MA VIE COMME UN ROMAN –

 

 

Sylvia Plath est poète et auteure d’un seul roman, un roman quasi mythique. Étudiante à Londres, cette Américaine y rencontre le poète anglais, Ted Hughes et l’épouse. C’était en 1956. De cette union naquit deux enfants, Frieda en 1960 et Nicholas en 1962. Plath est connue par ses écrits et par la fin tragique de sa vie à l’âge de 30 ans. La cloche de détresse  est le titre du roman qui semble connaître une troisième vie.

 

Le roman est d’abord publié à Londres, en 1963, tout juste un mois avant le suicide de son auteure. Il connaît un certain succès. Intitulé The Bell Jar, il sera réédité en 1971 aux Etats-Unis. C’est à ce moment-là,  donc à titre posthume, que la renommée et la reconnaissance vinrent à Sylvia Plath. En 1972, paraît la traduction française, puis en 2003, vingt ans après la sortie du roman, Gwyneth Paltrow incarne Sylvia Plath à l’écran. Sur les scènes québécoises, c’est Céline Bonnier qui personnifie l’héroïne.

Le roman

La cloche de détresse c’est la cloche de verre qui descend, emprisonne et étouffe Esther, l’héroïne et Sylvia, l’auteure de ce roman autobiographique. Si Plath l’a publié sous un pseudonyme, c’est qu’elle voulait protéger sa famille et doutait de la qualité de sa prose.

Plath y raconte sa jeunesse en mettant en évidence les questionnements des jeunes femmes de son époque : Quelle est leur  place dans la société ? Quel contrôle exercent-elles sur leur vie ? Comment concilier travail, écriture, amour, famille ? Comment concilier les contes de fées : d’une princesse réveillée par le prince ou d’un prince qui a le coup de foudre éternel, avec la réalité quotidienne de garçons plutôt moches quand ils ne sont pas carrément misogynes ? Comment concilier l’Amérique de l’après-guerre, l’Amérique triomphante, avec les questionnements douloureux des femmes ? Comment vivre sa sexualité dans une société au double standard : l’un pour les filles, l’autre pour  les garçons ? Comment vivre une saine sexualité sans un enseignement préalable à ce qu’est la sexualité ? Pourquoi cette société ne met-elle jamais de l’avant le point de vue des femmes ? Pourquoi les femmes doivent-elles servir les hommes, recueillir leur dictée, alors qu’elles portent tant de phrases passionnantes à écrire ?

Le récit conjugue à tous les temps le mal d’être qui résulte de ces questionnements : un mal d’être qui va conduire à de nombreuses tentatives de suicide, à la méfiance et au rejet de la part des gens au courant des gestes posés.

Plath décrit ce qu’elle vit de l’intérieur. Ses relations familiales, sa rencontre avec de jeunes hommes, sa participation à des concours en vue de se faire publier, sa lente descente aux enfers de la dépression, ses tentatives de suicide, ses rencontres avec des psychiatres, les thérapies d’électrochocs qu’elle doit subir et sa lente remontée.

 Même si le roman débute par ces mots qui font référence au domaine politique : « C’était un été étrange et étouffant. L’été où ils ont électrocuté les Rosenberg… » (p.11), là ne réside pas les préoccupations premières de l’auteure car elle  ajoute aussitôt : « Je deviens idiote quand il y a des exécutions. L’idée de l’électrocution me rend malade, et les journaux ne parlaient que de ça. » (p. 11) L’électrocution demeure chez elle une véritable hantise à cause des électrochocs déjà subis.

Le sens des rites

Plath a le sens des rites. Ici et là, elle inclut dans son roman des temps rituels très forts. En voici un exemple portant sur le rite de l’eau purificatrice.

Je médite dans mon bain. Il faut que l’eau soit très chaude, tellement chaude qu’on puisse à peine supporter d’y plonger un pied. Alors, on s’enfonce centimètre par centimètre jusqu’à avoir de l’eau jusqu’au cou…. Je ne me sens jamais autant moi-même que dans un bain chaud. 

Pendant plus d’une heure je suis restée dans cette baignoire au dix-septième étage de cet hôtel pour femmes seulement, loin du jazz et de la tourmente de New York, je me sentais devenir pure. Je ne crois pas au baptême, ni aux eaux du Jourdain, ni à rien de tout ça, mais je crois que j’éprouve pour les bains chauds les mêmes sentiments que les croyants éprouvent envers l’eau bénite… 

« Je me disais : « … Je suis très pure. Tout cet alcool, tous ces baisers gluants, échangés devant moi, la boue qui se collait à ma peau sur le chemin du retour, tout cela se métamorphose en quelque chose de très pur. »

Plus je reste dans l’eau claire et chaude, plus je me sentais pure, et quand finalement, je suis sortie et que je me suis enveloppée dans une énorme serviette de bain douce et blanche de l’hôtel, je me sentais aussi pure et douce qu’un nouveau-né. (pp. 30-31)

Je ne sais si elle est la première à décrire le rôle de l’eau chez les femmes qui ont été ou se sont senties agressées.  Il reste que depuis, dans un bon nombre de films, mettant en scène des femmes agressées, l’usage de la douche ou du bain sert à montrer le rôle  purificateur de l’eau. Le passage vers la reprise en mains, vers un après se fait par le rite des ablutions personnelles de purification.

Sa présence à un accouchement, lui permet de noter  des  rites d’accueil et de baptême :

Je ne sais pourquoi, ce qui me semblait le plus important c’était de voir le bébé sortir de soi et d’être absolument sûre que c’était bien le sien. Je pensais que puisqu’il fallait de toute façon supporter ces souffrances, alors autant rester franchement éveillée.

