LITANIE DU PEUPLE DE DIEU

Au nom d’un signe des temps

Pour le réseau Femmes et ministères, préoccupé du statut des femmes en Église et de la notion de ministère, le tollé soulevé par la récente lettre pastorale sur la pratique du sacrement de pénitence du cardinal Marc Ouellet indique qu’une large partie de la population catholique est blessée par cette lettre.  À moins d’y percevoir un signe de Dieu dans l’histoire de l’humanité.

Au nom des efforts faits jusqu’à ce jour depuis des années

C’est pour être plus attentifs aux besoins de leurs communautés exprimés, entre autres lors des rencontres préparatoires au synode de Québec de 1995 et pour revaloriser le sacrement du pardon, alors grandement déserté, que l’évêque en titre, après réflexion et de multiples consultations auprès de ses confrères évêques, de ses conseillers, des pasteurs et des équipes pastorales, a proposé l’absolution collective lors de célébrations communautaires (Loi synodale du diocèse de Québec, art. 97 et 98, 8 décembre 1995.)

Cette démarche a permis à des centaines de fidèles de renouer avec ce sacrement.  Il n’est donc pas surprenant que de nombreux prêtres et membres d’équipes pastorales se sentent aujourd’hui désavoués dans leur travail d’évangélisation. Pourquoi briser ces acquis, encore fragiles, obtenus après maints efforts ?  Ne sommes-nous pas en train de faire porter des fardeaux plus lourds sur les épaules des gens à la manière des pharisiens ?  Ne serait-ce pas l’Église-institution qui s’enferme  dans des conditions et qui y enferme le peuple de Dieu avec elle ?

Au nom de la maturité des consciences

Pourquoi contraindre à une pratique susceptible d’infantiliser les gens ? L’encadrement propre à la confession individuelle favorise-t-il inévitablement une réelle prise en charge de ses fautes et de sa culpabilité ?  S’agit-il de trier, d’évaluer et de ranger les péchés selon un catalogue punitif utilisé autrefois, dans le cadre de l’ancienne morale, repérant les péchés qui peuvent être pardonnés, ceux pour lesquels on peut nous refuser l’absolution et ceux qui encourent une excommunication dont la levée n’est réservée qu’à l’évêque ou à son délégué ?

Faut-il craindre une prochaine lettre pastorale qui réinstaurerait l’obligation pour les femmes de se couvrir la tête pour entrer dans une église ?  Ou encore, l’obligation de se confesser devant une grille ?  S’en suivrait-il l’interdiction d’une présence des femmes dans le chœur de même que l’interdiction pour elles de proclamer des lectures et de distribuer la communion ?

Au nom d’une conception plus saine et plus humaine de l’aveu

Il faut éviter le culte du péché présent parfois dans l’obsession maladive de l’aveu individuel.  Faut-il rappeler ce temps, pas si lointain, où à la fois femmes et hommes vivaient déchirements et angoisses à l’idée d’avoir à se confesser, de manière exhaustive et tatillonne, de fautes associées à la morale sexuelle ? 

C’est méconnaître et mépriser le travail des psychologues que de s’imaginer que quelques minutes consacrées à l’aveu des fautes à un prêtre puissent suppléer à des consultations avec les psychologues.  De plus, il serait présomptueux de croire que c’est la disparition de la confession qui a mené à une plus grande fréquentation des psychologues.  La confession individuelle n’a-t-elle pas toujours été accessible … ?

Au nom d’une conscience sociale

Réalise-t-on l’énorme portée et l’heureux geste plein de sens de l’absolution collective dans notre monde de plus en plus individualisé ?  Regarder chacun chez soi les médias nous raconter le soir nos bavures quotidiennes d’être humain n’est pas très espérant.  Le temps de l’absolution collective n’est-il pas l’occasion de percevoir ensemble notre humanité pécheresse pour se regarder soi-même et décider d’améliorer ce qui, en nous, doit l’être et aussi ce qui, autour de nous, peut l’être.  Il nous semble que la célébration communautaire du pardon favorise davantage cette prise de conscience sociale.  Elle permet de réfléchir à notre propre participation au péché collectif de la communauté chrétienne et de la société, tout en prenant le temps d’y reconnaître son péché personnel.  Comment ne pas voir là l’occasion d’une rémission des péchés ?

