MUSIQUE AU FÉMININ ? DAME OUI !

MUSIQUE AU FÉMININ ? DAME OUI !

 

Madeleine Grammond, s.s.a. – Montréal

 

Antiquité : Lesbos. Sappho l’immortelle puise dans le trésor populaire de son île des chants nuptiaux venus jusqu’à nous.

 

Moyen-Âge : Rupertsberg, près de Bingen. Hildegarde, la bénédictine mystique, poète et compositrice, écrit soixante-dix-sept pièces musicales dont le célèbre Ordo virtutum, précurseur des grands « mystères ».

 

Dix-huitième siècle : Paris. Elisabeth-Claude Jacquet de l a Guerre, enfant prodige, claveciniste, professeure et compositrice prolifique, honore la noblesse française.

 

Vingtième siècle : Montréal. Micheline Coulombe-Saint-Marcoux propose les voyages les plus étonnants dans l’univers de la création musicale et rêve d’une approche multidisciplinaire dans le domaine artistique. Le Québec salue en elle une Smusicienne venue de l’avenir.

 

Et les autres ? Les femmes d’ici qui, au cours de ce siècle, ont exprimé et expriment encore par la création musicale la vérité de leur être, qui sont-elles ? »1

 

Elles sont des laïques, elles sont des religieuses aussi. Cette dernière catégorie fait connaître depuis peu des inventaires éloquents. Sait-on, par exemple, que dans la seule Congrégation des Soeurs de Sainte-Anne, 24 compositrices au cours du 20e siècle ont écrit plus de 350 oeuvres ? Leurs connaissances musicales leur ont permis de répondre, par la composition, aux besoins variés de leur communauté. Comment célébrer un centenaire ou souligner la visite d’un évêque sans une cantate, voire même un oratorio ? Est-il possible d’honorer une sainte patronne ou de fêter l’autorité sans une messe inédite ou, au moins, un cantique de circonstance ? Quoi de mieux pour assurer le progrès d’une élève aux prises avec un problème technique précis qu’une composition adaptée ? Ainsi le répertoire s’enrichit. Entre temps, que deviennent leurs soeurs laïques, engagées dans la mêlée et, il faut bien le dire, victimes de la très noble discrimination artistique ?

 

Jusque dans les années 50, on entend souvent au Québec : « Ma fille, apprends le piano : c’est l’instrument qui te convient et que tu pourras pratiquer à la maison… en attendant de te marier. Ensuite, il te faudra choisir : ou la carrière ou la maternité. Une femme ne peut réussir les deux. » Par contre, certains instruments sont proscrits pour la femme : les cuivres et les percussions, par exemple. L’enseignement aux niveaux supérieurs lui est difficile d’accès. Chef d’orchestre ? Qu’elle n’y pense pas ! Quant à l’effort créateur avec tout ce qu’il demande de disponibilité et de conditions favorables, il vaut mieux, sans doute, y renoncer.

 

Et pourtant ! Il y a plus de compositrices et d’auteures-compositeures au Québec que dans toute autre province canadienne. Pourquoi ? Aucune étude n’a encore répondu à la question. Ce que l’on sait, c’est que La Bolduc (Mary Rose Anna Travers), première chansonnière canadienne-française, donne dès les années 30 une impulsion dynamique et originale à la chanson féminine québécoise. Des centaines d’auteures et d’auteures-compositeures produisent depuis lors des milliers de chansons et plusieurs d’entre elles se méritent à bon droit la réputation de professionnelles de la chanson. La femme québécoise veut de plus en plus se dire et elle a quelque chose à dire. Elle n’habite plus le pays du silence où personne n’entend…

 

La compositrice également choisit en toute lucidité et courage une voie parsemée d’obstacles et d’embûches. Pour la plupart, le fait d’être une femme constitue une difficulté supplémentaire. Mil neuf cent quatre-vingt voit naître Y Association of Canadian Women Composers pour aider la femme à se tailler une place honorable dans l’univers musical professionnel à majorité masculine.

 

Et demain ? Sans jouer au prophète, on peut croire que la chanson québécoise se portera bien demain. Elle est déjà dans une situation avantageuse par son abondance et sa qualité et les jeunes auteures-compositeures ne sont dépourvues ni d’audace, ni de talent.

 

Qu’en sera-t-il de la musique dite classique ? Des chiffres trop partiels pour être pleinement révélateurs annoncent une relève quantitativement réduite. Des étudiantes et étudiants inscrits en musique à l’Université de Montréal en 1991-1992, un peu moins de 10 % étudient la composition et de ce nombre, 11 % seulement sont des femmes. Réussiront-elles à se faire entendre ? Demain répondra.

 

Souhaitons donc à toute compositrice québécoise d’aujourd’hui et de demain de pouvoir chanter à pleine voix le refrain d’Angeles :2

« Je veux toute, toute, toute, la vivre ma vie,

Je ne veux pas l’emprisonner… »

 

1 Pour de plus amples renseignements, voir : Lefebvre, Marie-Thérèse, (1991). La création musicale des femmes du Québec. Montréal, Éditions du remue-ménage, 148 p.

2 Angèle Arsenault, « Je veux toute, toute, toute, la vivre ma vie », paroles et musique.