LE CORPS, NOUVEAU POINT DE DÉPART POUR LA THÉOLOGIE MORALE

LE CORPS, NOUVEAU POINT DE DÉPART POUR LA THÉOLOGIE MORALE

 

Yvone Gebara, théologienne – Brésil

 

Le texte ci-dessous est extrait de « La femme, contribution à la théologie morale en Amérique Latine », paru dans Théologie morale en Amérique Latine – Thèmes latinoaméricains d’éthique, Éd. Sanctuaire, Aparecida,SP, 1988.

 

Dire que le corps est le nouveau point de départ pour la Théologie morale peut paraître pour certains évident et, pour d’autres, quelque chose de non théologique. Pour les premiers, l’affirmation que c’est à cause de notre corps personnel et collectif que les sociétés et institutions s’organisent, et inclusivement la morale, ne fait pas problème.

 

Pour les autres, il serait nécessaire de trouver un autre point de départ pour la morale, peut-être conçu comme plus digne, moins instable, plus éternel ou plus « religieux ».

 

Mon option est pour le corps, le corps humain, vivant, centre de toutes les relations, corps duquel partent tous les problèmes et vers lequel tendent à converger toutes les solutions. Corps duquel on part pour affirmer sa beauté, et aussi pour le nier comme obstacle au divin considéré comme pur Esprit ; corps, lieu d’extase et d’oppression, lieu de l’amour et de la haine. Corps, lieu des signes du Royaume, corps, lieu de la résurrection.

 

Partir du corps, c’est partir de la première réalité que nous sommes et que nous connaissons. C’est affirmer et reconnaître sa merveille et en même temps l’impossibilité où nous sommes d’affirmer quoi que ce soit sans lui. Le corps est la référence tant pour ceux qui le déprécient que pour ceux qui l’exaltent, tant pour ceux qui l’oppriment que pour ceux qui le respectent.

 

Le corps est le lieu de la manifestation de nos peurs, inclusivement la peur de la Mère des vivants. C’est lui qui se transforme en pleurs, en cris de douleur, en fuite et frissons.

 

Je veux, en premier lieu, partir du corps d’Eve, un corps second tiré du corps premier, le corps de l’homme, conforme à la Genèse et conforme aux traditions patriarcales qui nous habitent. Le corps d’Eve, pour le mythe de la création, est second tout comme la femme est le deuxième sexe.

 

Je prends le mythe de la création comme référence, car dans un certain sens il est l’expression de certains résidus culturels et religieux qui nous habitent. C’est aussi une espèce de toile de fond à partir de laquelle les théologies de la création s’élaborent.

 

Le corps d’Eve né d’un profond sommeil d’Adam et, peut-être, dans le sommeil, d’un songe et, du songe le désir profond, aigu, de ce qui est lui-même, Eve. Eve ne dort pas et ne songe pas. Son corps est songe d’un autre, son seigneur, son maître, celui pour lequel elle a été faite. Son corps est désir d’un autre corps. De son corps, elle sait qu’il sera pris par les douleurs et soumis aux désirs de l’homme. Sa soumission est en même temps malédiction.

 

Pourquoi ? Parce que son corps est né d’un songe, et les hommes ont eu peur de rêver davantage et ont empêché que leurs rêves devenus réels dans la femme recommencent à rêver comme eux. Il est dangereux de rêver de nouveau. Les songes ont de la force pour changer l’histoire, pour la recréer continuellement, pour la renouveler, mais c’est dangereux. Il vaut mieux se conformer au « réel », à l’« habituel » ; la sécurité et la tranquillité paraissent habiter ce monde où le « nouveau » est refusé.

 

Partir du corps d’Eve, c’est permettre pour un instant que le corps redouté et sacrifié parle et, dans notre cas particulier, parle à la morale comme une « institution » de la religion. Qu’a-t-elle fait du corps d’Eve ?