Au nom d’une relation pasteur-fidèle soucieuse de dialogue

Dans cette lettre pastorale, nous n’avons pas reconnu le bon pasteur à l’écoute de son peuple.  Elle s’adressait plutôt aux prêtres afin que, marchant sur leur cœur et leur conviction, ils en appliquent les dispositions et en préviennent leurs fidèles.  Quand et où est-il question du peuple de Dieu ?  Les pasteurs ont été consultés, mais ont-ils été écoutés, eux, qui vivent près des gens, les connaissent  et les accompagnent ?  Et ces personnes de la base ont-elles été rencontrées ?  Les « je confirme », « par ma décision », « j’ai donné des orientations », « je demande », laissent voir une lettre disciplinaire et autoritaire.  Qui plus est, une lettre collée davantage aux abstraites directives romaines qu’aux besoins concrets du peuple !

En outre, comment peut-on vouloir mettre fin à l’absolution collective en avançant que les célébrations communautaires avec absolution individuelle donnent « aux prêtres l’opportunité d’entretenir leurs liens fraternels lorsqu’ils se rencontrent pour s’entraider à l’occasion des célébrations » (Lettre pastorale, p. 2) ?

Au nom de l’exégèse

Pourquoi avoir substitué, dans la lettre pastorale (p. 3), la forme singulière « tout homme à qui » à la formule plurielle « ceux à qui » que l’on trouve dans la Bible de Jérusalem et dans la traduction œcuménique de la Bible (TOB), deux traductions françaises autorisées de ce passage de l’Évangile de Jean (Jn, 20, 22-23).

Au nom d’une nécessaire inculturation

La forme de l’aveu individuel a constamment fait l’objet de débats.  « L’histoire du sacrement de réconciliation est une histoire mouvementée et difficile qui nous apprend que l’Église a toujours dû adapter le ministère de la miséricorde à des situations nouvelles.  C’est pour cette raison que la pratique pénitentielle a varié au cours des siècles et qu’elle est encore en questionnement aujourd’hui. »
 (Documentation de Mess’aje)

Dans sa thèse de doctorat (1947), intitulée Histoire de la Pénitence-Sacrement et publiée à la demande du cardinal Villeneuve, l’abbé Emmanuel Bourque, ancien professeur à la Faculté de théologie de l’Université Laval, nous apprend qu’il y a eu plusieurs controverses, entre autres au XIIe siècle, autour de la question de l’aveu individuel.  Y a-t-il un lien nécessaire  entre rémission des péchés et aveu oral ?  Les avis sont partagés.  Le philosophe et théologien Abélard considère la confession comme une pratique fort recommandée, mais non nécessaire.  Rolando Bandinelli, son disciple, qui deviendra pape en 1159, sous le nom d’Alexandre III, n’est pas loin de cette position.            

Alors comment, sous prétexte de communion avec l’Église universelle, s’appuyer sur l’argument de la tradition et s’interdire toute recherche de nouvelles formes d’administration du sacrement du pardon ? Pour être authentiques et éviter le conformisme, la communion avec l’Église et le respect de la tradition n’impliquent-ils pas le passage nécessaire par l’inculturation ? 

Au nom de la rencontre personnelle avec Dieu

C’est Dieu qui accorde le pardon et qui connaît l’attitude intérieure du pénitent ou de la pénitente.  N’est-ce pas une sorte de viol que de forcer la confidence ?  Dans l’absolution collective, la rencontre avec Dieu n’en est pas moins personnelle.  Où est l’aveu quand le Christ dit simplement : « Va, tes péchés sont pardonnés. »  « Lève-toi et marche. »  « Personne ne t’a condamné, moi non plus, va et désormais ne pèche plus. » ?

Comment peut-on juger de la conversion de quelqu’un ?  Celle-ci est-elle toujours un effet nécessaire de l’absolution individuelle ?  Qu’on ne dise pas que les gens participent aux célébrations du pardon de façon impersonnelle et qu’ils sont incapables de nommer leurs propres fautes.  Aussi, l’expression « reconnaissance générique de notre condition de pécheur » (Lettre pastorale, p. 3) est-elle méprisante eu égard à ce que les gens vivent à travers ces célébrations.

Au nom de cette litanie de raisons

Au nom de cette litanie de raisons inspirées de l’Église comprise comme peuple de Dieu,  comment penser revivifier « L’Église catholique de Québec » en sabrant  dans une pratique qui avait fait ses preuves et qui redynamisait la vie religieuse et spirituelle ?  Pour le Réseau Femmes et ministères, l’adhésion massive du peuple de Dieu à la célébration communautaire du pardon avec absolution collective est un signe des temps confirmé par les récentes réactions massives à son interdiction.

Québec, le 22 mars 2005