MILITANTE DU QUOTIDIEN AU QUOTIDIEN

MILITANTE DU QUOTIDIEN AU QUOTIDIEN

 

Judith Dufour

 

Dans toute sa vie, il y a une cohésion : une douce flamme obstinée dans sa lutte contre l’oppression (Vie Ouvrière, novembre 1985)

 

De la J.E.C. au Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec où elle travaille présentement, en passant par le Salvador et par la Clinique communautaire de Pointe Saint-Charles, qui est aussi son lieu de vie, Lorraine Guay a toujours lié vie professionnelle et engagements publics auprès des défavorisés, sans négliger les situations toutes simples, connexes à la vie familiale et personnelle, où réflexions et analyses se traduisent par aide, accompagnement et temps.

 

Engagement privé

 

Telle est son implication actuelle à l’école de son fils où son attention aux conditions de vie des gens, comme sa foi profonde dans la dignité humaine, rendent de grands services. Ainsi, cette mère de famille qui entre en relation avec son enfant et ses amis dans le champ de la vie scolaire, décèle un besoin urgent d’apport de divers professionnels, pour aider les professeurs débordés. Là où les conditions socio-économiques ~ parents mal payés, familles monoparentales, foyers aux multiples problèmes ~ fondent ce qu’on appelle les milieux défavorisés, Lorraine se questionne sur les difficultés que peuvent rencontrer certains professeurs qui n’ont pas nécessairement choisi d’être affectés dans ces écoles et pour qui l’écart entre leur propre milieu de vie et celui de la population ambiante est trop grand. Ces enseignants peuvent-ils travailler avec ce qu’il faudrait d’implication profonde auprès et pour ces enfants de notre Tiers-Monde ?

 

Engagements publics

 

Elle croit aux changements sociaux ; on peut arriver collectivement à lever bien des oppressions dira-t-elle. Elle n’en est pas moins convaincue que la maîtrise de sa vie est plus exigeante, pour chacun, que le fatalisme. Participer à une coopérative d’habitation ou de production, c’est plus engageant, plus difficile que de payer son loyer ou de recevoir son salaire. Pourtant c’est cela avoir du pouvoir sur ses conditions de vie ! Aussi croit-elle à l’impérieuse nécessité des actions solidaires et communautaires, non seulement pour défendre des droits mais pour bâtir sa société et apprendre à en devenir responsable.

 

Ce choix d’installer sa vie dans la pratique militante a sans doute empêché Lorraine de tomber dans des dogmatismes que guette souvent la dissociation trop radicale théorie/ pratique. D’autre part, son souci constant de s’associer à des collectifs pour analyser ses engagements l’a protégée contre l’autre danger, sur le continuum de l’engagement social, de penser que la théorie et le savoir éloignent de la vraie militance. Sa passion de la justice ne mange jamais tout à fait sa lucidité. C’est peut-être un peu pourquoi Lorraine est là devant moi, belle et forte, saine et rayonnante !

 

Christianisme et féminisme

 

Pour L’autre Parole, j’ai demandé à Lorraine quelles étaient les motivations de ses choix de vie et quelle place la question des femmes y occupait ? J’avais un peu envie, je l’avoue, de tirer la « couverte » du côté des deux fondements de notre Collectif : le christianisme et le féminisme.

 

Christianisme

 

Ainsi j’ai appris que les valeurs apportées par le christianisme l’ont inspirée et l’inspirent encore. Elle croit à leurs reflets dans chaque être et elle a la conviction de répondre, par son engagement social et professionnel, à une exigence de vertus liée à la tradition chrétienne, qu’elle appellera la question éthique. La croissance des inégalités est un problème éthique des sociétés démocratiques et on aura, un jour ou l’autre, à répondre collectivement de nos démissions quand les droits fondamentaux des êtres humains sont bafoués, ajoutera-t-elle. Cette même tradition chrétienne lui semble vivifiée chaque fois que des gestes solidaires de lutte contre l’oppression sont posés, chaque fois que la dignité humaine est favorisée.

 

Infirmière

 

J’ai voulu savoir pourquoi Lorraine choisit de faire son cours d’infirmière à trente-deux ans, quand déjà, elle est chargée de tâches familiales ? La réponse renvoie à la cohérence de toute sa vie.

 

Des raisons familiales l’ayant habituée dit-elle, dès le jeune âge, à côtoyer la maladie mentale et physique, elle s’aperçoit, en cours de route, que la profession d’infirmière, en plus de lui assurer le gagne-pain nécessaire à sa propre autonomie, lui permettrait de travailler avec les êtres humains dans leur intégralité, d’une façon quotidienne et à partir des misères quotidiennes. Par une sensibilité aux problèmes de santé physique ou de santé mentale, on passe aux causes, dira-t-elle, qui sont un va-et-vient constant entre le biologique, le développemental et le contexte socio-économique. Par un contact permanent et continu, la capacité d’entrer en relation de confiance en est d’autant facilitée comme, en contre-partie, il ne devient jamais plus possible d’oublier ainsi les interactions entre les problèmes de santé, au sens large du terme et la pauvreté sous toutes ses formes. Cette profession permet aussi de conjuguer engagement d’aide et engagement social qui passent d’abord par la conscientisation des êtres souffrants et marginaux à leur propre détresse et surtout, à la possibilité collective de poser des gestes afin d’adoucir, sinon enrayer les maux qui en découlent.

