MISE EN TUTELLE DE LA CONFÉRENCE DU LEADERSHIP DE LA VIE RELIGIEUSE FÉMININE AUX ÉTATS-UNIS, UNE AUTRE CHASSE AUX SORCIÈRES ?

Dans un communiqué de presse du 18 avril 2012 accompagné d’un document de huit pages de la Congrégation pour la Doctrine de la foi (CDF), la Conférence du leadership de la vie religieuse féminine des États-Unis (Leadership Conference of Women Religious) mieux connue sous le sigle LCWR, apprenait avec stupéfaction sa mise en tutelle par le Vatican. Cette mesure disciplinaire concerne plus de 80 % de toutes les religieuses de ce pays, soit 55 000 membres.

 Qui sont ces religieuses ?

Dans le document de la Congrégation pour la doctrine de la foi, on lit : « Le Saint-Siège reconnaît avec gratitude l’importante contribution des femmes religieuses dans l’Église des USA surtout dans les écoles, les hôpitaux et dans les organismes s’occupant des pauvres qui ont été fondés par elles au cours des ans […] ». Mais ces femmes ont pris au sérieux les orientations de Vatican II et se sont engagées sur des chemins évangéliques qui entrent en contradiction avec l’enseignement du magistère des évêques considérés comme « les authentiques maîtres de la foi et de la morale ». Et pourtant, comme le souligne Ivone Gebara dans son article L’inquisition d’aujourd’hui et les religieuses nord-américaines (Brésil, 25-04-20121), la majorité de ces femmes possèdent des compétences les autorisant à formuler une réponse adéquate aux défis du monde contemporain. Si elles sont éducatrices, catéchistes, militantes des droits humains, elles sont aussi écrivaines, philosophes, biologistes, sociologues, juristes et théologiennes. Ce sont des femmes de réflexion et d’action.

 Que pointe le doigt accusateur du Vatican ?

Depuis des années, cette Conférence inquiète les autorités romaines non pour quelque scandale sexuel ou financier, mais pour déviance théologique et insubordination ecclésiastique. Déjà en 1977, elle dénonçait la position vaticane à propos du sacerdoce réservé exclusivement aux hommes. Actuellement, la mise en tutelle émane de résultats d’enquêtes successives auprès de la LCWR en 2008 et de communautés religieuses « ciblées » en 2010. Signalons que ces dernières n’ont pas accès aux conclusions d’une enquête qui les concerne directement. Parmi les problèmes sérieux retenus par Rome, citons :

  1. Lors des assemblées de la LCWR, « des affirmations problématiques et de sérieuses erreurs théologiques et doctrinales » véhiculent une vision erronée de la foi catholique. La Conférence est coupable de ne pas avoir réfuté ces positions « inacceptables » selon le magistère.
  2. Une dissidence par rapport à l’enseignement de l’Église, notamment une contestation des décisions du Saint-Siège au sujet de l’ordination des femmes et d’une juste approche pastorale quant au ministère auprès des homosexuels. Donc, une prise de position collective contraire à l’enseignement de l’Église sur la sexualité humaine.
  3. Un « féminisme radical incompatible avec la foi catholique » et « des commentaires sur le patriarcat qui déforme la façon dont Jésus a structuré la vie sacramentelle dans l’Église ».

 Ajoutons à cela un autre « péché », celui de soutenir la réforme de la santé du président Obama dont le volet de médecine reproductive et contraceptive est fustigé par la Conférence des évêques catholiques américains. 

Le Vatican « punit » ces sœurs féministes et libérales !

Comme l’institution divine ne tolère pas la dissidence, surtout de la part des femmes, le couperet est tombé : La Congrégation pour la doctrine de la foi dirigée par l’Américain William Levada a ordonné par décret la mise sous tutelle de la LCWR et la prescription d’une réforme. Il est demandé à la Conférence de réviser ses statuts pour assurer une meilleure compréhension de sa mission ainsi que ses programmes de formation en vue de les rendre conformes aux enseignements de l’Église et à sa discipline. Il lui est aussi imposé de réviser les textes liturgiques et ses affiliations avec d’autres organisations dont RESOURCE CENTER FOR RELIGIOUS LIFE et NETWORK, un groupe de plaidoyer sur les enjeux de justice sociale créé par les religieuses américaines il y a plus de 40 ans. Ce groupe poursuit son travail de lobby auprès des instances politiques états-uniennes.

Pour en garantir les effets souhaités, un évêque a été chargé de superviser le travail de réforme : Mgr Peter Sartain, archevêque de Seattle a été nommé délégué du Vatican. Il devra examiner, guider et approuver, si nécessaire, le travail de la LCWR. Deux autres évêques superviseront ladite réforme dont John Paprocki, spécialiste de l’exorcisme et connu pour ses déclarations incendiaires sur l’avortement et la contraception. 

Garder la tête haute ou courber l’échine ?

La LCWR n’est pas à sa première attaque et cet autre regard accusateur de Rome sur la liberté de conscience leur demandera courage et discernement pour continuer de vivre leur mission en fidélité au Souffle du Ressuscité et en solidarité avec les personnes les plus démunies et les plus marginalisées de leur société. Une de leur prophétesse, Joan Chittister, bénédictine américaine citée dans le National Catholic Reporter du 18 avril 2012, indique la détermination de ces femmes de ne pas se laisser faire : « Il faudrait dissoudre canoniquement cette Conférence et se constituer en tant que groupe d’intérêt non officiel. C’est l’unique chemin pour maintenir la croissance de notre regroupement et nourrir les charismes des congrégations et celui de la LCWR… Si chaque action requiert une approbation extérieure, vous êtes alors en train de lâcher votre charisme et sûrement d’affaiblir la capacité des femmes à faire la différence ». La Conférence prépare une réponse officielle au document romain.

Des voix s’élèvent

Des gestes de solidarité fusent d’un peu partout aux États-Unis et au-delà des frontières. Mentionnons, entre beaucoup d’autres, la lettre de solidarité de 35 associations de femmes de diverses Églises protestantes aux É.-U. qui reconnaissent et soutiennent l’authenticité de l’engagement des membres de la LCWR. De même, lors de son assemblée générale de mai 2012, l’Association des religieuses pour les droits des femmes (ARDF) a voté un message d’appui témoignant de son indignation et de sa compassion face à cette inquisition vaticane. Vous trouverez ce message à la page suivante.

Encore une fois, nous sommes appelées à exorciser la peur et à vivre la communion avec une solide conviction que notre statut de Filles de Dieu nous autorise à parler d’une même voix pour faire advenir une égalité de fait dans une Église où le meilleur de l’être humain ne semble que masculin. Le patriarcat demeure un système d’oppression toujours d’actualité.

 

1. Texte traduit disponible sur le site de L’autre Parole : www.lautreparole.org, chronique :  Nouveautés.