Les grèves dans le secteur public et nous

Les grèves dans le secteur public et nous

 

Comme membre à part entière d’une société nous sommes concernées par les phénomènes sociaux qui touchent à un degré ou à autre tous les citoyens. Or, les négociations qui s’en viennent dans le secteur public est un de ces phénomènes qui solliciteront nos réactions soit comme payeuses de taxes, soit comme syndiquées, soit comme « dérangées » ou soit les trois à la fois.

 

Comme payeuse de taxes nous croyons que toute augmentation de salaire des employés du secteur public augmente notre compte de taxes. A cela-je dirai qu’il nous faudrait être vigilantes pour toutes les dépenses de l’Etat, car il arrive souvent qu’on refuse une augmentation aux préposés à la buanderie ou aux cuisines qui ont très souvent des conditions de travail exécrables : location et exiguïté des lieux (sous-sol), chaleur, humidité, etc. et qu’on accorde, par exemple, un salaire de $90,000.00 à Bryce Mackasey comme président « honoraire » d’Air Canada. Avons-nous songé que 90 cuisiniers ou buandiers et leurs aides pourraient obtenir une augmentation salariale annuelle de $1,000.00 avec cet argent, soit le 1/15 de ce qu’ils gagnent présentement en· moyenne. Et si l’on nous dit que les travailleurs du secteur public-sont mieux payés que ceux du secteur privé, avons-nous songé que les premiers sont majoritairement syndiqués, donc capab1es de négocier leurs services, et les deuxièmes minor1ta1rement ? N’oublions pas que les luttes syndicales profitent, à plus ou moins ·long terme à ceux qui ne sont pas syndiqués . et .essaient de l’être.

 

Comme syndiquées c’est-à-dire partie prenante à ce rouage de notre système économique qui rend possible la négociation des conditions de travail il dans un rapport de forces plus équilibré, nous devons éviter la non-participation puisque celle-ci donne un chèque en blanc à ceux qui y mettent du temps et des énergies.

 

La participation aux luttes syndicales, l’action en solidarité, le jugement porté de l’intérieur du groupe et fondé sur la pratique syndicale s’accommodent des désaccords ; mais toutes critiques sur ses pratiques seront d’autant plus crédibles qu’el es seront faites de l’intérieur grâce à i une participation vraie.

 

Comme « dérangées » par une possible grève il faudrait Se demander Si les grévistes ne se battent pasprécisément pour le mieux-être des malades, des enfants à éduquer, etc ••• Songeons aux coupures de postes, aux conditions de travail, etc. N’oublions pas de réfléchir au temps des années ’50. On changeait alors les draps des malades en dortoir, une fois par semaine ; de plus, pour avoir soin de soixante malades, la religieuse en charge du département, laissait l’étudiante-infirmière et une aide seules de cinq heures du matin à sept heures et demie pour aller faire ses prières. Personne ne criait à la prise d’otage, personne ne criait à la cruauté ! Que de luttes il a fallu mener pour le mieux-être du malade ! Il en va de même des institutrices qui ne font pas toujours la grève pour le plaisir davoir un manque à gagner. La meilleure façon de juger et de prendre partie est encore de bien se renseigner, de questionner son parti-pris en regard de l’Evangile et pour celles qui sont syndiquées, de participer activement à la tâche syndicale en coude à coude avec les autres travailleurs. A ces occasions elles pourraient découvrir des connivences qui apprendront à questionner la foi, à questionner la lecture .de l’Evangile à partir d’un vécu propice à  cette réflexion.

 

Le syndicalisme peut fournir un terrain de choix à l’épanouissement des valeurs chrétiennes de solidarité de justice et d’égalité. Cependant, en tant que femmes et chrétiennes il y a une attitude à craindre. Souvent on voudra volontariser une participation pour changer le style de syndicalisme et l’orienter. vers la doctrine sociale de l’Eglise, parce qu’on se sent d’abord et avant tout, membre de cette institution. Le bon attentisme à tout prix, Je respect de la propriété privée des biens de production et la confiance en la bonne volonté des patrons qui ont pourtant comme premier souci la maximalisation des profits se font obligatoirement au détriment même des humains qui fournissent la force de travail. Toutes ces attitudes répondent bien à une motivation de missionnariat, de don de soi, de soumission à l’autorité qui sont le propre de ceux qui ont donné un sens chrétien à leur vie. Ce sont aussi trop souvent des attitudes de femmes. A un double titre,, quand on fait appel aux bons sentiments de ce genre, les femmes chrétiennes peuvent oublier le but qu’elles se sont assigné en liant leurs forces à celles des autres travailleurs. Elles savent pourtant bien que le respect de leurs droits a toujours été obtenu par des luttes. Aussi devraient-elles se demander si les valeurs de soumission, de bonté à court terme, de peur de faire mal temporairement, sont efficaces dans la lutte pour l’établissement des valeurs chrétiennes sur lesquelles elles s’enlignent.

 

Ne serait-il pas plus pertinent de vivre, sans mandat chrétien, le syndicalisme, comme les autres syndiqués qui partagent ces valeurs non exclusivement chrétiennes ; puis de juger de l’intérieur, sur ce qu’on voit, ce qu’on fournit en matière d’informations. Par la force des choses, chacun vit alors sa foi en se rappelant le sens de l’incarnation, en ajustant les messages et les exemples du Christ aux conditions dans lesquelles on est objectivement placé. Dans les discussions et l’action on interprète en son temps et lieu Jésus-Christ qui interpelle sur .le terrain.

 

Je vous rappelle que la majorité des travailleurs dans le secteur public sont des travailleuses et c’est à ce titre que L’AUTRE PAROLE vous convie à ces réflexions.

 

N.B.      Le compte-rendu d’une intervention de 1’auteur auprès d’une centaine de religieuses syndiquées, sera reproduit dans la revue « APPOINT » de décembre 79 (5006 Grenier, Montréal).

 

Judith Dufour