LA VIOLENCE EST PARTOUT, SURTOUT CET ÉTÉ

LA VIOLENCE EST PARTOUT, SURTOUT CET ÉTÉ

Judith Dufour – Vasthi

 

Le numéro sur la violence arrive tout juste après un été fertile en événements violents qui nous concernent toutes, de près ou d’un peu moins près, et alertent ainsi nos pensées sur le phénomène de la violence chez les êtres humains organisés en regroupements divers. Les négociations sur les ententes du lac Meech, les revendications des Amérindiens au Québec et au Canada, l’envahissement du Koweith par l’Irak sont autant de situations d’intérêts culturels, économiques ou de toute autre nature qui opposent deux ou plusieurs regroupements. Ils renvoient aussi à la cohésion d’un regroupement d’individus, à la construction de la violence et à ses expressions, ainsi qu’aux outils de manipulation dont, entre autres, la culpabilité.

 

Une vision féministe des manifestations de la vie sociale étant un choix politique, les féministes ne peuvent faire l’économie, dans leur travail de reconstitution des événements, d’une analyse politique, c’est-à-dire qu’elles doivent tenir compte des rapports de force, des intérêts en cause, des alliances et des outils tactiques de manipulations. L’élément religieux d’une part et la participation des femmes d’autre part, ont été présents dans plusieurs des événements violents de cet été, cependant, nous nous en tiendrons à deux d’entre eux qui se situent sur le terrain plus spécifique de L’autre Parole. Il s’agit d’un événement connexe aux célébrations du Cinquantième anniversaire de l’obtention du droit de vote des femmes au Québec et d’un autre inscrit à l’intérieur du premier Sommet mondial « Femmes et multidimenslonnalité du pouvoir mis sur pied par F.R.A.P.P.E. (Femmes regroupées pour l’accessibilité aux pouvoirs politique et économique).

 

À l’occasion du premier événement, dans un long article paru dans le journal La Presse le jeudi précédant l’ouverture des fêtes qui commémoraient le cinquantième anniversaire, madame Fatima Houda-Pépin accuse les organisatrices de racisme, d’absence de sens démocratique ; elle taxe leur féminisme d’arriéré par rapport à celui des femmes anglophones. Se disant la représentante de certains groupes de femmes immigrantes qui se seraient senties bafouées dans la planification et l’organisation de ces manifestations, elle revendique pour elles une participation à part entière dans l’élaboration de tout événement public des féministes au Québec. Alliant l’accusation à la provocation et à l’insulte, elle exige, au nom de ces femmes immigrantes, la démission de madame Lise Payette, à qui les organisatrices avaient demandé d’assumer la présidence d’honneur de cette commémoration. On reproche à madame Payette, pionnière du féminisme au Québec, d’avoir fait preuve de xénophobie et de racisme dans sa collaboration à l’émission télévisée Disparaître qui analysait les risques de l’immigration massive pour notre culture déjà menacée. C’est alors que les médias parlés et écrits se sont emparés de cette accusation et de son auteure pour multiplier les interviews. Dans la population des femmes, un processus de violence ayant trait au nationalisme était déclenché !

 

Quant à l’autre événement, c’est plus à l’aspect religieux de notre Collectif qu’il fait référence. En effet, à l’atelier « Pouvoir et religion », comme le rapporte La Presse du 8 juin 1990, il y aurait eu une véritable altercation entre les participantes et tout cela (je caricature un peu) pour savoir laquelle des religions s’avère la plus restrictive envers les femmes. Ainsi, une conférencière musulmane prétend que c’est le judaïsme, alors qu’une Israélite, ne pouvant tolérer une telle affirmation, proteste avec tout autant de sincérité et de passion. (Madame Fatima Pépin, comme par hasard, avait déjà fait la même assertion sur les ondes lors d’une interview sur l’Islam et la religion). Il s’ensuit une engueulade en bonne et due forme tandis qu’une Hindoue, dont la religion représente Dieu sous les traits d’un homme et d’une femme dit-elle, se plaint de ne pas avoir été suffisamment entendue.

 

Et voilà le goût amer de la compétition, sur le plan religieux, tout prêt à engendrer la violence tout au moins verbalement !

