MARGERY KEMPE (1373-1431)

MARGERY KEMPE (1373-1431)

 

Une laïque mystique aspirant à la sainteté

par Agathe Lafortune  août

 

Margery Kempe est une mystique laïque, probablement la première femme mariée reconnue de l’Angleterre médiévale, à avoir mené la double vie de femme du monde et d’aspirante à la sainteté. Un peu avant elle, sur le continent, des femmes mariées s’étaient signalées pour leur vie pieuse : Angèle de Foligno, en Italie, Marie d’Oignies dans le Brabant et Elisabeth de Hongrie. Avec ces femmes, Margery a également en commun le fait d’appartenir à la classe bourgeoise, une classe de gens assez lettrés ou capables de s’entourer de scribes pour écrire comme ce fut le cas pour Margery. La vie de Margery Kempe nous a en effet été racontée grâce aux bons offices d’un clerc. Ce livre, témoin d’un itinéraire spirituel singulier, n’a d’ailleurs été découvert que récemment, soit en 1934. Les notes qui suivent sont extraites de la traduction française de cet ouvrage paru en 1989 et dont André Vauchez, un spécialiste de la sainteté au Moyen âge, signe le texte de présentation.

 

Margery Kempe est née en 1373 dans la petite ville de Lynn sur la côte est de l’Angleterre. Son père, tout comme son mari, John Kempe, y ont exercé la fonction de maire. Bien dotée et industrieuse, elle exploite, bien que pendant quelques années seulement, une brasserie puis une meunerie. On la dit mondaine et orgueilleuse. Courageuse aussi, elle donne naissance à quatorze enfants qui meurent tous en bas âge. A la suite de la mort de son premier enfant, elle connaît l’expérience de la dépression dont elle ne sort qu’à la suite d’un effort de communion avec le Christ souffrant. Commence alors l’histoire de son intimité spirituelle avec Dieu. Engagée dans cette voie, elle n’a de cesse de retrouver la libre disposition de son corps et de se soustraire à l’union sexuelle. Après maints combats dont ses écrits témoignent, elle fait, avec son mari et devant l’évêque de Lincoln, voeu de chasteté. Cela survient après vingt ans de vie conjugale en 1413. L’année suivante, elle part pour Rome puis en Terre sainte. En 1417, elle fait un pèlerinage à St-Jacques de Compostelle. Elle va également à Çantorberry au tombeau de Thomas Becket récemment canonisé. À Norwick, elle rencontre la recluse Julian qui l’encourage à croire que le saint Esprit réside en son âme. On la voit voyager à travers toute l’Europe, seule ou en compagnie de son mari et de groupes de pèlerins. Elle rend visite aux gens d’Église. Elle s’attarde aussi auprès des malades et des affligés. La souffrance des femmes et des enfants semble susciter toute sa compassion.

 

Le Livre de Margery est rempli des pièges tendus par ses détracteurs et des médisances inventées pour la couvrir de discrédit. Tout l’ouvrage est placé sous le signe du rejet. Une femme ne peut pas se détacher des rangs des fidèles obéissants sans faire l’objet de moqueries. Il faut dire que l’Angleterre n’avait pas connu jusqu’alors les formes variées de vie spirituelle qui s’étaient répandues parmi les laïques du continent depuis un siècle déjà. Prétendre mener une vie religieuse intense sans entrer dans un monastère ou s’enfermer comme recluse dans une cellule paraissait une idée saugrenue.

 

L’Angleterre du XIVe siècle, il faut le dire, était troublée aussi par les prêches contestataires du moine théologien, Wycliff, dont l’influence avait conduit à la formation de groupes de piétistes anticléricaux. Les Lollards, parmi eux, prônaient le libre accès de tous les fidèles à la Bible écrite en anglais. Au moment où Margery commence à se signaler, les pouvoirs monarchiques et religieux font des campagnes de répression contre cette hérésie et ses adeptes. Il n’est donc pas étonnant qu’on l’ait dénoncée comme lollarde et sorcière. Elle fut, de fait, arrêtée et soumise plusieurs fois à des interrogatoires, mais elle sut y répondre. Elle paraît avoir été une habile oratrice. Partout où elle passe, elle attire des gens qui ont grande joie, dit-on, à l’entendre parler. Certains veulent la suivre mais, heureusement pour sa sécurité, elle n’entend pas se faire des disciples. Elle se défend d’être anticléricale même si elle blâme la mauvaise conduite des prélats et des gens de leurs maisons.

