règles et des crayons par plaisir, déchirer un vêtement par vengeance, renverser le mobilier de la cour, enrouler les balançoires…

 

L’intégrité physique subit aussi certains assauts : on mord, on pince, on frappe ou on pousse pour venger une frustration d’hier, d’aujourd’hui. On crée même certains jeux avec attouchements sexuels ou on attaque les filles en leur faisant croire que c’est agréable.

 

Des cris de rage, la vulgarité de certaines expressions, l’attribution de surnoms désagréables, le port d’anneaux aux doigts et de chaînes aux poignets encadrent souvent la violence des coups risqués.

 

Il faut rappeler que certains enfants perdent le goût de fréquenter l’école parce que victimes de souffrances morales et de l’angoisse d’être assaillis par des élèves de leur classe. On se plaît à ridiculiser leur bonne conduite et leurs réussites scolaires en les soumettant continuellement à des attaques verbales sarcastiques.

 

Certains échanges suivis de grands éclats de rire s’élèvent dans un noyautage d’enfants reconnus pour s’adonner à des gestes violents. Eh oui, c’est la mise en commun d’exploits de la veillée précédente : tel jardinet a été piétiné, un reste de peinture permit de barioler les murs d’un établissement public et une fille a vécu la peur de sa vie…

 

L’interdiction de porter des armes blanches et des vêtements avec des motifs illustrant la violence ou la guerre contrarie les enfants qui admirent l’audace des « skinheads » et des « fresh » dans leurs affrontements occasionnels.

 

Comme la violence est rarement attribuable à des facteurs physiologiques, hâtons nous de décoder ce nouveau langage des enfants.

 

Sous les épines

 

À l’instar de Françoise Dolto et d’Andrée Ruffo, j’ai longuement et tendrement écouté ces enfants qui s’expriment par la violence. J’ai découvert sous chaque épine une blessure profonde, un vouloir être au monde en toute vérité, une requête de sécurité affective et une reconnaissance sollicitée. J’ai encore observé que pour réagir correctement aux frustrations, les enfants ne disposent pas d’un répertoire de comportements favorisant le rapprochement de l’autre dans l’amour. Pour survivre, ils doivent alors exercer leurs impulsions à détruire (agression) ou à éviter (anxiété) ou à disparaître (dépression). Et j’ai compris que chaque fois que l’on bouscule l’enfant aux prises avec ses émotions, on le provoque à la violence. En ce domaine, l’environnement de l’enfant est à questionner.

 

La télévision blesse l’enfant car elle n’est pas un moyen d’apprentissage démocratique : rapidité de présentation, obligation de tout développer en même temps, acceptation de la violence et d’informations en vrac déformant les perceptions de la réalité. Elle viole aussi les moments de solitude du jeune spectateur en l’empêchant de créer de nouveaux jeux et de faire l’apprentissage de l’autonomie. Il s’impose d’aider l’enfant à voir le monde tel qu’il est et à s’impliquer pour en tirer le meilleur parti plutôt que de le laisser dans le rêve ou la déception.

 

Avec l’insistance sur la performance et le syndrome de la médaille d’or, l’enfant éprouve plus de difficulté à accéder à la liberté de sa vie intérieure non soumise aux impératifs de la conformité. Il développe un sentiment d’être blessé par les exigences d’autrui, par un besoin excessif d’admiration et une propension à la « grandiosité ». L’école ou la famille porte de la violence dans sa structure chaque fois qu’elle construit aux dépens de la vie, de l’apprentissage de la dignité et du droit de vivre des expériences.

 

Oui, la violence des enfants est un langage éloquent devant la violence structurelle et institutionnelle qui les entoure. Elle est un écho des souffrances qui les habitent et un appel au secours en faveur du respect de leur intériorité, de leur droit de vivre et d’occuper de l’espace en ce monde. D’une certaine manière, ils expriment leur besoin d’être écoutés, de communiquer, d’avoir des conseils adaptés, d’être tenus dans les bras et caressés avec tendresse puis appréciés pour ce qu’ils sont, garçons et filles également reconnus.

 

Pour L’éclosion de la rose

 

Pour que l’enfant se sente moins bousculé, il faut l’aider à identifier ses ressentis, c’est-à-dire à nommer sa conscience physique d’une situation, d’une personne et d’un événement afin de pouvoir comparer, interroger, accueillir et transformer son mode intérieur.

 

Il convient d’apprendre à l’enfant à vivre ses émotions : colère, amour et solitude en lui permettant de s’émouvoir et de réagir à ses émotions. Aidons-le à sortir de la pratique d’un vandalisme stérile et sans objet en orientant son agressivité vers le changement des structures injustes pour un monde plus soucieux de justice et d’égalité. Revendiquer ses droits sans rompre la relation, ça s’apprend.

 

C’est dans une pratique régulière et le soutien de l’adulte aimant que l’enfant développe graduellement la revendication de ses droits. Il a besoin d’aide pour évaluer objectivement la situation, développer la tolérance devant l’opinion de ses proches, s’actualiser dans des projets réalistes, s’affirmer tout en respectant ses semblables et développer sa capacité de saisir la souffrance et les droits des autres. Quand l’enfant pleure et est malheureux, évitons de lui offrir toujours des choses mais aidons-le plutôt à découvrir le sens de la tristesse humaine. C’est plus dans le sens du développement de la personne. En favorisant l’apprivoisement de ses limites et l’évaluation de ses désirs, la tristesse lui permettra de découvrir qu’il est seul non par exclusion mais comme être unique au monde. Il apprend ainsi à se recevoir sans se bousculer et crée sa sécurité.

 

Croire aux rosiers blancs

 

Ce refrain de « Libérer le trésor » de Michel Rivard nous invite à croire aux enfants et appuie mes propos sur la violence des enfants, ces épines aux rosiers blancs.

 

« Il existe un trésor

Une richesse qui dort

Dans le coeur des enfants mal-aimés

Sous le poids du silence

Et de l’indifférence

Trop souvent le trésor reste caché

Libérer le trésor… »

 

Pour libérer le trésor, remettons en question les trains électriques offerts sans amour, les murs de béton sans hublots de soleil et un monde mécanique sans bruissement de tendresse. Allons dans le sens de la définition de Françoise Dolto : « Éduquer, c’est accompagner l’autre dans son voyage intérieur ». Et les roses blanches fraîchement écloses nous feront oublier les épines aux rosiers blancs.