 

Puis les événements passent et on essaie de les oublier quand ce n’est pas tout simplement de les taire !

 

Or, ne pas se laisser interpeler par de pareils événements, quand on est féministe, c’est de l’angélisme ou mieux, une prétention suicidaire ! En effet, on prétend parfois que le féminisme, en tant qu’idéologie politique, peut faire fi de toutes les allégeances et rassembler les femmes sur ce seul critère. Pourtant, nous n’en sommes pas encore là . Les Israélites, entre autres, ont souvent écrit à propos de l’articulation de leur féminisme à ces appartenances fortes (religion, nationalisme, culture, etc.) et plusieurs de leurs articles font état de déchirements intérieurs profonds. Des événements de ce genre devraient justement nourrir notre réflexion sur ce sujet, sinon la culpabilité nous guette. Depuis des temps immémoriaux les femmes, on le sait, se sont vues forcées de cultiver

cette vertu ou cette faiblesse et les Québécoises sont fragiles sur ce plan parce qu’à deux titres, elles sont des minoritaires dans le sens employé par Colette Guillaumin, c’est-à-dire que pendant longtemps elles ont été privées des outils nécessaires pour maîtriser la conduite de leur vie.

 

Le piège

 

L’autre Parole voudrait d’abord attirer l’attention sur la culpabilité dans sa facette positive en regard des événements pré-cités. Sommes-nous aussi injustes envers les immigrantes de fraîche ou de longue dates ? Il est difficile de le croire quand on songe à toutes les amies avec lesquelles nous travaillons et à toutes celles qui travaillent auprès et avec des immigrantes à la base. Pourtant il n’est pas inutile de saisir la perche ! Nous souhaitons ardemment que les féministes du Québec, dont nous faisons partie, soient plus attentives non seulement aux revendications des immigrantes mais aussi à leurs existences culturelles. Les militantes sociales sont souvent plus attentives aux difficultés économiques des immigrantes et les féministes ne sont peut-être pas exemptes de cette carence. Que cette intervention rappelle aux féministes québécoises de toutes cultures leur sororité pleine et entière avec les immigrantes, c’est un voeu auquel nous ne pouvons que souscrire.

 

Quant au deuxième événement, il nous aura au moins ouvert les yeux en pointant du doigt quelques-unes des pierres d’achoppement dans la trajectoire du féminisme en tant que constitutif d’un regroupement d’individus à forte cohésion. Il est évident que l’appartenance religieuse touche les fibres profondes de la sensibilité humaine et qu’il nous reste une longue et délicate démarche à entreprendre pour parvenir au consensus international qui mènera à la libération de toutes les femmes.

 

Cependant, c’est sur les aspects négatifs de la culpabilité que je m’attarderai car celle-ci s’avère un sentiment démotivant : elle représente l’envers de la responsabilité qui consiste à assumer notre condition de femmes incarnées quelque part, avec un bagage historique et culturel, avec des choix spirituels, avec une appartenance à un groupe dont la religion et le nationalisme constituent souvent les ciments les plus efficaces de cohésion et, Conséquemment, portant en interface la tentation du rejet des autres.

 

La culpabilité détruit l’estime de soi et la créativité, biaisant l’ouverture aux autres qui devient ainsi marquée au sceau de l’amour plutôt qu’à celui du respect, sentiment plus exigeant. Elle est aussi, et par cela très politique, une manipulation utilisée dans un rapport de force issu d’une lutte d’intérêts ou de prestige.

 

Si la culpabilité fait courber nos têtes à nouveau, elle touchera en même temps au respect de nous-mêmes et à la lucidité qui l’accompagne. Or cette lucidité nous est nécessaire pour débusquer toute tactique susceptible de toucher à nos acquis par des méthodes déloyales sur un modèle patriarcal.

 

Aussi, avant de se laisser imprégner par les aspects négatifs de la culpabilité, est-il urgent de décortiquer les événements porteurs de violence en essayant de voir quels étaient les intérêts en jeu, les alliances en cause et les forces en présence dans ceux qui font l’objet de notre propos.

