Le droit de parole dans l’Eglise entre libération conditionnelle et liberté surveillée

Le droit de parole dans l’Eglise entre libération conditionnelle et liberté surveillée

 

Tous les systèmes dogmatiques ont quelque chose en commun : ils rendent illusoire la liberté de parole, même lorsqu’ils prétendent en conférer le droit à leurs membres. Comment en effet pourraient-ils accorder une véritable liberté d’expression alors que, par définition, ils excluent la liberté de penser hors des bornes qu’ils ont fixées avec une autorité si absolue qu’elle ose, en certains cas, revendiquer le privilège de l’infaillibilité ? Nous sommes en face d’une logique implacable parce que absolument indispensable au maintien des dogmatismes quels qu’ils soient. Quand une institution prétend posséder la vérité et exercer in monopole sur sa parfaite interprétation et transmission, ses responsables se voient contraints de contrôler étroitement tout ce que pensent, disent et écrivent les personnes qui revendiquent leur appartenance au groupe. Comment en effet exposer à la libre discussion une doctrine qu’on juge irréformable ?

 

L’Église catholique, on le sait, a poussé très loin cette logique. Si bien qu’en son sein il n’y a pas que la lumière qui ait jailli du choc des idées, la flamme des bûchers s’y est aussi allumée. La chasse à l’hérétique a commencé très tôt dans le milieu chrétien, comme le montre à l’envi l’histoire des dogmes comme celle des joutes idéologiques sans merci qui en ont marqué l’élaboration, et l’interminable liste des anathèmes qui ont accompagné leur proclamation.

 

Mais, à vrai dire, il ne m’apparaît ni utile ni souhaitable de remonter trop loin dans l’histoire. La démonstration de la mise à mal du droit de parole dans l’Église peut aisément se faire en choisissant des exemples beaucoup plus près de nous. Avant de plonger dans le vif du sujet, prévenons une objection : si le droit et 1 a liberté de parole, comme le droit et la liberté de pensée sont si malmenés dans l’Église, comment expliquer l’existence de bibliothèques entières consacrées à des ouvrages théologiques et exégétiques qui ne peuvent pas raisonnablement tous dire la même chose ? L’objection est pleine de bon sens, mais plutôt facile à réfuter. Le droit de penser, d’écrire et de parler existe dans l’Église, mais il est en liberté surveillée, en libération conditionnelle. Si votre pensée se conforme en tous points à celle du magistère, si votre plume se met à son service, si votre parole s’élève pour faire écho à sa voix, tout va pour le mieux. Mais si vous osez remettre en question quelque doctrine établie, et le faites savoir, malheur à vous. Pour ceux qui ont 1 a conviction de détenir la vérité, telle que Dieu lui-même est censé l’entendre et 1 a leur faire connaître, la liberté consiste à serrer les rangs et à marcher d’un même pas.

 

En toute justice on doit dire que les femmes ne sont pas vraiment plus malmenées que les hommes à ce chapitre. S’il peut arriver que celles-ci estiment avoir davantage à se plaindre, c’est qu’elles s’expriment plus souvent et avec plus de passion que les hommes sur des questions que l’Église a choisi de soustraire à toute discussion, arguant que sa doctrine sur ces sujets ne peut pas changer, parce qu’elle ne fait que traduire la volonté divine et les exigences de la nature, telle que Dieu l’a créée de toute éternité. À titre d’exemple, citons l’accès des femmes aux ministères ordonnés et le contrôle de la fécondité. Mais les théologiens et les exégètes masculins qui osent faire entendre une voix discordante risquent tout autant d’être rabroués. Tout au long des siècles et jusqu’à nos jours ils furent nombreux à payer cher leur liberté de pensée et de parole. Il est vrai que des femmes on a toujours attendu une soumission supposée naturelle… Quand elles se rebiffent, vn ordre immémorial semble vaciller. Ce qui rend leur cas gravissime.

 

Un peu d’histoire

Le 10 mars 1791, le pape Pie VI, dans le bref Quod aliquantum, qualifie la liberté de penser et d’écrire de « droit monstrueux », quant à l’idée d’égalité qui fera les beaux jours de la Révolution française sur le point d’éclater, elle est jugée « insensée »1 :. Le ton était donné. Au chapitre du droit de parole dans l’Église, le XIXe siècle allait marquer une période sombre ; d’autres diraient d’obscurantisme. L’attitude romaine se présente comme une réaction extrême aux souffrances et aux vexations vécues par le pape Pie VII lors de l’invasion française de l’Italie sous le règne de Napoléon. Dès 1814, des cardinaux romains surexcités qualifient de « diaboliques »’ toutes les idées modernes, et sept cents cas d’hérésie sont dépistés en quelques mois à peine. Le pape, âgé et malade, est incapable de lutter contre les débordements de zèle de son entourage. Quand il meurt le 20 août 1823, le sort en est jeté ; en réaction aux excès de la Révolution française et de ses idéaux, Rome choisit d’être « anti-libérale, anti-moderniste et anti-scientifique « 2.