 

Qu’est-ce qui inquiétait chez elle ? D’abord, paraît-il, son excentricité — qu’on pourrait peut-être appeler plutôt son intensité — et le fait qu’elle se soit signalée par des manifestations excessives de douleur. C’est que, comme bien des mystiques, Margery avait reçu le don des larmes. Partout — y compris en plein sermon du prêtre — elle déborde de compassion pour le Christ. Elle prétend aussi que Dieu lui parle. Elle fait des miracles et elle lit dans l’avenir. Un autre trait de sa personnalité a pu la rendre plus suspecte encore aux yeux des gens de son temps, c’est son anticonformisme. Elle sait en effet se soustraire aux autorités — masculines — qui lui interdisent de s’adresser aux foules et de témoigner. Elle est une contemporaine, il ne faut pas l’oublier, de Jeanne d’Arc et de Christine de Pisan. Si elle ne réclame pas le droit de prêcher ou d’enseigner, elle prétend toutefois être habilitée à s’adresser aux hommes et aux femmes de la part de Dieu. Quand l’archevêque d’York l’enjoint de se taire, elle dit qu’elle pense que l’Évangile fui donne le droit de parler de Dieu. Cette affirmation empreinte d’assurance et de valeurs égalitaristes avait de quoi faire peur aux autorités.

 

Comme Brigitte de Suède, laïque et mère de famille, Margery fut le point de départ d’un réveil religieux. Elle s’en fit la messagère auprès d’une Eglise et d’une société qui se disaient chrétiennes mais qui sombraient dans un conformisme fait d’autoritarisme et aussi, qui sait, d’intérêts financiers. Margery Kempe appartient à cette tradition à laquelle les réformateurs du XVIe siècle puiseront pour inciter les femmes à découvrir Dieu dans le cadre ordinaire de leur milieu familial ou domestique.

 

Extraits du Livre de Margery Kempe. Une aventurière de fe foi au Moyen-Âge, Paris, Les éditions du cerf, 1989 (Traduit de l’anglais par Louise Magdinier)

 

« Un moine qui prêchait à York avait entendu dire beaucoup de calomnies et de méchancetés au sujet de ladite créature — c’est ainsi que le clerc désigne Margery — qui, ainsi qu’une grande foule de gens, venait écouter ses sermons. Or du haut de la chaire, il répétait certains sujets si ouvertement que tout le monde comprenait bien qu’elle en était l’objet. (…) Le lendemain, on la guida jusqu’à la chapelle de l’archevêque [d’York], emplie des gens de sa maison qui, tous, la détestaient. Us se mirent à la traiter de lollarde, d’hérétique, et affirmèrent avec d’horribles jurons qu’on devait la brûler. (…) Enfin, l’archevêque entra dans la chapelle avec ses clercs et lui dit brusquement : « Pourquoi t’habilles-tu de blanc ? Es-tu vierge ? » Elle dit en s’agenouillant devant lui : « Non, monsieur, je suis une femme mariée ».(…) Le prélat lui dit encore : « Tu vas jurer que tu n’enseigneras ni ne provoqueras les gens de mon diocèse ». « Non monsieur, je ne jurerai pas, car je parlerai de Dieu et, partout où j’irai, je réprimanderai ceux qui proférèrent de gros jurons. Je parlerai jusqu’à ce que le pape et la Sainte Église interdisent que l’on ait la hardiesse de parler de Dieu, car Dieu tout-puissant n’interdit pas que l’on parie de Lui. L’Évangile raconte que, lorsque la femme eut entendu prêcher Nôtre-Seigneur, elle se présenta devant Lui en disant : « Béni soit te sein qui ta porté et les mamelles qui t’ont allaité ». Notre Seigneur répondit : « Bénis soient plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. » Par conséquent, monsieur, je pense que l’Évangile me donne le droit de parier de Dieu. Eh bien, messieurs, dirent les clercs, nous voyons bien qu’elle porte en elle un démon puisqu’elle parie de l’Évangile. Et très vite, l’un d’eux produisit un livre et, à l’encontre de ses dires, cita saint Paul selon qui aucune femme ne devrait prêcher. Elle répondit à ceci : « Je ne prêche pas, je ne monte pas en chaire. Je ne m’adonne qu’à des entretiens et de saintes paroles, et je le ferai aussi longtemps que je vivrai. » (pp. 182-185)

 

Prière pour notre temps

 

Margery, soeur du Christ souffrant et mère affligée, toi qui as connu tous les deuils en ton temps, sois la force de celles qui ont besoin d’aide et de consolation. Toi qui as été l’objet de soupçons, toi qui as été soumise à la question et déclarée dérangeante par les Juges, dispense joie et sérénité à celles qui survivent dans l’adversité. Inspire celles qui luttent contre les abus de pouvoir et les violences de toutes sortes pour qu’elles trouvent les mots qui ouvrent la voie vers la tolérance et la paix.