MARIE ET SON ARMEE

MARIE ET SON ARMEE

 

Marie-Andrée Roy – Vasthi

 

j’aimerais présenter quelques réflexions* sur l’Armée de Marie et sa directrice fondatrice Marie-Paule Giguère. je ne cherche pas ici à approuver ou à réprouver ce mouvement ni à me prononcer sur la validité ou l’orthodoxie de ses affirmations théologiques, je vise plutôt à comprendre, dans une perspective sociologique et féministe, ce que signifie cette réalité dans la conjoncture ecclésiale et sociale actuelle. je retiendrai trois caractéristiques pour définir la conjoncture actuelle :

 

– Quête de stabilité, retour aux valeurs traditionnelles : L’Église a connu depuis 25 ans des transformations radicales aux niveaux de la liturgie, de la dévotion populaire. La dévotion mariale en particulier a subi à la fin des années 60, au début des années 70, une chute considérable. Il y a eu une volonté ecclésiale affirmée de ramener à des proportions dites « plus justes » la dévotion à Marie. Ces transformations ont déstabilisé une partie de la population catholique qui s’est sentie dépouillée des remparts de sa croyance et ont entraîné une quête de pôles solides de dévotion, conformes aux représentations traditionnelles.

 

– Institution patriarcale : À l’heure où dans l’ensemble de la société occidentale les femmes accèdent à des postes de responsabilité dans tous les secteurs de l’activité sociale, politique, économique et où sont mis en place des programmes d’accès à l’égalité, l’Église catholique demeure l’institution patriarcale par excellence. Elle maintient, malgré une opposition de plus en plus affirmée, l’exclusion des femmes des sphères du sacré et du pouvoir. Par cette pratique de marginalisation constante et intransigeante, l’Église accule les femmes à chercher d’autres voies pour se tailler une place comme personnes et comme chrétiennes à part entière.

 

– Mouvement des femmes : Si les femmes dans l’Église ne sont pas toutes féministes, toutes ont été marquées d’une manière pu d’une autre par le mouvement social de libération des femmes. Les débats sur des sujets aussi variés que la répartition des tâches au foyer, le droit à un salaire égal à celui des hommes, la prise de parole des femmes aux plans littéraire et politique, ont donné à l’ensemble des femmes une conscience nouvelle d’elles-mêmes et leur ont permis de percevoir la légitimité de leur désir d’être reconnues comme des personnes à part entière. Toutes les femmes ne sont pas féministes mais toutes les femmes peuvent mieux affirmer leur leadership dans une société où sont véhiculées les valeurs féministes.

 

C’est dans le creuset de cette conjoncture complexe que l’Armée de Marie a pris son essor. Réponse à une quête fiévreuse et inquiète de stabilité, l’Armée de Marie s’impose comme un roc inébranlable de la tradition à compter de 1971. Des femmes se sont donné, dans une Église qui refuse de leur faire une place au sein de son organisation hiérarchique, un espace d’expression de leur leadership. Si le mouvement des femmes n’a pas spécialement béni la dévotion mariale, il reconnaît à toutes les femmes la, légitimité de leur volonté à exercer des postes de responsabilités. Les femmes dans l’Eglise qui veulent avoir accès au pouvoir ne sont plus, aux yeux de la société, de simples prétentieuses ou orgueilleuses désireuses de sortir des attributions de leur sexe comme le clamaient, il n’y a pas encore si longtemps, des leaders de l’Église. Elles ont le droit et même le devoir de faire leur place.

 

je propose de regarder le cas Marie-Paule Giguère à l’aide de la théorie wébérienne sur le pouvoir. Pour faire bref, Max Weber identifie trois types idéaux de domination :

 

La domination traditionnelle qui a pour fondement la croyance en la sainteté des coutumes et en la légitimité de ceux qui sont appelés au pouvoir en vertu de la tradition. Dans ce cas, les personnes obéissent au détenteur du pouvoir désigné par la tradition (Pierre, tu es pierre et sur cette pierre…). Les femmes sont évidemment exclues de toute possibilité d’accès à ce mode d’exercice du pouvoir dans l’Église catholique.

 

La domination légale a essentiellement un caractère rationnel parce qu’elle est fondée sur la croyance en la légalité des règlements et au droit de ceux qui exercent leur domination, à donner des directives. Dans ce cas, les personnes obéissent à l’ordre impersonnel et au supérieur nommé en vertu des règles établies (ex. : nécessité d’obtenir un mandat de l’évêque). Les femmes peuvent obtenir un mandat pour l’exercice de certaines fonctions, mais, en pratique, elles n’ont pat accès aux mandats qui impliquent un pouvoir important dans l’Église.

