L’AUTRE PAROLE. D’UN FEUILLET À UNE REVUE* 20 ANS DE LIBERTÉ

L’AUTRE PAROLE. D’UN « FEUILLET » À UNE « REVUE* 20 ANS DE LIBERTÉ

 

L’autre Parole s’est d’abord voulu « une première tentative de regroupement de théologiennes au Québec »1. Elle invitait à joindre ses rangs toute femme impliquée en théologie, en catéchèse, en sciences religieuses, en missiologie ou en pastorale2. Mais bien vite, sollicitée autant par des solidarités extérieures que par sa vision môme de la théologie partant de l’expérience de toutes les femmes, elle s’est ouverte plus largement : « L’agrandissement du cercle des intéressées et des amis nous cause beaucoup de joie et nous communique une bonne dose d’enthousiasme »3.

 

Quant à la revue L’autre Parole, née en même temps que le collectif, elle en est à son 70e numéro. D’abord réduite à un simple feuillet et publiée trois fois par année, elle se veut une publication modeste :

 

Nous aurions de grandes ambitions pour l’Autre Parole (sic), mais nos faibles moyens actuellement nous limitent en ce sens. Nous demeurons donc un bulletin de liaison pour diffuser de l’information, faire connaître des expériences, publier des réflexions et des bibliographies4.

 

C’est probablement ce réalisme qui fait que la revue s’est maintenue. Elle compte maintenant entre 28 et 40 pages et paraît quatre fois l’an. Elle est considérée à ce jour, la plus ancienne publication féministe québécoise.

 

Bon an mal an, elle a abordé toutes les questions majeures concernant les femmes, plus précisément les femmes chrétiennes, dans le but de conscientiser celles-ci à leur situation de dominées dans (‘Église-institution et de leur proposer des alternatives de foi. Mon objectif est de parcourir ces vingt années d’existence afin d’en dégager les principaux thèmes et de mettre au jour les grandes lignes de son évolution. Je tenterai ensuite d’exposer ce qui, à mes yeux, caractérise le plus singulièrement le discours de L’autre Parole.

 

1. IDENTITÉ DES MEMBRES

 

1.1 CHRÉTIENNES

1.2  

En ou hors Église ?

Sporadiquement au cours de son histoire, le groupe a eu besoin de se situer par rapport à t’Eglise-institution. L’autre Parole est-elle dans l’Église ou hors d’Elle ? Il y a incontestablement une souffrance à être considérées hors de l’Église :

 

Pour nous, féministes chrétiennes, notre souffrance vient non seulement de la prise de conscience comme baptisées d’être « le peuple de Dieu, sujet actif de la foi… » dans une structure d’Église qui les fait passives, mais plus encore d’être, comme collectif, considérées menaçantes et confinées à la marge à cause de notre prise-de-parole(sic) qui remet en cause l’institution ecclésiale comme « institution patriarcale empêchant les femmes de vivre pleinement leur humanité »7,

 

Peu à peu, la réponse se dessine avec plus de précision ; L’autre Parole fait Église. Monique Dumais écrit en 1980 :

 

Nos objectifs ne visent pas immédiatement la « conversion » des détenteurs du pouvoir dans l’Église, mais nous n’avons pas l’intention de construire une Église parallèle…6

 

En 1985, Louise Melançon déclare :

 

Je crois que nous pouvons y rester (dans l’Église) comme groupe ecclésial critique, comme groupe d’opposition, non seulement pour maintenir le conflit ouvert, mais en vue de retrouver le visage évangélique de l’Église. (…) L’Église est à construire… Nos luttes, nos essais d’alternative, nos malaises et nos souffrances aussi, sont de l’Église. C’est là notre appartenance7.

 

L’autre Parole se donne cependant pour mission de porter un regard critique et radical sur la structure qu’est devenue l’Église-institution ; « elle est une composante du régime établi et par là participe à la structure oppressive du monde capitaliste »8.

 

Chaque regard porté sur (‘Église-institution sert à démasquer le rôle de cette Église dans le fonctionnement et le renforcement du patriarcat. Il sert aussi à dénoncer les fausses images que l’Église crée des femmes, de leur corps, de leur apport spécifique dans nos sociétés. La peur est identifiée comme l’élément moteur de la réaction misogyne à une participation plus équitable des femmes dans les structures religieuses :

 

L’Église se heurte pourtant à la grande ambiguïté qui fait la richesse des femmes : elles sont aussi pures que sorcières, elles sont à la fois la vie et la mort. L’Église y perd son latin et est donc de plus en plus tentée de contrôler ces êtres qui ne sont pas faits, à son avis, de raison et de logique. Il faut donc les soumettre à l’autorité de leurs maris, les empêcher de devenir prêtres car, comme le répète encore le concile Vatican II, le ministre ordonné est l’image du Christ9.

 

Les regards s’attardent aussi à comprendre la position des femmes en Église, à identifier les principes de leur soumission et de leur adhésion aux dictais du pouvoir clérical :

 

« Les rapports d’appropriation dans l’Église sont invisibilisés » par le fait que les femmes ne travaillent pas pour les prêtres, mais qu’elles « se dépensent plutôt sans compter pour le Christ »10.