 

Sous Léon XII (1823-1829), les choses sont loin de s’améliorer. Le pape s’attaque en particulier aux sociétés bibliques qui traduisent la Bible en langues vernaculaires, en sorte qu’elle devient accessible à tous. Ceux qui enseignent « que Dieu a donné à tout homme une entière liberté » sont vigoureusement dénoncés3.

 

Pie VIII ne règne que vingt et un mois (mars 1829 – novembre 1830), juste le temps de s’en prendre à ceux qui remettaient en cause le célibat ecclésiastique. Son successeur, Grégoire XVI, élu après cent tours de scrutin et cinquante jours de délibérations, incarne à merveille, si l’on peut dire, l’esprit réactionnaire. On aurait tort de croire que l’Église au XIXe siècle ne cherchait à exercer son contrôle sur le droit de penser, d’écrire et de parler, pour ne le faire peser que sur les théologiens, et qu’elle laissait la bride sur le cou aux scientifiques dans la poursuite de leurs recherches et la communication de leurs résultats. Une lecture littérale de la Bible avait depuis longtemps incité les autorités ecclésiales à se poser en censeurs de tous les développements de la science qu’elles jugeaient contraires à l’enseignement de l’Écriture. On sait que la cosmologie biblique, par exemple, était irréconciliable avec les observations de Galilée, d’où « l’Affaire ». Mais cette discipline n’est pas seule en cause. Toutes les questions touchant l’âge de la Terre et l’origine de l’homme étaient réputées, au dire des autorités romaines, avoir trouvé leurs réponses définitives dans la Bible, et particulièrement dans la Genèse. Déjà Richard Simon, au XVIIe siècle, cet oratorien qui fut chez les catholiques le précurseur de ce que l’on appellera plus tard l’exégèse historico-critique, avait soulevé une formidable polémique en soutenant que pour parvenir à la compréhension d’un texte il ne suffisait pas d’analyser les mots qui le composent et la structure grammaticale qui les agence, mais qu’il faut encore connaître l’histoire de sa rédaction et le milieu où il a vu le jour. Il avait beau professer son respect de la Tradition, Bossuet contre lui ne désarmait pas, et considérait que ses ouvrages représentaient « une dangereuse et libertine critique4  ». Ne prétend-il pas qu’il est périlleux de forger des dogmes à partir de documents dont on ignore la version originale ? Si le texte primitif a été déformé, mal traduit, mal compris, toutes les constructions théologiques qui en découlent ne peuvent être qu’extrêmement fragiles, osait-il conclure. Simon paiera d’une mise à l’Index et d’un exil en province sa liberté de parole et d’écriture.

 

Les développements de la géologie et de la paléontologie rendaient bien difficiles à un esprit cultivé une adhésion sans failles aux enseignements de l’Écriture sur l’âge de l’Univers et de la Terre, sur le moment de l’apparition des espèces vivantes et de l’homme. Au XIXe siècle, les débats sur ces questions prennent un tour passionné. Si l’ouvrage de Darwin, l’Origine des espèces, n’est pas mis à l’Index, la théorie de l’évolution est vigoureusement combattue et ridiculisée.

 

L’Église s’est fait fort d’encourager le développement de la science en autant que ses conclusions étaient susceptibles d’apporter des preuves à la croyance traditionnelle puisée dans l’Écriture. Eh d’autres mots, elle encourageait 1a « vraie » science. La « fausse », celle qui mettait « la » vérité doctrinale en cause, était énergiquement dénoncée. Les thèses développées par les théologiens sont jugées avec de semblables critères. La « vraie » théologie ne peut et ne doit que renforcer la foi dans les dogmes. La « fausse », elle, choisit de s’interroger sur 1a pertinence de les maintenir tels quels, sans remises en question significatives.

 

Si Galilée avait publié en latin plutôt qu’en italien le fruit de ses observations astronomiques et ses conceptions atomistes en physique, qui rendaient difficile le maintien de la doctrine de la transsubstantiation, telle que définie au concile de Trente, peut-être aurait-il eu un peu moins d’ennuis avec l’Inquisition. L’usage du latin aurait rétréci son public, et sa prise de parole aurait eu moins de retentissement. La même remarque s’applique aux travaux de Richard Simon qui préféra le français au latin si courant dans les milieux ecclésiastiques. Mais les censeurs, bien sûr, fort versés dans la langue de Virgile et de saint Augustin, ne manquaient pas d’épingler aussi ceux qui choisissaient de s’exprimer en latin. Mais on peut croire qu’une liberté de parole procurant à son auteur une plus large audience aggravait encore aux yeux des autorités le danger représenté par les thèses que ces personnes avaient osé élaborer.

