Une prise de parole difficile

Une prise de parole difficile

 

J e suis une personne sourde oraliste, ce qui veut dire que je dois lire sur les lèvres de mes interlocuteurs pour pouvoir communiquer. Dans les rencontres individuelles, la communication se fait généralement bien. Il existe pourtant plusieurs obstacles à une bonne lecture labiale : les moustaches des messieurs, les accents étrangers, la pénombre ou la noirceur et bien d’autres.

 

L’accent étranger

Avec la pratique, je parviens à décoder un accent étranger. Exemple : À l’hôpital où je travaillais en tant que puéricultrice, j’étais en contact avec des infirmières noires. Il m’a fallu de sept à dix jours d’entraînement pour parvenir à saisir le mode d’articulation d’une première infirmière et j’ai dû refaire le même apprentissage avec chacune des autres. Cet apprentissage, même avec des interlocutrices de ma propre culture, est toujours ardu et peut donc difficilement se faire dans une rencontre fortuite avec des inconnues.

 

La pénombre

Si mon interlocuteur est placé dos à une fenêtre ou simplement devant une source lumineuse, je ne parviens pas à voir le mouvement de ses lèvres, donc je ne puis déchiffrer le message qu’il veut me transmettre.

 

L’apport d’une prothèse

Même avec le port d’une prothèse auditive, la communication dans un groupe est loin d’être évidente. J’en ai fait l’expérience durant neuf ans. La prothèse que je portais alors amplifiait les sons de la voix par trois et le bruit — comme le déplacement d’une chaise — par dix, ce qui m’agressait l’oreille et couvrait ce qui se disait. Comme malentendante, je dois faire la discrimination des sons, ce qui m’expose à faire des erreurs d’interprétation et à intervenir à contretemps. D’où ma difficulté à m’exprimer dans un groupe.

 

Le Syndrome de Minière

À 38 ans, j’ai dû cesser de porter une prothèse auditive à cause du Syndrome de Ménière, une maladie de l’oreille interne qui provoque un tournis continuel accompagné de nausées, de vomissements occasionnels intolérables accentuant le tournis et d’acouphènes agressifs. Mes yeux qui clignotaient sans arrêt comme un métronome m’empêchaient de lire sur les lèvres de mes proches. De plus, j’étais intolérante aux quelques médicaments qui auraient permis le contrôle de cette maladie dont j’ai souffert durant deux ans alors que mes six enfants avaient entre trois et douze ans. Après avoir tenté mais sans succès l’utilisation d’une prothèse auditive électronique, nouvellement mise sur le marché, le recours à des soins chiropratiques m’a permis de reprendre graduellement mon équilibre. C’est alors que j’ai pris la décision de m’en tenir à la perception oraliste.

 

Je me souviens de deux circonstances particulières où j’ai expérimenté combien il est difficile à une personne sourde oraliste de fonctionner dans un groupe.

 

La première circonstance s’est présentée lors d’une rencontre d’équipe des membres des Foyers Notre-Dame dont nous faisions parti mon mari et moi. Pour 1 a première fois, j’ai demandé et obtenu de prendre la parole dans le groupe. Cet événement m’a vraiment marquée.

 

L’autre expérience a été vécu à une rencontre de pastorale où j’accompagnais mon mari pour lui faire plaisir. Après la rencontre, j’ai demandé à une participante quels étaient les principaux points discutés. Je lui dis alors mon opinion sur l’un de ces points à quoi elle me répliqua : « Comme c’est dommage que vous n’ayez pas dit cela devant l’assemblée. Vous avez de bonnes idées ». C’était la première fois que quelqu’un se disait intéressé à MA PAROLE. Comme je souhaiterais que de pareilles interventions se multiplient !

 

En 1981, cinq femmes malentendantes et sourdes, dont je suis, fondaient l’Association des Devenus Sourds du Québec. Durant les années qui ont suivi, nous avons obtenu la formation de personnes comme INTERPRÈTES ORALES dont 1 a tâche est bien différente des interprètes gestuelles.

 

Grâce à ce service, je poursuis des cours à l’Université de Montréal depuis 1989. En 1994, j’ai obtenu une maîtrise en éducation, option en andragogie. Depuis, je poursuis une formation continue pour me faire plaisir. Le problème de la prise de parole, durant ces cours, est la difficulté d’intervenir parce que le temps, qui s’écoule entre ce que le professeur dit et le moment où je lis sur les lèvres de l’interprète l’énoncé du message, peut être d’une minute. Lorsque je lève la main pour demander la parole, mon signe n’est pas toujours perçu immédiatement et lorsqu’on me cède la parole, il est déjà trop tard. Le temps opportun pour intervenir est passé.

 

Dans l’avenir, j’espère pouvoir bénéficier encore des services bénévoles d’un ou d’une interprète orale pour réussir une meilleure PRISE DE PAROLE. Il me semble que les bonnes idées que je reçois de Dieu (e) pourraient servir aux autres.

 

MlCHELLE BOUDREAU, BONNE NOUV’AILES