 

Féminisme

 

C’est ainsi que nous touchons à la question des femmes. A la clinique de Pointe Saint-Charles, c’est une clientèle de femmes malades ou qui ont des enfants malades.

 

Elles vivent leurs conditions de vie qui, elles, sont sexuées et se manifestent à travers la maladie et la pauvreté. Quand on travaille avec des groupes de défense des droits, qu’il s’agisse d’assistés sociaux ou de consommateurs, etc., on côtoie toujours une forte majorité de femmes qui deviennent les sujets actifs de leur histoire.

 

Il en va de même, d’ailleurs, en santé mentale bien que, présentement, Lorraine travaille dans un réseau plus large qui englobe femmes et hommes dans une même angoisse. Cependant, la désinstitutionalisation, dans ce domaine, entraîne une cohorte de problèmes et de souffrances pour les malades et pour leur entourage.. A ce dernier chapitre, les femmes sont fort touchées. Toutefois, cette désinstitutionalisation doit se faire certes, mais de manière à aider celles et ceux qui sont concernés. Ainsi des réseaux multiples d’entr’aide, des infrastructures d’hébergement, des soins décentralisés et personnalisés sont essentiels. Une mauvaise santé mentale se retrouve dans toutes les couches de la société mais lorsqu’elle s’installe, elle conduit inévitablement à la pauvreté et à la misère. A l’inverse, toutes les études prouvent que la misère et la pauvreté conduisent trop souvent à des problèmes de santé mentale.

 

Lorraine a eu l’occasion, au Salvador, de voir des conditions de vie misérables pour la majorité des habitants qui sont opprimés et exploités par la structure de classe de leur propre pays et par la structure mondiale de l’économie de marché. Les femmes travaillent terriblement fort puisqu’elles s’occupent de la survie des enfants, des vieillards, des hommes et d’elles-mêmes. C’est un domaine, il est vrai, réservé traditionnellement aux femmes, mais dans un pays de misère, cela constitue un tour de force à recommencer chaque matin. Cependant, là où la pauvreté est si répandue, une vie communautaire large s’installe souvent dans le quotidien. Dans ces conditions, personne ne peut plus faire autrement… Par ailleurs, si les problèmes de santé physique sont dramatiques, Lorraine semble avoir remarqué que les gens sont moins susceptibles de tomber dans la dépression. Serait-ce dû au fait que, dans une zone de combat, contraints à lutter pour défendre leur vie et leur dignité, leur concentration nerveuse entièrement happée par la survie n’a plus d’échappée vers autre chose… Qui sait ?

 

La pauvreté d’ici prend un autre visage. Son acuité vient plutôt du fait que dans une société où tout est considéré possible et où l’avoir, les possessions tiennent lieu d’identité, les êtres qui, pour une raison ou pour une autre, ne sortent pas gagnants de cette loterie, deviennent des exclus. Ainsi, paradoxalement, dans un pays qui aide davantage ses pauvres matériellement, cette aide, toujours inscrite dans des structures d’individualisation, prive les exclus des réseaux de solidarité et de soutien présents dans les pays plus pauvres. Prenons pour exemple la loi 37 sur l’aide sociale qui diminue les prestations des bénéficiaires quand ceux-ci veulent partager un loyer, vivre chez leurs parents ou cohabiter en amoureux. Ils sont renvoyés à l’individualisme, et repoussés dans la solitude mauvaise conseillère. Reprendre du pouvoir sur leur vie, tout aussi pauvre puisse-t-elle être, devient une lutte presque impossible.

 

Lorraine engagée socialement

 

Voilà comment Lorraine vit ses engagements individuels et collectifs, publics et privés. Elle réussit le tour de force de revenir sans cesse sur son parti-pris pour l’ajuster au déroulement de la vie qui va. Elle en parle avec intelligence et lucidité dans une cohérence peu commune. Si l’aide qu’elle apporte lui procure certaines gratifications à court terme, elle n’en n’oublie pas moins d’inscrire ses actions dans une utopie de long terme laquelle a besoin de se ressourcer quelque part, car la route est longue et difficile. Nous lui souhaitons bonne continuation et empruntons, dans Vie Ouvrière, cette phrase qu’elle disait, il y a cinq ans !

 

« J’ai aussi besoin de solitude pour écouter ma vie intérieure, pour sentir mes convictions, les interroger sans cesse et réinventer jour après jour les moyens d’y rester fidèle. »