 

Dans l’encyclique Mirari vos du 15 août 1832, Grégoire XVI condamne la liberté de conscience qui, selon lui, prépare la voie à « la plus pernicieuse1  » de toutes les erreurs, la liberté d’opinion étant fatalement suivie de « la licence des discours et de l’amour des nouveautés5  ». À ces calamités « se rapporte la liberté 1 a plus funeste, la liberté exécrable, pour laquelle on n’aura jamais assez d’horreur et que certains osent demander et étendre partout, nous voulons dire la liberté de 1 a presse et de l’édition6  » , concluait le pontife. En d’autres mots, le droit à une parole publique est à proscrire et à combattre, comme on le disait des « mauvais films » au temps de ma jeunesse sage.

 

Et pour faire bonne mesure, le paragraphe 22 du Syllabus de Pie IX, en date du 8 décembre 1864, condamne comme une erreur la proposition suivante : « La responsabilité des maîtres et des écrivains catholiques n’est complètement liée qu’en les matières définies par le jugement infaillible de l’Église comme étant des dogmes que tous doivent croire7  ».

 

Si ceux et celles qui s’adonnent à la réflexion théologique ne peuvent plus proposer, par la parole ou par l’écrit, la moindre opinion personnelle qui ne cadre pas à la perfection avec les opinions romaines, même non définies comme dogmatiques, il faut affirmer qu’il n’y a pas de liberté de parole. Mais on objectera que ces excès n’ont plus cours au XXe siècle. Certes, le ton a changé, mais le serment de fidélité que Rome a cherché à imposer récemment aux personnes chargées de l’enseignement de la théologie, et qui implique l’adhésion inconditionnelle non seulement aux doctrines déjà définies, mais encore à celles qui pourraient l’être éventuellement, mais dont personne ne connaît encore la formulation, tout cela évoque de pénibles échos du siècle dernier et une mentalité qu’on aurait espérée révolue.

 

Combien de penseurs, de théologiens et de théologiennes de notre temps ont connu l’opprobre des condamnations romaines, des interdictions d’enseigner et de publier, voire, pour les clercs, d’exercer leur ministère sacerdotal. Il faut renoncer, faute d’espace, à en dresser une liste exhaustive, mais disons qu’elle est pleine de noms célèbres, de Teilhard de Chardin à Eugen Drewermann, en passant par Marc Oraison et Ivone Gebara. Certains ont eu la chance d’être réhabilités, d’autres pas. Quelques-uns ont choisi de se rétracter, d’autres de se soumettre en silence. Certains enfin ont protesté et ont payé cher cette ultime liberté. Le « délit d’opinion », quand il se manifeste par la plume ou par la parole, peut entraîner non seulement 1 a censure des oeuvres jugées litigieuses, mais encore la mise au ban des personnes. Adopter de telles sanctions, c’est se lancer sur une voie pavée d’embûches, où l’autorité a souvent autant sinon plus à perdre que les personnes mises en accusation. Chercher à imposer sa vérité comme l’unique vérité est une entreprise hasardeuse. Dans le domaine théologique, où tout repose sur la foi, alors qu’il ne faut espérer ici bas aucune preuve, les autorités peuvent, à la rigueur, s’en tirer sans irréparables dommages. Mais dès que les thèses théologiques entrent en conflit, voire en contradiction, avec les preuves fournies par la science, on frôle la catastrophe. L’affaire Galilée demeure le prototype de ces désastres où sombre la crédibilité des autorités ecclésiatiques. D’ailleurs, certaines des volte-face de l’Église elle-même — on n’a qu’à comparer à titre d’illustration le discours du Syllabus à celui du concile Vatican II sur la démocratie et la liberté religieuse — montrent à l’envi  a fragilité de certaines doctrines prétendument irréformables, voire divinement inspirées.

 

Le droit de parole existe dans l’Église, mais il est policé, et coïncé entre 1a libération conditionnelle et la liberté surveillée. En veut-on un signe évident, mais qu’on choisit souvent de minimiser, voire d’oublier ? Ce signe qui ne ment pas c’est l’autocensure, ce silence que tant de personnes s’infligent dans les milieux ecclésiaux de peur d’encourir des sanctions sévères et jugées trop lourdes à porter. Crainte, faiblesse ou complaisance, qu’importé ? La libre prise de parole est perçue comme périlleuse. Il faut néanmoins en user comme de la liberté elle-même, à ses risques et périls, mais avec dignité et responsabilité, ainsi que nous le faisons à L’autre Parole. En pleine crise anti-moderniste, Maurice Blondel avait eu ce mot : « La liberté des enfants de Dieu ne se reçoit pas, elle se prend ». Entendons, je vous prie, la formule comme une invitation qu’il serait pusillanime de refuser.

 

MARIE GRATTON, MYRIAM

 

1 Minois, Georges, L’Église et la science, Histoire d’un malentendu, de Galilée à Jean-PaulII, Paris, Fayard, 1991, p. 184.

2 Ibid., p. 186.

3 Ibid., p. 187.

4 Ibid., p. 79.

5 Pie IX, Quanta cura et Syllabus, Documents réunis par Jean-Robert Armogathe, Paris, J.

J.Pauvert, 1967, p. 85.

6 Ibid., p. 86.

Ibid.

7 Ibid., p. 59.