 

On ose porter ces regards décapants sur l’Église-institution puisque : « L’absolu est à l’horizon et non dans les formes institutionnelles ; celles-ci sont changeantes et ne doivent pas être sacralisées au nom de ce qu’elles annoncent »11.

 

Le discours est non seulement critique envers l’Église-institution, mais il propose un renouveau radical :

 

Cela veut dire que les fonctions hiérarchiques doivent être réellement au service de la vie des communautés ; cela veut dire que tous les chrétiens et chrétiennes doivent se considérer et être considéré-e-s comme des Sujets actifs, témoins du Christ dans le monde et partie prenante dans l’élaboration de ce qui règle « la doctrine et les moeurs » ; cela veut dire que nos Églises doivent tendre à être « des communautés de disciples égaux » (…) sans discrimination ni de race, ni de statut social, ni de sexe (…)12.

 

Cette communauté de disciples égales, l’Ekklèsia, vers laquelle doit tendre toute l’Église, les membres de L’autre Parole s’emploient à la vivre au sein du groupe :

 

Si on veut qu’un jour l’Église nouvelle existe, il faut d’abord que nous fassions l’ekklèsia : dans l’Église actuelle, ce n’est pas possible pour les femmes d’exprimer totalement l’humanité… Pourrait-il y avoir un jour une nouvelle Église si on ne la crée pas ensemble ?13

 

Le concept d’Ekklèsia des femmes élaboré par Elizabeth Schùssler Fiorenza commence à apparaître dans les pages de la revue en 1985. Rita Hazel définit ce qu’est concrètement pour L’autre Parole, l’Ekklèsia des femmes vécu au quotidien.

 

Pour nous l’ekklèsia c’est :

 

. le lieu où notre expérience de solidarité se vit

. le lieu où nous intégrons les expériences de se raconter, d’être écoutées, dans l’optique d’un certain au delà de nous-mêmes et de l’expérience humaine

. le lieu où on apporte nos expériences de vie, de souffrances, de joies, et où on ose les dire parce qu’on a vu que ce qu’on raconte est accueilli, écouté, transformé par l’écoute et l’accueil des autres14.

 

Les grandes questions de l’Église concernant les femmes

 

Les pages de L’autre Parole ont servi de lieu de discussion des grandes questions traitées par l’Église au sujet des femmes. Elles ont été le théâtre de l’élaboration de prises de position sur des sujets éthiques tels que l’avortement ou les nouvelles techniques de reproduction, sur les modèles imposés par l’Église aux femmes tels celui de Marie et enfin sur les grandes questions concernant les femmes et le pouvoir dans l’Église, telles que le sacerdoce.

 

Les auteures de L’autre Parole ont toujours revendiqué l’accession des femmes au sacerdoce :

 

Nous faisons du droit d’accès des femmes au sacerdoce une question de principe. Les femmes dans l’Église doivent être reconnues comme des sujets pleinement égaux, tant dans les écrits que dans la pratique15.

 

Cette question fit l’objet de quelques numéros ou articles analysant les causes du peut être une question de sexe : « Pour nous, il devrait n’y avoir qu’un ministère ecclésial accompli par des femmes et des hommes qui sont des sujets sexués dans l’histoire*16.

 

Et même s’il n’offre pas la garantie d’un renouvellement ecclésial, il n’en reste pas moins un jalon essentiel vers cette « Église de notre espérance »17 :

 

… il importe pour nous qu’éclaté le modèle unique, clérical, centralisateur de sacerdoce et que s’affirme une pluralité de modèles sacerdotaux à travers les diverses vocations des femmes et des hommes d’ici et selon les besoins et les attentes des différents types de communauté chrétienne18.

 

Rejetant l’argument que Jésus n’a voulu que des hommes comme disciples, les femmes de L’autre Parole se rangent derrière lui pour revendiquer ce droit :

 

Notre revendication s’appuie sur l’attitude libre, interpellante, dérangeante de Jésus. Dans son Évangile, il nous a enseigné que si notre justice ne surpassait celle des faiseurs de loi, nous n’entrerions pas dans le Royaume des cieux19.

 

« ThéAlogie »

 

Dès les premiers numéros, L’autre Parole se fixait clairement le mandat de poser un regard féministe sur la théologie traditionnelle :

 

Le discours théologique traditionnel nous rend profondément mal à l’aise et nous le remettons en question. Si un certain silence peut se révéler fécond, on aspire également à l’élaboration d’une nouvelle théologie, féministe celle-là. Notre intention n’est pas de remplacer au plus vite les anciens mots par des nouveaux, mais plutôt de voir si les femmes n’ont pas une parole neuve à dire. (…) Nous n’avons pas le goût d’utiliser les vieilles méthodes traditionnelles. Nous songeons davantage à élaborer collectivement un nouveau discours qui ferait place à l’expérience libératrice des femmes comme signifiante de la libération commencée par Jésus20.