 

Dans le premier des cas qui nous occupent, les principales accusées ont répondu aux questions avec dignité et sobriété ne voulant d’abord pas, je suppose, envenimer un conflit entre femmes à ce moment-là. En outre, elles manquaient de temps nécessaire pour réagir, à quelques heures de l’ouverture d’un événement d’une telle ampleur. De cela nous louons leur sagesse. Cependant, avec un peu de recul on peut penser que le moment était trop bien choisi pour porter des accusations contre un groupe et plus particulièrement contre une femme-symbole de ce groupe, pour qu’il n’y ait pas eu un enjeu quelconque sous ce coup ? Par ailleurs, on peut se demander à bon escient si les organisatrices ayant été bâillonnées par une foule de raisons conjoncturelles, ne l’ont pas été aussi par la culpabilité ?

 

C’est donc à cette lucidité, dont nous parlions, que nous aimerions poser quelques

questions, entre autres ;

 

Quels sont les groupes dont madame Houda-Pépin se disait la représentante : leurs assises, la nature et le nombre de leur membership, leur champ d’action ? Ces deux événements, pris dans leur interaction, pouvaient-ils se faire de l’ombrage ? On peut penser à cet égard à la mobilisation de la presse en faveur du premier dans l’ordre chronologique…

 

On peut s’étonner de trouver, parmi les alliées du second événement, des femmes qui ne se sont pas gênées pour critiquer vertement et ouvertement madame Payette dans les journaux (voir les déclarations de mesdames Finestone et Gagnon-Tremblay dans les pages du journal La Presse) quelques jours plus tard.

 

Est-il aussi surprenant que je le crois, de ne pas retrouver sous la plume magnifique de madame Fatima Houda-Pépin, une condamnation quelconque dans les journaux, à propos des incidents malheureux qui se sont produits dans l’atelier sur la religion, ou du moins une réponse à ce qui s’est dit dans les quotidiens à cet effet ?

Y aurait-il eu là un règlement de compte entre des tenantes d’options politiques différentes ?

 

Quelques amorces de réponses à ces questions nous aideraient peut-être à placer, dans une perspective plus réaliste, nos réactions et nos émotions face aux interpellations que ces événements ont provoquées. Sommes-nous à ce point coupables de tout et avons-nous le droit d’être imparfaites ? Le féminisme est-il incapable en soi de rallier toutes les femmes sur toutes les questions ? Épuise-t-il à lui seul toutes nos raisons d’être humaines ?

 

 

Les leçons du féminisme

 

Assumer nos amours et nos bonheurs, les célébrer avec chaleur et la tête haute, c’est ce que le féminisme nous a appris. Le féminisme nous a aussi appris que l’amour-servilité, l’amour-condescendance, sentiment noble par excellence, attribut conféré aux femmes par les hommes et cultivé avec soin, devait être remplacé par le respect : le respect de nous-mêmes, de ce que nous, nous sommes, et de ce que nous voulons être et, au même titre, le respect des autres dans leurs différences, culturelles, sociales et historiques, ainsi que dans leur rythme. Ce respect mutuel permettra d’éviter la culpabilité ou l’immobilisme, si certaines religions ou certaines cultures admettent dans la pratique ce que le féminisme, comme idéologie à laquelle nous adhérons, trouve basiquement inacceptable pour l’ensemble de la classe des femmes.

 

J’ose, avant de terminer, rappeler ici que Lise Fayette n’est pas définie par toutes les Québécoises qui se respectent mutuellement, par sa seule participation à l’émission Disparaître. Ce n’est que justice de lui dire merci de combattre depuis longtemps les injustices au quotidien de la collectivité des femmes. Merci aussi d’avoir accepté la présidence de cet événement qui avait besoin d’un nom prestigieux et de ce qui s’ensuivait (y compris la possibilité de recueillir les fonds nécessaires) afin de continuer à organiser cette grande célébration. Certes d’autres personnalités qui ont lutté pour les droits politiques des femmes étaient tout aussi québécoises sans être ce qu’on appelait alors canadiennes-françaises, et nous n’avons jamais manqué de leur rendre hommage, mais nous avions bien le droit, en tant que majorité dans cet événement, de choisir pour présidente, quelqu’une qui nous ressemble, que nous respectons et qu’à nombreux égards, nous aimons !