 

Maintenant Eve sera, pour un instant, un mélange de second sexe avec l’image redoutée de la Mère des vivants. Mon langage se meut dans un clair-obscur où la précision manque, bien sûr, justifiée par la difficulté de la thématique.

 

Au-delà du mépris pour le corps humain, (‘« institution » a méprisé avec plus de force et de vigueur le corps d’Êve, corps de femme. La morale faite par les hommes ne pouvait qu’accentuer les démons à figure de femme. Le sexe a figure de femme et la sexualité est femme. Dans le rejet de la sexualité, on a rejeté la femme. Les hommes de la religion, marqués par un profond dualisme, avaient peur d’être engloutis par les abîmes profonds de leur propre moi, par les forces mystérieuses de la vie exprimées par le corps de la femme. Ils ont confondu ce corps avec leurs peurs existentielles. Pour cela, ils l’ont fui.

 

Nous sommes dans l’horizon des symboles et ceux-ci disent plus du réel que le vocabulaire discursif courant. Nous en avons besoin quand le simple discours est insuffisant pour exprimer le tremblement du corps, le noeud dans la gorge, la colère qui envahit les corps sacrifiés sans gloire, condamnés à être les boucs émissaires d’une théologie et d’une Église/Institution qui se refuse à revoir les fondements anthropologiques de ses constructions.

 

Des corps ayant besoin d’oxygène, de soleil, de nouvelle expression parce que les images/synthèses des peurs n’ont pas encore été exorcisées et les exorcistes qui veulent le faire ne sont pas acceptés.

 

J’emprunte à Rubem Alves le mot : « Nous sommes effrayés par la peur du corps. Peut-être parce que nous savons que tout, dans le corps, crie contre la domination. Tout corps crie pour la liberté et le plaisir. Et les maris ont peur que, dans leurs femmes, le corps se réveille. Et les femmes sentent la même peur en relation aux enfants. Et tous deux s’allieront pour conspirer contre les corps des parents. » 1

 

Et je continue, moi-même : les Églises ont peur des corps, principalement du corps de la femme. Elles craignent de lui ouvrir des espaces parce que celui-ci exigera une nouvelle organisation de l’espace et du pouvoir « sacrés », parce qu’elles auront à habiter avec des corps différents dans une relation entre corps de droits égaux. Étant ainsi, elles ne pourront plus dicter des ordres pour la soumission de ces corps, elles devront diviser le pouvoir sur les corps.

 

Les Églises en général préfèrent une anthropologie d’égalité verbale, mais d’empreinte éminemment patriarcale et hiérarchique. Elles ont une anthropologie fixiste dans la mesure où elles sacralisent ce qui a été dit de l’être humain comme vérité éternelle sur l’être humain.

 

C’est dans cette ligne anthropologique que nous revenons à la peur de la sexualité. Cette peur est une expression de la peur de la « Mère des vivants », peur innée, peur qui dévoile la nudité du corps cherchant toujours des raisons au-delà de lui-même, raisons qui, non regardées en face, vont finir par l’aliéner de sa propre réalité.

 

Ce ne fut pas par hasard que les Églises, clairement ou de façon voilée, ont toujours combattu le corps et se sont peu préoccupées de prendre des positions contondantes et de dénoncer le massacre des corps dans les différentes situations historiques où ce fait est arrivé.

 

Ce n’est pas par hasard que la direction de l’Église est dans les mains de célibataires, parfois d’apparence désexualisée, célibataires hommes, fermant catégoriquement l’espace pour la femme. Elle peut « envahir » les espaces dans lesquels se donnent les décisions « sacrées » pour les servir comme domestique, subalterne et obéissante. Dans les vestibules de l’Institution/Mère commandée par des hommes, n’entrent à peine que les vierges ou quelques mères/domestiques rachetées de leur sexualité par la fonction procréatrice, unique justificatrice de la pratique sexuelle.