Je m’imaginais souvent, me redressant à l’aide des coudes sur la table d’accouchement, une fois que ce serait fini, livide bien sûr, pas maquillée, sortant de l’épreuve épouvantable, et souriante, je tendrais les bras vers mon premier enfant et je lui dirais son nom, quel qu’il soit. (p.77)

 Elle aurait aimé que l’Église catholique, qui considère le suicide comme un péché mortel, en tout cas à l’époque, puisse l’accueillir dans un rituel de vie la dissuadant de son obsession. (p. 176)

Et que dire du rite annonçant les séances d’électrochocs.

Chaque matin quand j’entendais l’infirmière frapper avec mon plateau, un immense soulagement m’envahissait, je me savais hors de danger pour la journée. (p. 218)

Elle souhaite aussi (p. 258) un rite pour la « renaissance » à la fin d’une thérapie alors que chacune doit assumer seule sa destinée et poursuivre sa route. Malheureusement, l’auteure n’a pas eu une bonne route. Si le roman se termine sur l’espoir, il en fut tout autrement pour sa vie puisque Sylvia Plath met fin à ses jours un mois après la publication de son roman.

Le film

Sylvia, un film de Christine Jeffs, met en vedette Gwyneth Paltrow dans le rôle de Sylvia et Daniel Craig dans celui de Ted Hughes. Il couvre les sept années d’amour de Ted et Sylvia, passées sous silence dans le roman. Le film débute en 1956 avec leur rencontre à Cambridge et se termine avec le suicide de Sylvia en 1963.

La fille de Sylvia Plath, Frieda, qui ne souhaitait pas qu’un film relatant les amours malheureuses de sa mère et de son père soit sur les écrans refusa tout soutien au producteur. Et  en tant que détentrice des droits d’auteure de sa mère, elle interdit l’utilisation de ses poèmes et autres écrits. Elle ne voulait pas revivre le suicide de sa mère ni voir et entendre ses parents se chicaner. Les enfants n’y sont jamais nommés. Tous les échanges ou presque ne concernent que le couple. Le film souffre peut-être de cela. En bout de piste, comme toute biographie, il donne un aperçu de la personnalité complexe de Plath.

Une scène du film montre Sylvia décrivant son nouvel amoureux comme un sombre maraudeur lui apportant la mort. C’est ainsi que sera Hughes. Elle est déjà sa maîtresse lorsqu’elle l’informe avoir attenté à ses jours dans le passé.

Devenue son agente, c’est elle qui soumet aux éditeurs les copies des poèmes de son mari. Mais bientôt elle se prend au jeu et livre sa propre  écriture au lieu de celle de son mari. Ted lui en veut. Elle se sent à sec. C’est un cercle vicieux.  Finalement, il gagne un premier prix et voit la publication de son recueil de poésie. Ted redevient le séducteur qu’il a toujours été. La jalousie s’installe dans le couple.

Ils ont essayé de vivre aux États-Unis, mais Ted, qui ne se sent pas alimenté par cette culture, ne peut produire. Ils rentrent en Angleterre. Un premier enfant arrive. Les difficultés financières se multiplient. Ted a des liaisons dont l’une avec une amie du couple qui deviendra enceinte. Ted ne se sent pas capable de l’abandonner. Ted et Sylvia sont malheureux l’un sans l’autre et ne peuvent vivre ensemble.

La pièce de théâtre

La cloche de verre, une adaptation très fidèle du roman autobiographique de Sylvia Plath, a été joué en première au Théâtre de Quat’Sous lors de la saison 2003-2004. Le succès a été grand. Il y eut reprise et la pièce a voyagé. Si elle passe ou revient dans votre région, ne ratez pas la performance éblouissante de Céline Bonnier. Elle y tient le rôle d’Esther. Elle sait donner corps au long monologue. Elle est l’incarnation des années 1950 : la coiffure, les robes à crinoline, etc. Mais surtout, elle sait mettre en scène le questionnement des jeunes femmes de l’époque, la douleur des dépressions, la détresse de l’enfermement. On y retrouve une écriture en avance sur son temps. La metteure en scène – Brigitte Haentjens – a su donner la parole à des écrits de femme. Elle a su aussi guider la performance d’une grande actrice. On retrouve dans cette pièce, de grands textes de femmes, de grandes actrices et de grandes metteures en scène ce qui permet d’assurer une vie à la parole et aux écrits des femmes.

Bibliographie

Hayman, Ronald. The Death and life of Sylvia Plath. Sutton Publishing 2003. First publisher : William Heinemann. 1991.

Plath, Sylvia.  The Bell Jar, Faber and Faber, London. 1963 ; La cloche de détresse, Collection L’Imaginaire, Denoël. Traduit de l’anglais par Michel Persitz. Préface de Colette Audry. Note biographique de Lois Ames : 1972.

Filmographie

Sylvia, film de Christine Jeffs. Avec Gwyneth Paltrow dans le rôle de Sylvia Plath et Daniel Craig dans celui de son mari, Ted Hughes.

Théâtre

La cloche de verre. Texte de Sylvia Plath, traduction de Michel Persitz. Adaptation pour la scène : Céline Bonnier, Brigitte Haentjens, Stéphane Lépine et Wajdi Mouawad. Mise en scène de Brigitte Haentjens. Avec Céline Bonnier. La pièce a été créée.