 

La domination charismatique consiste en la soumission à un chef charismatique ; cette soumission repose sur la croyance soit au caractère sacré de cette personne, à sa vertu héroïque, à sa valeur exemplaire (ex. : c’est une vraie sainte), soit au fait qu’elle donne des ordres révélés (Dieu parle par elle). Les femmes ont accès à cette forme de domination dans l’Église catholique parce qu’elle ne leur est pas léguée par une autorité officielle, mais qu’elle est plutôt le fait de la croyance d’un groupe de fidèles.

 

Marie-Paule Giguère répond admirablement bien aux critères du type charismatique. Voici comment un document officiel de son organisation la présente : ‘Marie-Paule s’est laissée former à l’école de la croix et de l’amour divin dans un abandon héroïque et une fidélité indéfectible à la Volonté de Dieu et de l’Immaculée. Cette âme mystique, exceptionnellement douée des dons de la grâce et de te nature, par sa haute vertu, son rayonnement spirituel étonnant sa force conquérante et sa foi inébranlable, attire te âmes éprises d’un même idéal. 1À ne pas en douter, Marie-Paule s’impose comme une véritable figure héroïque. Elle aurait reçu une révélation divine et elle promeut la dévotion aux trois blancheurs : l’eucharistie, Marie et le pape. Elle est parvenue à rallier un nombre important d’adeptes autour de son projet Plus de 25 000 personnes, principalement des femmes, ont répondu à son appel. Elles la reconnaissent comme ayant une mission particulière à accomplir. Au moment où l’Église institutionnelle est en perte de vitesse, qu’elle connaît une pénurie de personnel et d’argent, Marie-Paule Giguère a une armée de bénévoles, de personnes qui ont choisi de donner leur vie pour cette cause. Elle est capable de se présenter chaque année à Rome avec la somme de 100 000,00$. Nombre de prêtres ont rallié l’idéal marial. L’Armée de Marie possède d’importants moyens de diffusion, a un journal et publie les récits de la vie de sa fondatrice.

 

La personne de Marie-Paule est un sujet d’une rare efficacité symbolique. Elle sait se réapproprier, avec un sens aigu de leur valeur, les symboles constitutifs d’une figure d’autorité. Chastement vêtue d’une soutane (vêtement ecclésiastique), et d’une cape blanches (couleur du pape), cette dame, aux cheveux de neige, telle une vénérable grand-mère, s’impose comme une image d’autorité. Une concurrence aux pouvoirs établis ? Elle porte un ceinturon bleu comme d’autres en portent un violet ou rouge vin. Elle aussi a une bague, signe de pouvoir, une imposante bague bleue de la couleur de Marie, Mère de l’Eglise et Reine du ciel.

 

Dans une Institution par trop masculine, vient-elle incarner la dimension féminine manquante, dans ses aspects maternants, non menaçants sexuellement ?

 

Marie-Paule Giguère est une figure dérangeante pour l’organisation ecclésiale patriarcale. Elle apparaît comme une figure irréprochable qui propose une des dévotions les plus traditionnelles, le chapelet ; en même temps, son mode, d’exercice de l’autorité transgresse radicalement l’ordre hiérarchique patriarcal de l’Eglise qui est essentiellement clérical. Bien plus, des prêtres se mettent sous sa direction. C’est le monde à l’envers ! ! !

 

L’Armée de Marie, tout aussi traditionnaliste qu’elle soit, constitue bel et bien un phénomène de contestation de l’ordre clérical établi. Elle ne se présente certes pas ainsi, elle proteste plutôt de sa plus entière fidélité aux plus hautes autorités de l’Eglise. Mais dans les faits, elle pratique une brèche dans l’ordre hiérarchique ecclésial en reconnaissant à sa fondatrice une autorité dévolue à aucune autre femme dans l’Église. Le phénomène « Marie-Paule », avec sa mise au ban de l’Église par le cardinal Vachon, eût-il existé dans une Institution non sexiste ? Probablement pas. Dans une autre conjoncture Marie-Paule Giguère, la traditionnaliste dévote de Marie, aurait sans doute fait une brillante carrière de type clérical dans les hautes sphères de l’Église. Mais le régime actuel n’a pas de mécanisme pour assimiler ces grandes délinquantes. Il ne sait que les exclure.

 

Ce que je retiens de cette situation ?

– Tous les phénomènes de pouvoir féminin ne signifient pas automatiquement une abolition de l’ordre patriarcal autoritaire.

– Le féminin refoulé dans l’Église est appelé à refaire continuellement surface sous différentes formes.

 

* Il ne s’agit pas d’une théorie sur le phénomène mariai ou des conclusions d’une recherche poussée sur le sujet, mais plutôt de premières hypothèses formulées à la suite de l’observation de cette réalité.