 

Partir du corps c’est le racheter, c’est accueillir en lui la création comme profondément bonne, c’est accueillir le baiser divinisant de la matière dans le tremblement des corps, dans leur échanges énergétiques, dans le mystère qu’ils renferment, dans la vie qu’ils cherchent.

 

Partir du corps, c’est racheter le corps humain total : homme et femme ; c’est lutter pour sa résurrection, pour sa vie avec les « armes » de la vie. La morale a été fréquemment « arme » de mort pour le corps considéré en premier lieu déchu. La morale a été l’« invention » d’un corps spirituel pour nier l’extraordinaire matérialité divine de nos corps.

 

Partir du corps, c’est partir du Royaume de Dieu, annonce de rédemption pour les corps, annonce de la bonne nouvelle, de joie, de liberté, de jouissance des corps. Dans la perspective du Royaume, il n’y a pas de casuismes, il n’y a pas la loi au-dessus de l’homme et de la femme, il n’y a pas Dieu, image de l’homme dominateur.

 

Dans la perspective du Royaume, la morale se construit à partir de la liberté et de l’égalité des corps qui cherchent l’infinie bonté de Dieu dans la construction de l’amour et de la justice, dans la contemplation de l’humain comme un des lieux privilégiés d’énergie divine, et de la sexualité comme expression de la même énergie.

 

Prendre le corps comme point de départ de la Théologie morale, c’est accueillir une anthropologie unitaire qui essaie de dépasser les dualismes et d’y englober les ambiguïtés inhérentes à l’existence humaine. Cette anthropologie part de l’histoire, ou mieux, de ce que les yeux peuvent voir du comportement humain et, à partir de cela, l’humaniser. Il n’est pas question d’établir d’avance un idéal à être suivi par tous, mais quelques critères à partir desquels la conduite humaine pourra s’orienter, critères qui ne sont pas extérieurs à la merveille du corps, mais qui partent de cette réalité fondamentale qui nous constitue.

 

Seul un fondement anthropologique unitaire et égalitaire pourra « recréer » l’homme et la femme à l’image de Dieu et Dieu à l’image de l’homme et de la femme. Les conséquences historiques, sociologiques, ecclésiales et morales apparaîtront ensuite.

 

Seul un fondement anthropologique unitaire et égalitaire vaincra la peur de la « Mère des vivants », ou mieux, cherchera à localiser cette peur existentielle de l’homme et de la femme en des images dans lesquelles l’un et l’autre soient profondément impliqués.

 

Pour cela, il faut exorciser la peur, en parler, affronter les géants et les démons et, plus nous allons nous en approcher, plus ils vont s’amenuiser. Ils vont peu à peu réduire leur stature dans la mesure où nous les affrontons, où nous les appelons par leur nom, où nous les reconnaissons, nous reconnaissant en eux. C’est seulement ainsi qu’ils pourront vivre de façon humaine avec les humains qui les ont produits ; ils nous épeureront comme les frayeurs normales et quotidiennes de la vie ; ils vivront en nous sans que nous les considérions comme des monstres auxquels il est nécessaire de poser des pièges ou de faire des tranchées de guerre.

 

La peur de la « Mère des vivants » sera alors la peur de l’homme et de la femme devant le mystère de l’existence, peur localisée dans la propre existence. La femme cessera d’être la figure synthèse de cette peur et les deux seront de fait une seule chair cherchant le bonheur qui demeure dans leur désir. Tout cela nous prépare pour le troisième et dernier point de notre réflexion.

1-      Alves, Rubem, Variations sur la vie et la mort, Éd. Paulinas, Sao Paulo, 1982, p.172

(Dans l’ouvrage cité au début du présent article, ce troisième point est ainsi désigné : « Tâche éthique et politique de relire les Écritures à partir d’une nouvelle anthropologie », tandis que 1° premier s’intitule « Êve, la Mère des vivants » et explicite cette notion de peur mentionnée par  l’auteure.)